‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 50 sur 101 · Je cite P Histoire romaine à Borne · texte numérisé non relu

Je cite P Histoire romaine à Borne

ROME

avait bien soin d’agiter les boucliers consacrés à Mars en criant : « Mars, éveille-toi. » Puis on consultait les auspices. Malheur au général qui se permettait d’agir sans attendre que le gardien des poulets sacrés eût déclaré les auspices suffisants! On sait quels efforts il fallut, pendant la guerre des Samnites, pour obtenir du dictateur Papirius Cursor la grâce de son maître de cavalerie qui avait remporté une victoire avec des auspices incomplets.

La déclaration de guerre était un des rites les plus saisissants. Le fécial s’avançait la tête voilée aux confins du territoire ennemi et s’écriait : « Entends-moi, Jupiter! Entendez-moi, Confins! et que le Droit m’entende. » Trois fois il apparaissait ainsi à la frontière; à la troisième il déclarait la guerre, en lançant sur la terre ennemie un javelot trempé de sang. Rude mission, que la prudence romaine sut rendre moins périlleuse ; on plaça à Rome une borne qui était censée être celle de l’État, et ce fut là que, sans déplacement comme sans risque, le pontife romain put jeter sa lance sanglante chez les Gaulois, chez les Germains ou chez les Carthaginois.

Le même esprit formaliste se retrouve dans tous les actes de Rome vis-à-vis de l’ennemi. On dirait une nation d’avocats madrés, habile à remplacer les questions d’équité par des questions de procédure. Cette procédure est basée tout entière sur le serment, sur l’invocation des dieux ; mais prenez-y garde, pourvu que la lettre de serment soit observée, les dieux romains sont satisfaits et la conscience romaine se sent à l’aise.

Jamais cette casuistique, très-sérieuse à la fois et très-

DE L'OCCIDENT

subtile, ne s’est donné carrière, comment dirai-je? avec plus de candeur ou plus d’impudence, qu’après le désastre des Fourches Caudines. Ce fut un jeu pour de si profonds juristes de dégager la parole donnée du peuple romain. Qui est engagé? Les auteurs du traité. On ne doit aux Samnites que leur personne. « Que les féciaux, s’écrie Posthumius, nous livrent nus et enchaînés . Rendons par notre supplice au peuple romain

la liberté de combattre. »

Et voyez quel héroïsme se mêle à ce patriotique mensonge. Il s’agit de ne pas tenir ce qu’on a promis ; il s’agit en même temps d’accepter la responsabilité de ce qu’on a fait. Et voilà toute une armée qui se laisse ramener à Caudium, pour être livrée solennellement à ses vainqueurs. Arrivé devant le général samnite, Posthumius frappe le fécial qui faisait la dédition de l’armée. « Je suis devenu Samnite, dit-il, et j’ai insulté contre le droit des gens un fécial romain. La guerre sera juste. »

Le Samnite refusa la dédition. Il renvoya ces magnanimes ergoteurs à leur pays et à leur parole. Mais cette parole ne pesait plus sur eux ; les rites ayant été accomplis, la conscience artificielle ayant bien et dûment triomphé de la conscience naturelle, Posthumius et ses soldats recommencèrent à se battre. Rome n’avait plus le moindre scrupule, car la procédure religieuse venait d’anéantir le traité.

Oublier un rite, c’est bien plus grave que de manquer à une parole donnée. Jamais peuple n’observa les rites avec une telle dévotion. Les camps romains étaient toujours orientés selon les règles de la science augurale. Les généraux romains mettaient les dieux de moi-

ROME

tié dans le projet de leurs campagnes, promettant tantôt de leur vouer des temples, tantôt de leur consacrer une partie du territoire ennemi et du butin.

Les dévouements solennels qui sont une des gloires de Rome sont aussi un des monuments les plus curieux de sa jurisprudence religieuse. Lorsque le premier de cette grande famille plébéienne des Décius où le dévouement fut héréditaire offrit de se dévouer pour le salut des légions, il appela le pontife et lui dicta les paroles à prononcer. Il dévoua aux dieux mânes et à la terre, lui d’abord, ensuite l’armée et les auxiliaires de l’ennemi du peuple romain des Quirites. La formule étant dite selon les règles sacrées, le héros courut à la mort.

Rome était faite pour donner au nationalisme religieux sa forme parfaite et définitive. Avec une dévotion si étroitement liée au patriotisme, elle devait faire du principe païen son principe propre, le fondement de ses institutions et de ses conquêtes.

Cicéron le dit nettement. Lui, esprit libre et très-peu dévot au polythéisme1, il n’hésite pas à maintenir comme citoyen ce qu’il a démoli comme philosophe. La religion de l’État doit être acceptée et pratiquée. Chaque pays a sa religion et Rome a la sienne2.

Avant la Rome latine, la Rome sabine a déjà un dieu qui est comme la personnification de la cité, Quirinus, le dieu de la lance, comme les Sabins sont eux-mêmes le peuple de la lance (Quiris), les Quirites.

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