‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 17 sur 101 · Le Fo des chinois · texte numérisé non relu

Le Fo des chinois

2. Non-seulement l’empereur honore le bouddhisme dans la personne du Bouddha vivant, le grand Lama; il lui a môme pris la fantaisie de le faire naître au sein de la famille impériale. Je ne sais s’il y a réussi.

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d’honorer ses prêtres et ses prêtresses célibataires, en visitant ses temples envahis par i’astrologie. Toutes les religions sont bonnes.

Quant à Confucius, sa place était faite d’avance. Il a déteint sur la Chine entière; il a fondé la vraie religion nationale. C’est à peine une religion, mais qu’importe? Les tendances vraiment chinoises, vraiment autochthones, s’y sont incarnées. Voyez, il s’agit avant tout de vénérer les ancêtres, de maintenir les anciennes traditions. Piété filiale, respect de la vieillesse, culte des morts, tout cela a pour couronnement le pontificat patriarcal du père commun, de l’empereur. Seul pontife, il offre les sacrifices des équinoxes. Joignez à ces rites nationaux ceux qui s’accomplissent dans la famille, et vous avez la religion entière. Les sujets du Fils du Ciel se demandent-ils ce qu’est « le Ciel? » J’en doute. Confucius, pour son compte, n’a pas l’air de s’en être préoccupé beaucoup. Doué du génie tout chinois des religions officielles, il y met aussi peu de religion que possible ; de la morale, des cérémonies et principalement des souvenirs patriotiques, voilà l’essentiel.

Le confuciéisme, encore un coup, est la religion nationale i. Confucius, qui est le Chinois par excellence, a formulé sans aucune pensée d’innovation les croyances incolores des anciens habitants et le vague déisme des conquérants mongols. Il demande qu’on se conforme aux rites prescrits et aux usages reçus. C’est le précepte auquel il ne cesse de revenir.

Entre la doctrine étrangère des bouddhistes et la

1 Voir, sur tout ce chapitre, M. Pauthier : Livres sacrés de l'Orient.

LA CHINE

doctrine nationale de Confucius, la dynastie mongole avait flotté. Sous la dynastie chinoise des Ming et sous la dynastie actuelle des Tartares Mantchoux, la doctrine nationale a décidément prévalu. Mais, pas plus au temps où les empereurs hésitaient que depuis que leur choix est fixé, on n’a vu se poser en termes sérieux une question sérieuse de vérité.

Quelques détails sur les trois religions dont j’ai parlé nous mettront à même d’apprécier faction qu’a dû exercer sur la liberté morale des Chinois cet ensemble de doctrines fraternellement associées.

Quant au bouddhisme, je n’ai pas à y revenir. Un mot seulement sur ses destinées en Chine.

Le patriarche du bouddhisme s’y était réfugié lors de la grande persécution indienne. Depuis, au moment où les Mongols, qui avaient conquis la Chine, semblaient prêts à soumettre toute la terre, le patriarche eut sa part de tant de grandeurs : on l’éleva au rang des rois.

Comme celui auquel échut cette brillante fortune (cette donation de Pépin, dit M. Ampère) se trouvait être un Thibétain, on lui assigna pour royaume quelques ••-provinces du Thibet, où il fixa sa résidence et où il prit le nom de Lama, qui signifie prêtre.

C’est le moment du zèle bouddhiste, moment unique et que la Chine n’a pas revu. Non-seulement les mo nastères s’agitent, mais les empereurs eux-mêmes s’associent parfois au mouvement ; il en est qui embrassent le bouddhisme, vont vivre au milieu des bonzes et fondent des couvents.

La ferveur passée et les choses rentrées dans l’ordre

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habituel, le système chinois a pris sa forme définitive. Le Lama continue à résider au Thibet. Mais il a un maître; quand des ordres arrivent de Pékin, le chef spirituel du bouddhisme a grand soin de s’y conformer. C’est M. Ampère qui nous le dit, « le tribunal des rites l’autorise à s’appeler Dieu suprême , pourvu qu’il ajoute et sujet obéissant. » Si Pékin n’est pas content de lui, on l’invite à venir à la cour, « on le reçoit avec de grands honneurs; le Fils du Ciel pousse la bonté jusqu’à le faire soigner par ses propres médecins. Au bout de quelques jours, on lit dans la Gazette officielle que le Bouddha a changé de demeure et se trouve ainsi tout porté pour renaître au Thibet. »

Le Tao, qui est la doctrine du philosophe Lao-Tseu et dont les sectateurs portent le nom de Tao-Tsé, se place logiquement auprès du bouddhisme; chronologiquement il le précède, pour la Chine du moins.

C’est un fait remarquable que la même époque , le sixième siècle avant Jésus-Christ, ait vu naître les trois grands fondateurs de religions ou de philosophies faisant office de religion dans l’extrême Orient, Bouddha, Lao-Tseu et Confucius. La Chine a d’abord été à l’école de Lao-Tseu. Confucius est venu aussitôt après; puis,w* après un long espace de temps, les persécutions indiennes ont poussé jusqu’aux bords du Grand fleuve les disciples de Bouddha.

Les Tao-Tsé forment une société religieuse qui a ses chefs, son culte et ses superstitions. Quant au fondateur de cette croyance, il a professé une philosophie dont les rapports avec le bouddhisme sont extrêmement frappants. Que se passait-il donc alors, et

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quel besoin généralement senti précipitait les esprits vers la recherche du non-être? L’œuvre capitale de Lao-Tseu, le Tao-te-King (Livre de la Raison suprême) n’a pas d’autre visée. Dégager l’âme des entraves du corps, l'affranchir des sentiments et des désirs, l’abîmer dans la contemplation, telle est la voie par laquelle on parvient à s’absorber, à se perdre, à se délivrer de soi. Dès les premières pages du livre son dogme fondamental apparaît: ((Lorsqu’on est constamment exempt de passion, on voit l’essence spirituelle du Tao. »

On croirait entendre Bouddha. Comment s’étonner que les Tao-Tsé aient été les alliés du bouddhisme en Chine et que les deux religions se soient rapprochées, presque jusqu’à se confondre? Comment s’étonner aussi de l’impuissance où sont tombés les peuples soumis à de si débilitantes influences? On courbe la tête sous les conquêtes tartares, on accepte le despotisme administratif le plus étouffant qu’il y ait eu sur la terre. La liberté ne se conçoit pas même dans un pays dont Bouddha, Lao-Tseu et Confucius ont été les instituteurs.

C’est dans le Livre de la voie et de la vertu que Lao-Tseu a déposé ses enseignements. Là siège le dieu du panthéisme, le Tao, existence absolue, dénuée de qualités, étrangère au bien et au mal. 0 existe à peine, et pourtant toute existence émane cle lui. Les êtres sortent de lui et reviennent s’y perdre.

Si les dogmes rappellent l’Inde, l’aridité des développements nous avertit bientôt que nous sommes en Chine; il n’y a plus trace ici de cette poésie démesurée qui éclate au sein du brahmanisme.

Sèchement, logiquement, en vertu de la dialec-

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tique et comme un vrai philosophe, Lao-Tseu établit la théorie du vide, et le non-être le conduit au nonagir. La vertu consiste dans l’inaction et dans l’impassibilité. — « Celui qui est parvenu au comble du vide garde fermement le repos. » — « L’homme doit clore sa bouche, fermer ses oreilles et ses yeux. » — « Augmenter sa vie, est une calamité. »

A la poursuite du vide se joint celle de l’unité. L’unité étant l’essence universelle, la diversité n’existe pas ; donc il n’y a ni vrai ni faux. Le sage éclairé par le Tao s’élève au-dessus de ces vaines distinctions i. Lao-Tseu ne se vante pas seulement d’être sans passions, il se vante d’être sans lumières. La perfection consiste, selon lui, à atteindre la région où les idées disparaissent aussi bien que les affections.

Ennemi de l’action , prosterné devant la nature des choses et professant sur son excellence des maximes que les stoïciens semblent avoir reproduites, il n’a garde de tomber dans les glorieuses inconséquences qui devaient faire un jour leur gloire; Lao-Tseu veut que le bien s’accomplisse tout seul, il reproche à Confucius de faire appel à l’activité, de mettre en jeu des vertus pratiques et de troubler ainsi le cours majestueux du fleuve qui doit tout entraîner, la nature des choses. Écoutez les paroles du Tao-te-King : « Le saint pratique le non-agir; il s’occupe de la non-occupation ; il savoure ce qui est sans saveur; il fait consister ses instructions dans le silence. »

Malgré les rapports du Tao avec le bouddhisme, sa tendance à l’absorption me rappelle plutôt le brahma-

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