‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 10 sur 101 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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C’est ici que commence vraiment l’Orient ; les Âryas étaient en dehors.

L’Orient! A ce mot une image de morne et incomparable servitude se dresse d’elle-même devant nous. Il semble que l’Asie soit un univers à part, voué à l’immobilité.

Prenons-y garde néanmoins, l’homme est partout l’homme, la liberté est donc possible partout. De notre autorité privée et en vertu des expériences du passé, nous mettons les deux tiers de la race humaine en dehors du droit humain ! Autant vaudrait décréter qu’on ne peut être homme libre, c’est-à-dire homme complet, à moins d’être né en Europe ou en Amérique. Je suis certain, au contraire, que le jour où le réveil des âmes s’opérerait dans l’Inde et dans la Perse aussi réellement qu’il s’est opéré dans certains archipels de l’Océanie, nous verrions naître les libertés indiennes et les libertés persanes, comme nous voyons fleurir celles des îles Sandwich, comme à Libéria, en pleine Afrique, des nègres se montrent capables de gouverner leur pays, de fonder des écoles, d’écrire des journaux, de

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se tenir sous tous les rapports au niveau des peuples de notre sang.

Cette idée, je le sais, fera sourire plus d’un prétendu libéral qui prend à merveille son parti de la servitude de deux ou trois continents, pourvu que le coin de terre qu’il habite soit gouverné à sa fantaisie. Je les connais, ces théories de liberté que les ennemis de la liberté devraient signer des deux mains, car en proclamant la nécessité fatale des despotismes historiques, elles enlèvent à la liberté sa légitimité et son avenir. Si la liberté ne repose pas sur un principe, si elle n’est pas le but idéal vers lequel toute créature humaine doit marcher, elle descend au rang des accidents heureux. Alors nos meilleures armes nous tombent des mains.

Pour proclamer, je le répète, l’incapacité irrémédiable d’une race, il faudrait affirmer que ces hommes ne sont pas des hommes. S’ils peuvent conquérir la liberté morale, ils peuvent conquérir toutes les autres libertés; où l’affranchissement intérieur s’opère, l’affranchissement extérieur ne saurait manquer de se produire à son tour.

D’où vient donc que l’Asie n’a point participé au mouvement politique du monde grec et romain? D’où vient que le mouvement religieux qui procède des apôtres l’a effleurée à peine ? Pourquoi cet univers à part qui commence à l’Égypte et qui va jusqu'aux extrémités de la Chine ? Quelle explication donner de son immobilité séculaire ?

Le problème s’impose d’autant plus à quiconque réfléchit, que la civilisation orientale est loin d’être inférieure en tout à la civilisation grecque et romaine.

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Il y a dans les Yédas, il y a dans les poèmes indous, il y a dans le bouddhisme des choses d’une élévation, d’une douceur, et je dirai presque d’une charité, qui font penser à l’Évangile. La poésie indienne a célébré souvent le devoir, le dévouement, tout ce qui relève et tout ce qui affranchit, avec un incomparable éclat.

Pourtant rien n’a été affranchi. L’Orient est demeuré pour ainsi dire impénétrable à la liberté. — Ah ! c’est que la suppression de l’individu, cette plaie mortelle du paganisme, n’a pris nulle part de si formidables proportions. En Orient, l’homme n’existe plus. Jamais la théorie du néant n’a pesé si durement sur de pauvres âmes. Vivre le moins possible, aspirer à se perdre, à se dissoudre ; avoir pour but, pour espérance, l’absorption d’une personnalité provisoire et illusoire dans le sein d’un Dieu qui se perd lui-même au milieu des vagues brouillards du panthéisme : telle est la doctrine centrale qui a engourdi sous son souffle de mort la plus grande partie de l’Orient. Ailleurs d’autres doctrines ont agi ; nous les passerons en revue, mais il était juste de signaler avant tout celle qui est comme l’incarnation suprême du génie oriental.

L’Inde, en effet, est ce qu’il y a de plus oriental en Orient. Elle a toute la poésie et toute la grâce des pays où se lève le soleil. Elle a l’imagination, elle a les arts, elle a les richesses fabuleuses. Parcourez l’histoire, de Babylone à l’Angleterre, toujours la route de l’Inde a été la grande route du commerce. L’Inde est un grand pays de morale, de métaphysique, de subtilités et de disputes. On dirait que les questions s’y remuent, que les consciences s’y agitent. A lire les vieux poèmes indiens

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où les légendes merveilleuses se mêlent aux splendides descriptions, aux suaves tendresses et aux héroïques dévouements, on se prendrait à espérer que tout ce monde-là va prendre vie. Eh bien, non. La liberté morale, qui a essayé de se redresser, retombe languissante et se rendort. Une force supérieure, une force d’inertie domine tout. On croirait voir ces soldats de la campagne de Russie que gagnait l’engourdissement du froid : ils voulaient marcher, ils serraient convulsivement leurs armes, mais leur volonté d’aller en avant ôtait moins forte que le besoin de dormir. L’Inde a eu de ces velléités de mouvement ; le froid mortel du panthéisme a glacé son sang dans ses veines, et elle a repris son sommeil interrompu.

Cela est triste, cela n’est pas fatal. La liberté humaine ne serait qu’un mot, si une race était asservie à ce qu’on nomme, à ce que j’ai nommé moi-même son génie. Mais je ne raconte pas ce qui eût pu être; je raconte ce qui a été. L’histoire est pleine des défaites de la liberté humaine. Sous des formes diverses, nous ne verrons guère autre chose, en Occident comme en Orient.

Quoi qu’il en soit, nous rencontrons ici l’un des problèmes historiques les plus curieux et les plus négligés que présente l’étude du monde antique; impossible de faire un pas sans en avoir précisé les termes.

Le principe païen a-t-il régné dans l’Inde? Le brahmanisme et le bouddhisme ont-ils été des religions strictement territoriales ? En quoi ont-ils différé de l’hellénisme sur ce point capital?

Cela n’a guère été examiné, que je sache. J’avoue que moi-même pendant longtemps je me suis arrêté

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à une idée fort inexacte, à une formule simple, que je croyais aussi vraie qu’elle était claire.

Dans le paganisme, pensais-je, la croyance se confond toujours avec la loi, le citoyen absorbe le croyant; par conséquent la notion de foi personnelle est absolument inconnue. Les religions païennes, identifiées de plein droit avec les territoires, ne peuvent conserver ce caractère de vérité, le seul qui oblige ; elles ne sont que des rites patriotiques. Un mensonge officiel, qui abaisse toutes les âmes et fausse toutes les consciences, forme la base universellement acceptée du monde païen.

Or, en jugeant ainsi le paganisme, je lui faisais tort, je tiens à le reconnaître hautement. C’est ainsi que les généralisations à priori succombent, s’écroulent ou se modifient devant l’examen sérieux des faits. Les formules y perdent peut-être , mais la loyauté y gagne. Nous sortons du système pour entrer dans l’histoire.

Que va nous montrer en effet l’histoire dans cette crise religieuse qui a eu l’Inde pour théâtre, dans ce gigantesque enfantement du bouddhisme sortant de la religion de Brahma? Une simple révolte de l’égalité contre le régime des castes ? J’ai essayé de le croire ; cela m’a été impossible. L’émotion des âmes se sent là. C’est bien une réforme qui s’accomplit; et qui dit réforme dit travail de la conscience proclamant les droits suprêmes de la vérité. Le bouddhisme a beau être un panthéisme énervant, il a beau dépasser le brahmanisme lui-même en fait d’aspirations à l’indifférence et au néant, il n’en est pas moins une transformation, donc un effort, donc un hommage au vrai.

Lorsque Ceylan adopte le bouddhisme trois centsans avant Jésus-Christ, il y a là autre chose que l’action

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souveraine d’un roi très-dévot ; il y a sans aucun doute un travail intérieur qui rappelle l’idée de conversion,. Lorsque nous voyons ailleurs des schismes éclater au sein de la religion hindoue, lorsque les princes se mettent à les extirper violemment, nous ne parvenons pas à penser que le territorialisme ait étouffé toute conviction individuelle.

Et comment le penser, en présence de ces fakirs qui s’imposent des tortures, de ces malheureux qui se précipitent sous le char sanglant de Jaggernaut? La préoccupation des choses de l’âme, et si j’ose le dire, du salut, se fait jour au travers de telles folies, comme elle se montre aussi dans la déférence pleine de crainte dont le directeur spirituel est entouré. Si l’Hindou ne mettait pas un haut prix à la vérité religieuse, il ne donnerait pas tant d’importance aux moindres paroles de son gourou.

J’avais besoin de signaler avant tout cette exception si éclatante que rencontre sur sa route le principe païen. Nous n’aurons que trop d’occasions de signaler les ravages qu’il a faits, les meurtres moraux qu’il a commis, les déserts spirituels qu’il a créés; sa domination dans l’antiquité païenne ne nous apparaîtra que trop générale et trop évidente; il est juste de dire qu’elOn’a pas eu pourtant un caractère d’universalité absolue.

Cela posé, abordons les documents où l’histoire morale de l’Inde est écrite en caractères indélébiles. Grâce aux travaux de la science contemporaine, plusieurs des livres principaux ont été mis à la portée des ignorants tels que moi, soit par des versions, soit par

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des analyses, soit par des appréciations générales.

La première place appartient aux Védas, surtout aux trois premiers. La langue que parlent ces antiques recueils d’hymnes n’est pas encore le sanscrit classique des grands poèmes. On assure qu’ils ont été formés vers le temps de Moïse, mais que les hymnes remontent plus haut.

Les Pomanas, où les Védas sont commentés, semblent appartenir à des époques très-diverses. Ils mettent à la disposition du peuple les doctrines que le clergé seul a le droit de puiser dans les Védas. Cantiques immenses renfermant plus d’un million de vers , ils célèbrent la gloire des trois grands dieux Brahma, Siva et Vichnou. Sous leur forme actuelle, ils ne datent que du xiie siècle de notre ère. La métaphysique raffinée et les extravagances qui y abondent font ressortir la simplicité antique des Védas.

Les lois de Manou, qui suivent, dit-on, les Védas à quelques siècles de distance, règlent à la fois la vie civile et les sentiments des Indiens. Étrange code, où la législation côtoie partout la morale, le seul code assurément auquel on ait fait l’honneur de l’écrire en vers, le seul qui ait eu cette fortune inouïe de conserver son autorité pendant plus de deux mille cinq cents ans.

Les poèmes enfin, quoique je les place en quatrième ligne, sont bien plus anciens que les Pouranas, tels du moins que nous les avons aujourd’hui. Il faut chercher bien loin, mille ans au moins avant Jésus-Christ, c’està-dire vers l’époque des lois de Manou, l’auteur du Bâmâyana et celui du Mahabharata. Valmiki et Vyasa écrivent non-seulement avant l’expédition d’Alexandre, mais avant le bouddhisme qu’ils ne nomment pas,

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mais avant l’usage de brûler les veuves. J’emprunte cette remarque et j’en emprunterai beaucoup d’autres à M. Ampère1.

Me sera-t-il permis, sans me risquer le moins du inonde dans l’appréciation de ces épopées, de dire l’étonnement plein d’émotion avec lequel j’ai lu le Râmâyana? Sans doute, nous sommes bien loin des proportions harmonieuses du génie grec, les Indiens ne soupçonnent pas même cette précieuse qualité littéraire qu’on nomme la sobriété, ils confondent le grand et le colossal; au milieu des chiffres monstrueux qu’ils accumulent, l’esprit se perd, comme l’attention se fatigue à parcourir des compositions dont les vers se comptent par centaines de mille et qui ne sont aux yeux des Indiens que des abrégés d’une prétendue rédaction primitive où on les comptait, disent-ils, par millions.

Et cependant, quel charme dans le Râmâyana ! Quelle vive peinture du pays qui est aujourd’hui le royaume d’Oude ! Quel sentiment profond de la nature! Quelle morale et quelles vertus! Quelles fermes et hautes notions du devoir! Quel pathétique, souvent égal, parfois supérieur, selon moi, à celui d’Homère! Qu’on aime surtout Sita, l’héroïque épouse! Son enlèvement est le sujet du poème indien, comme l’enlèvement d’Hélène est le sujet de l 'Iliade; mais qui pourrait comparer Sita et Hélène ?

Je m’arrête bien vite, craignant de me laisser entraîner vers un sujet attrayant qui n’est pas le mien, Les

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