Voir la Cité antique par M. Fustel de Coulanges
ROME
à s’attendrir, lorsqu’on leur apprend qu’en Grèce et à Rome la famille antique a eu pour base la religion. Quant à moi, qu’on n’accusera pas, je pense, d’établir un antagonisme systématique entre ces deux termes, je déclare que leur alliance, telle qu’elle se produit ainsi, porte à la fois une atteinte mortelle à la religion et à la famille.
Pour la famille, Rome, avec ses institutions puissamment logiques, s’est chargée de nous fournir, la suite du chapitre le prouvera, une démonstration fort suffisante. Gomme chaque famille est le sanctuaire d’une religion particulière qui vit par elle et périra avec elle, comme une telle religion ne peut être pratiquée que par les hommes, il en résulte que les filles ne sont rien. Non mariées, elles appartiennent à la gens du père ou du frère aîné ; mariées, elles entrent dans une autre religion, les liens du sang sont rompus, ou plutôt ils n’ont jamais existé ; le seul lien est celui des sacrifices communs. De là, minorité perpétuelle des femmes; de là, situation subalterne de la mère; de là, toute-puissance du père, de là les lois qui règlent si étrangement la succession. De là aussi le désir effréné d’avoir des fils ; le lecteur qui se souvient des indications que nous avons données sur certaines lois de Solon et de Lycurgue, sait quelles infamies pouvait enfanter la passion de conserver à tout prix les sacrifices et le sacerdoce domestiques.
Pour la religion, il n’est pas difficile de comprendre ce qu’elle devient. Une fois la confusion opérée entre le culte et le droit, tout est dit. Autour des religions locales de la famille la place des autres religions locales est marquée d’avance, religions des villes qui sont des
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collections de familles, religions des pays qui sont des collections de cités, religions des confédérations qui sont des collections de pays. Le territorialisme est partout et règne en maître absolu ; impossible qu’un seul atome de foi subsiste nulle part, l’idée môme de vérité religieuse a disparu.
On peut trouver cela superbe et s’extasier sur les peuples qui dressaient des autels dans toutes les demeures, sanctifiaient et divinisaient toutes les relations humaines, transformaient en dieux du foyer après leur mort ceux qui avaient été sacrificateurs du foyer pendant leur vie et élevaient les ancêtres au rang de lares; je me borne à demander quel refuge ces religions de famille laissaient à l’âme, à ses besoins de vérité, à sa liberté morale enfin.
Au milieu de tant de religions, religion de la famille, religion de la cité, religion du pays, je cherche la religion, une religion quelconque, je ne découvre que des formes et encore des formes, du droit et encore du droit. — Les rites et les pratiques surabondent : si la Grèce nous a paru trop dévote, que dirons-nous de Rome! Pour qui s’arrête aux premières impressions, ce peuple vit en présence de la divinité ; il semble impossible d’imaginer que sa conscience ne soit pas éveillée et qu’une œuvre sérieuse ne s’accomplisse pas au fond des cœurs. Il n’en est rien pourtant, et lorsque nous y regardons de plus près, nous nous apercevons bientôt qu’à Rome la religion est tout simplement du formalisme. Grands amateurs de procédure, habitués à confondre les formalités avec la justice, rassurés sur une guerre inique si les augures ont été bien pris et
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si les prêtres féciaux sont intervenus régulièrement, les Romains offrent aux dieux des cérémonies, sans penser un moment qu’il faille donner leur cœur. Ici comme en Grèce, nous avons la douleur de découvrir que l’antiquité païenne a reculé, qu’elle connaissait beaucoup mieux les angoisses de la lutte morale sur les bords du Gange qu’aux bords du Tibre ou de l’Ilissus, et que les disciples de Bouddha agitaient des problèmes de sainteté que le monde gréco-romain n’a jamais posés.
Ce ne sont pas les prêtres qui manquent aux Romains; mais lequel d’entre eux se préoccupera un seul jour d’enseigner une vérité, d’exercer une influence religieuse, de faire aux âmes un bien quelconque? Sera-ce Jules-César peut-être, lorsqu’en qualité de souverain pontife il se trouve le chef suprême du clergé romain !
Oh ! s’il ne s’agit que des formes, c’est autre chose : les Romains sont le peuple le plus dévot de l’univers. Les poulets sacrés ont-ils refusé leur nourriture, les augures sont-ils défavorables, Rome ne se permettra pas de rien entreprendre. Chez elle le respect du rite est en proportion de l’indifférence religieuse. Chacun consulte son calendrier fixé par le collège des pontifes, afin de bien savoir quels sont les jours fastes ou néfastes. Le vol d’un oiseau, un faux pas, un songe, en voilà plus qu’il n’en faut pour arrêter toutes les entreprises. Voyez comme on se met en règle avec les dieux, à l’heure des grandes crises nationales! Le tonnerre a frappé le temple de Junon au moment même où Asdrubal se prépare à rejoindre son frère Annibal en Italie; aussitôt les matrones sont convoquées, elles
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feront tant par leurs processions, que le fâcheux présage sera effacé.
Le bornage des terres est un acte sacré; Numa consacre les limites et dévoue aux dieux infernaux ceux qui oseront les déplacer.
La fondation des villes est plus solennelle encore, celle de Rome surtout. M. Ampère nous a dit avec quelles cérémonies saintes, avec quels rites solennels empruntés aux Étrusques, le premier fossé fut creusé autour de la cité naissante. — Romulus attelle à une charrue un taureau et une génisse sans tache, il enveloppe le mont Palatin d’un sillon qui représente le circuit des murs, le pomœrium, enceinte sacrée, au delà de laquelle commençait la ville profane, celle des étrangers et des plébéiens1.
Tout se rattache à la religion ; il n'est point d’acte de la vie publique et de la vie privée où elle n’intervienne chaque jour. Les jeux et les courses se célèbrent au nom des dieux. Les consuls, les généraux, font vœu de construire des temples, et Rome entière s’émeut si la promesse n’est pas aussitôt remplie. Les esprits forts tiennent autant que d’autres à ce§, choses : Scipion l’Africain, qui était trop l’élève des Grecs devenus moqueurs pour n’être pas lui-même un peu sceptique, va s’enfermer gravement dans le temple du Capitole et en sort avec des plans de guerre qui lui ont été révélés par Jupiter.
La guerre ! comme c’était la grande affaire du peuple romain, c’était aussi celle où se déployait ie mieux sa dévotion formaliste. Avant de décider la guerre, on