CHAPITRE IV
LA CHINE
Voici un phénomène unique dans l’histoire : un peuple qui a trois religions et qui n’en a point. Au bord du Grand fleuve et du fleuve Jaune, sur toute l’étendue de cet immense empire dont les habitants se comptent par centaines de millions, au sein de cette civilisation raffinée dont l’antiquité se perd dans la nuit des âges, vous découvrirez beaucoup de temples, beaucoup de pratiques dévotes; mais derrière les pratiques vous chercherez vainement un Dieu ; il y a des rites ; il n’y a ni croyances ni adoration.
Un tel fait a de quoi confondre, et pour moi, je l’avoue, j’ai été longtemps à étudier la Chine sans la comprendre le moins du monde. Est-elle bouddhiste ? Non, le bouddhisme, nous venons de le voir, est une doctrine non moins sérieuse que désolante; l’indifférence profane des Chinois s’accommoderait mal de la passion concentrée du non-être. Le peuple chinois appartiendrait-il à la religion du Tao ? Non, car le culte officiel, pratiqué au nom de tous, est celui de Confucius. Le culte de Confucius est-il donc le culte national? Non, car le bouddhisme et le Tao ont des adhé-
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rents bien plus nombreux, et ils ne sont point exclus des témoignages de respect que le gouvernement, dans sa piété prête à tout faire, prodigue à la religion. Serait-ce donc que la Chine vivrait sous le régime de la liberté des cultes, qu’elle aurait devancé les siècles pour la tolérance comme pour la poudre à canon, et qu’elle présenterait le même spectacle que donnent aujourd’hui les pays de notre Europe où plusieurs croyances coexistent et sont impartialement admises à recevoir certaines faveurs administratives? Non, car en Chine les croyances ne sont pas rivales, tant s’en faut. Personne n’y a le mauvais goût de croire ce qu’il croit au point de rejeter ce qu’il ne croit pas; chacun y est disposé à accepter, à pratiquer au besoin le culte de son voisin. Ce qui confondrait ces braves Chinois, qui apprécient si bien les nécessités pratiques de la vie, ce serait que, sous prétexte de conscience, il se trouvât un lettré, un fonctionnaire qui fit difficulté d’adopter la religion des fonctionnaires et des lettrés, la religion de Confucius. Aussi ne s’en trouve-t-il pas un ; c’est affaire de position, non de conviction.
On me dira que la religion de Confucius est une simple philosophie. — Je le veux bien, et j’accorderai pardessus le marché, si l’on y tient, que celle du Tao n’est pas autre chose, non plus que le bouddhisme chinois. Mais ces philosophies sont accompagnées de rites, même celle de Confucius; mais ces philosophies ont leurs dogmes, même celle de Confucius; mais ces rites, ces dogmes sont loin d’être identiques ; et néanmoins le peuple accommodant de l’Empire du Milieu ne trouve pas de difficulté à leur acceptation alternative ou simultanée.
LA CHINE
Ceci me confond. A l’aspect d’un pays où coexistent trois religions, j’aurais cru d’abord que le principe païen des croyances territoriales y avait été vaincu avec éclat; et il se rencontre que nulle part il n’a remporté une plus décisive victoire. Au-dessus des diversités qui semblent l’exclure, il fait dominer un éclectisme sceptique, une indifférence qui admet tout parce qu’elle ne croit à rien. Impossible de mieux ruiner au fond de l’âme humaine ce qui enfante la liberté.
Ainsi s’efface cette diversité, la plus surprenante de toutes en pleine antiquité, la diversité religieuse. A sa place nous voyons apparaître une morne unité, que ne troublera certes aucune dissidence fâcheuse. Le culte officiel est bien là; quand le Fils du Ciel officie, c’est bien la religion du pays qui accomplit ses rites au nom du pays entier.
La difficulté n’est donc qu’à la surface; entre la pluralité des cultes et la religion d’État l’accord s’est établi sans luttes et sans débats. Ce qui crée les embarras en pareille matière, ce sont les gênantes et fâcheuses prétentions de la foi personnelle. Otez la foi personnelle, il n’y a plus d’embarras.
Je ne pense pas qu’elle ait jamais disparu nulle part d’une façon aussi effrayante. La suprême indifférence des Chinois me consterne d’autant plus, qu’elle s’allie avec la fidélité à leurs usages et avec la régularité de leurs pratiques. Ils tiennent à ces pratiques; mais, du reste, la notion d’une vérité exclusive, c’est-à-dire d’une vérité, ne les aborde pas un instant. Ils se meuvent avec une nonchalance aisée dans le cercle étroit de leurs travaux, de leurs habitudes, se gardant d’innover, se gardant de chercher, se gardant de jeter un
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regard indiscret sur les choses qui dépassent tant soit peu les bornes de l’existence présente. Rangés dans leur compartiment réglementaire, le populaire ici, les mandarins là, ils servent Bouddha ou suivent Confucius, sans avoir choisi ni l’un ni l’autre. Nul ne tient à sa foi, nul ne songe à la propager, nul n’attaque celle d’autrui ; je vais plus loin, nul ne la blâme et ne s’avise de la croire fausse, car il faudrait pour cela commencer par croire vraie celle qu’on professe soi-même. Et la preuve de ce que j’affirme, c’est que le jour où la Chine a vu paraître des hommes qui croyaient à la vérité, qui affirmaient et qui niaient, ce peuple si indifférent et si tolérant s’est mis à persécuter avec violence. Bouddha, Lao-Tseu et Confucius pouvaient faire bon ménage ensemble ; mais le christianisme ! mais les missionnaires! mais ces hommes grossiers qui soutiennent que le vrai exclut le faux et qu’il faut réellement choisir! Aleur aspect, tout se soulève, voilà l’ennemi. Pour le principe païen, peu importe une religion de plus ou de moins; il ne déteste que les religions exclusives.
Reste à savoir ce que signifient les religions qui ne sont pas exclusives. L’exemple de la Chine nous montrera quels ravages elles font, à quel point elles abaissent et débilitent l’homme moral. Dès à présent nous ) pouvons pressentir que nous mettons le pied dans une contrée de servitude.
Un des descendants de Gengis-khan faisait discuter devant lui les diverses religions qui existaient et qui existent encore en Chine ; il terminait le colloque en les déclarant toutes bonnes; puis, étendant le bras, j’ai cinq doigts, disait- il, et je n’ai qu’une main.
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Il donnait alors la formule ingénieuse du système de scepticisme plus que tolérant vers lequel bien des gens qui ne sont pas nés en Chine veulent nous ramener aujourd’hui. — Toutes les religions sont bonnes ! Admirable prétexte pour déclarer qu’aucune ne l’est. — II y a plusieurs doigts et une seule main ! Que vient-on donc nous parler de vérité, de conviction, de révélation divine, de conscience? Les religions se valent, elles correspondent à des besoins divers, à des états divers de la société; à elles toutes, elles forment la religion.
Ceux qui méprisent les religions ont coutume de respecter fort la religion. — La religion des Chinois se composait de trois cultes différents ; leur main n’avait que trois doigts; mais en eût-elle eu cinq, le mal n’eût pas été grand ; ce Tartare avait bien raison.
Son discours, qui n’est pas long, vaut la peine d’être médité. Il nous donne le mot de l’unité religieuse qui s’est établie en Chine.
Le culte de Bouddha1 a été importé de l’Inde vers le temps de Jésus-Christ. — A merveille; le bouddhisme recevra des honneurs officiels, à certains jours déterminés on portera des offrandes dans ses temples, au ,’iom de l’État 2.
Le culte du Tao a été fondé par le philosophe Lao- Tseu. — C’est bien; l’État ne saurait se faire scrupule d’adorer aussi le Tao, c’est-à-dire la Raison primitive ;