A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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PRÉFACE
Je suis de ceux qui ne savent parler que de ce qu’ils aiment. Ce n’est pas sans une secrète terreur que je vois arriver lejour où j’aurai terminé deux études aimées entre toutes. La famille et la liberté ont tenu tant de place dans ma vie et dans mon cœur, que je ne sais pas comment je me résoudrai à me séparer d’elles. Aussi n’aije garde de me bâter outre mesure. — Pour la famille, je me suis réservé prudemment le plaisir de raconter son histoire *. Je la prépare à mon aise, moitié par respect du public, moitié peut-être par crainte d’en finir trop vite; je lis, j’accumule les notes, au risque de succomber sous le poids et de faire dire de moi ce que Voltaire disait de Diderot : « Il met plus de pain
1. J’espère aussi montrer un jour quelle part décisive la famille peut prendre à la solution de la question sociale.
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au four qu’il n’en peut cuire. » — Pour la liberté, j’ai reconnu bien vite, et avec une satisfaction que je ne cherche pas à dissimuler, qu’elle renfermait deux sujets et non pas un seul : la liberté morale d’abord, la liberté sociale ensuite, tel est l’ordre qui s’impose, dès qu’on veut prendre au sérieux ce qui est si sérieux et si grand en soi. C’est le premier ouvrage que j’ offre maintenant au public; les matériaux du second sont réunis.
Me reprochera-t-on d’avoir mal choisi mon moment ? Nous ne choisissons, ce me semble, ni notre moment ni notre œuvre. Opportune ou non, une vérité s’est emparée de nous; nous lui appartenons, elle est devenue un devoir. Il se peut que le mot de liberté sonne étrangement, à l’heure où l’Europe ne pense qu’à la guerre et où elle se dispose à avoir quelque chose comme trois millions d’hommes sous les armes ; mais notre métier d’écrivains ne consiste pas précisément, je pense, à hurler avec les loups. Résister aux entraînements aveugles, dénoncer les tyrannies de l’opinion, éveiller les nobles questions engourdies, voilà notre tâche.
Le monde se tourne vers la force ? Ëh bien',
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nous nous tournerons vers le droit, ou, ce qui revient au même, vers le devoir. Nous nous demanderons comment on s’y prend pour devenir des hommes libres ; nous rechercherons, dans nos âmes d’abord, les causes profondes de servitude; nous ceindrons nos reins, nous nous mettrons à l’œuvre, et, sondant notre conscience, examinant les idées, les sentiments, les habitudes qui sont en nous, nous ferons le compte de nos voies.
Il y a une douceur réelle à s’occuper de cela aujourd’hui. Je me rappellerai toujours que l’an dernier, par une belle journée de juin, je venais de mettre la dernière main à mes recherches préparatoires ; établi sous ma chère tonnelle, mes notes arrangées en bon ordre, j’allais commencer, quand les journaux arrivèrent; ils apportaient la nouvelle de la rupture entre l’Autriche et la Prusse. Je reportai les yeux sur mon papier, je me demandai si j’étais fou, si la pauvre liberté morale avait chance de se faire écouter désormais; puis, regardant autour de moi. je vis un tel éclat, une telle paix de là nature, la persistance tranquille de l’ordre divin m’apparut avec tant d’évidence, que j’eus honte d’avoir
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rogez là l’opprimé par excellence, l’esclave de l’égoïsme, du vice, du désir, de la peur, du monde, des coteries, des doctrines reçues, des habitudes régnantes. Il s’agit de l’affranchir, celui-là, de lui conférer la possession de soi et le gouvernement de sa vie ; il s’agit de lui donner des convictions qui soient à lui; il s’agit d’en faire quelqu’un.
La liberté morale opérera ce miracle. Ne le demandons ni à la science, ni à l’industrie ; elles peuvent transformer le monde, elles ne peuvent pas rendre une seule âme capable de préférer le bien au succès, de combattre le nombre au nom du droit et la force au nom de la vérité.
La liberté est un lieu commun, je ne l’ignore pas, et la morale en est un autre. Dieu me préserve d’innover en pareille matière !
Il faut être ignorant comme un maître d’école.
Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.
C’est imiter quelqu’un que de planter des choux.
Mais si la morale est un vieux sujet, c’est aussi le plus neuf, le plus original qu’il y ait jamais eu. Rien n’est rebattu comme son
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vu
côté déclamatoire ; rien n’est inconnu comme son côté profond. L’étude de l’âme est inépuisable ; tout vrai moraliste est un découvreur. Que sont nos meilleurs livres? des lieux communs rajeunis par des consciences.
Le génie n’y gâte rien sans doute et l’on n’écrit pas souvent de ces livres-là. Je ne me fais pas la moindre illusion sur celui que j’offre au public; je crois seulement qu’il peut être utile s’il éveille les curiosités élevées, s’il pousse quelques âmes à s’examiner, s’il les amène à apercevoir l’étendue de leur servitude. C’est humiliant, on peut m’en croire, de contempler la liberté, d’admirer la liberté, et de reconnaître qu’on est si peu libre. C’est humiliant et c’est bon.
Pour achever cette confession (une préface est-elle autre chose?) je dois avouer que j’ai pillé sans trop de remords les savants qui pouvaient m’aider dans mes recherches historiques. Quoique j’aie pris soin d’indiquer les sources où j’ai puisé chemin faisant, je me suis senti pressé de me dénoncer moi-même, avant que le lecteur ait tourné la première page.
Malgré mes larcins, ceci est un livre qui, à
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défaut d’autre mérite, a du moins celui d’exprimer la conviction la plus personnelle, la plus sérieuse, la plus entière, la plus réfléchie. J’ai écrit vite, j’ai pensé longtemps. J’ai senti ma responsabilité ; ma plume n’a pas tracé une ligne qui ne répondît à ma pensée intime. Je me suis proposé de ne rien donner à l’effet. J’ai écarté résolûment tout ce qui se serait rattaché aux incidents du jour; je n’ai voulu dire que ce qui est essentiel, immuable, vrai en soi. Un livre sur l’indépendance doit être indépendant des circonstances passagères ; il doit être tel, que, dans cent ans comme aujourd’hui, il réponde aux besoins des âmes droites.
Valley res, 9 octobre 1867.