L’ataraxie des épicuriens
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Rome le siècle des Antonins. En entendant ces voix: mâles qui défient la douleur, en voyant cette femme qui tend à son mari le couteau sanglant et lui dit avec le vrai sentiment de la fermeté stoïque : « Pætus, cela ne fait point de mal, » on reconnaît que Rome n’a pas péri tout entière, que la conscience humaine proteste encore et que sous le gouvernement des affranchis il y a des hommes.
En fait de morale, j’ai montré ce que Rome a eu de mieux ; séparé de sa partie spéculative, de sa métaphysique et de sa physique, le stoïcisme constitue un pas considérable vers la règle suprême du devoir. De grandes philosophies étaient loin de l’avoir comprise comme lui : lorsque Aristote ordonne de se conformer à la nature, il ne le dit point à la façon des stoïciens. Ceux-ci s’élèvent au-dessus de l’empirisme; selon eux, la nature est la partie raisonnable de notre être, à laquelle le reste doit être soumis. La notion fondamentale d’obligation apparaît.
Je n’ai pas à répéter d’ailleurs en quoi pèche la doctrine stoïque de l’impassibilité. Elle a, entre autres, le tort grave de se prêter à tout. Épicure aussi soutient que le sage se sent heureux, même quand il est enfermé dans le taureau brûlant de Phalaris. Rien de plus simple : l’épicurien s’est dépouillé des affections et des désirs parce qu’ils troublent la béatitude, comme le stoïcien s’en est dépouillé parce qu’ils compromettent le devoir; impassibilité des deux parts, an moins en théorie.
Mais, à côté du stoïcisme, la morale romaine, nous l’avons dit, a un autre interprète qu’on ne peut
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passer sous silence. Cicéron, avec l’élégant éclectisme d’un honnête homme amateur de philosophie, a passé en revue les systèmes et formulé pour son propre compte, sinon un système bien nouveau, du moins un ensemble de règles morales qui n’ont aucune des aspirations sublimes du stoïcisme, et dont le principal mérite, mérite que je ne dédaigne pas, est d’être éminemment raisonnables.
Chez Cicéron, le stoïcisme, dont il fait grand cas, se fait sage et se tempère; je dirais volontiers qu’il s’améliore et s’abaisse du même coup, il se transforme en une bonne moyenne estimable et devient la morale des honnêtes gens i.
Arrêtons-nous un moment à la répartition classique des devoirs : devoirs envers Dieu, envers les autres et envers nous-mêmes; en d’autres termes, morale religieuse , morale sociale et morale individuelle. — Que trouvons-nous sur chacune d’elles dans Cicéron ?
Il est trop sceptique pour donner à la morale religieuse beaucoup plus d’importance que ne le faisaient les stoïciens. Ceux-ci n’avaient guère à s’en occuper, puisque Dieu pour eux était le sage, puisque se respecter en qualité de sages et d’incarnations de l’âme universelle était toute leur religion. Cicéron arrive à peu près au même résultat, mais en suivant un autre chemin : à ses yeux la religion n’est qu’une institution, la morale religieuse se noie donc dans la morale sociale.
1. Voir son traité des Devoirs (de Officiis). Voir aussi le livre do M. Arthur Desjardins ( Les Devoirs. Essai sur la morale de Cicéron). — Dans l’impossibilité où je suis de citer tous les livres que j’ai pillés, je m’attache à indiquer ceux que j’ai mis le plus à contribution, afin de faciliter au besoin la découverte de mes larcins.
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Peu s’en faut que la morale individuelle n’ait le même sort. Elle ne prend toute sa valeur que dans les doctrines qui s’adressent directement à la conscience, et qui posent les questions de devoir avant de poser les questions de prudence ; or telle n’est pas, bien entendu, la méthode de Cicéron. C’est surtout au point de vue de leurs conséquences qu’il juge nos actes, s’informant d’abord de leur utilité pour la société entière, ensuite de leur utilité pour nous-mêmes.
Lui aussi, il ne sort pas de la théorie de la conformité à la nature. La nature ayant appelé l’homme à la vie sociale, ses devoirs sociaux sont nécessairement les premiers de tous. Devant la société s’elfacent tour à tour l’individu, et la famille, et la conscience ellemême. Il s’agit de servir la société; il s’agit en même temps d’être approuvé par elle, Cicéron n’oublie pas de montrer que l’accomplissement du devoir procure la considération.
S’il a adopté et développé les belles doctrines stoïciennes de la fraternité humaine, si la notion d’Humanité figure dans ses traités, s’il a su voir des hommes par delà les frontières romaines, s’il a recommandé l’amour du prochain, s’il a eu l’honneur d’écrire le mot de charité1, il gâte un peu ces nobles préceptes en faisant remarquer que la bienfaisance est une des principales branches de l’art de parvenir, qu’il convient de savoir donner quand on est jeune, et qu’on pose ainsi sa candidature.
Sa bienfaisance est toute pétrie de prudence : soyons
1. Caritas generis humani. — Nous sommes loin, au reste, de la vraie charité; Cicéron hésite à conseiller le pardon des injures.
bons, mais n’allons pas excéder nos ressources, ne compromettons pas le patrimoine de nos enfants! Dans ces aimables et honnêtes conseils l’élan manque, et le souffle , et ce que j’appellerai la note héroïque. Je doute que la lecture du de Officiis ait jamais fait frémir personne de ce généreux frisson qui parcourt notre être quand certaines cordes sont touchées. Oui, nous sommes bien dans le pays où la charité (laissons-! ui ce nom) ne s’est jamais montrée que sous trois formes : prudente chez les braves gens tels que Cicéron, indifférente chez les Épicuriens qui l’admettent aussi à condition qu’elle ne troublera pas le repos du cœur, officielle enfin chez les gouvernants. L’Empire allait se charger de mettre en relief cette dernière forme de la charité.
Je me reproche presque d’avoir parlé de la charité à propos de Rome. Ce rude génie, né pour la guerre et le gouvernement, n’a réellement connu à aucune époque aucune des douces émotions de l’àme. Les vertus de Rome, car elle en a eu, sont des vertus farouches ; le stoïcisme est leur expression la plus élevée , et lorsque nous cherchons à nous rappeler un Romain de la vieille Rome, notre pensée se porte sur Caton, aussi dur pour les autres que pour lui-même.
Chacun sait ce qu’était cette guerre que Rome n’a cessé de faire tant qu’elle a vécu : égorger les vaincus et vendre comme esclaves ceux qu’on ne tuait pas, tel était l’usage, bien mieux, le droit. Les plus humains n’y trouvaient rien à y redire. César avait une réputation incontestée de bonté, et il se vantait d’avoir vendu un million de Gaulois tout en en massacrant un égal
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nombre; les sommes fabuleuses qu’il avait tirées de cet immense pillage avaient servi le plus naturellement du monde à payer ses candidatures.
Voyez une armée romaine ; elle marche suivie de marchands d’esclaves et de leurs voitures chargées de chaînes. Après la bataille, pendant que les blessés achèvent de mourir, les soldats se forment sur deux rangs, et au pied des piques plantées (sub hast â) les populations entières sont mises aux enchères.
On a pris d’ailleurs soin de réserver ce que réclament les plaisirs du peuple romain, les hommes destinés à mourir élégamment dans le cirque, sur l’ordre des matrones et des vierges. On a réservé aussi ce que réclame la cérémonie du triomphe, le général vaincu. On le traînera dans les rues de Rome, puis on le tuera dans son cachot : aujourd’hui Vercingétorix que ne défendent ni son héroïsme ni la compassion du généreux César, demain Persée, puis Massinissa plongé au mois de janvier dans la prison Mamertine. « Romains, se horne-t-il à dire, vos étuves sont froides. » Il met six jours à mourir de froid et de faim.
Nul à Rome n’y songea et ne s’en émut. Faut-il s’étonner si cette cruauté se donne pleine carrière au temps des guerres civiles? Il y eut là des terreurs , auprès desquelles la nôtre pâlit. Celle qu’organise Sylla, qu’il rédige, qu’il complète et qu’il administre avec l’habileté d’un homme d’État, inspire plus d’horreur, ce me semble, que les violences effroyables de Marias; l’homme féroce dépassera toujours la bête féroce. Que Sylla ait pu se retirer et qu’il soit mort
. tranquille ,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville,
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je ne m’en étonne guère, car je me souviens des cent vingt mille vétérans qu’il avait établis dans les colonies militaires ; il n’avait pas besoin d’une garde pour être bien gardé. Au reste, on s’habituait aux proscriptions, et de toutes les habitudes c’est celle que le peuple romain a prise le plus aisément. A part quelques fières figures qui regardèrent les tueurs en face, tous se courbèrent devant les listes affichées au Forum par Octave et par ses deux complices; le meilleur sang de Rome coula, et la ville de sang le laissa couler.
Détournons nos yeux. Rome n’a pas seulement tué, elle a fondé le droit et constitué la famille; il faut aussi considérer ce grand côté de son histoire.
Tout bon licencié, et le nombre en est grand parmi nous, a compris, en partie du moins, la solide beauté de ce monument, éternel comme tous les monuments de Rome, qu’on appelle le droit romain. La vraie philosophie latine est là. Formulée par les jurisconsultes, elle a, dans une législation progressive, proclamé l’un après l’autre quelques-uns des principes essentiels de la justice sociale. Le droit romain a cela d’admirable, qu’il tient compte de la simple équité, qu’il modifie peu à peu la loi écrite en vue de la loi non écrite. Quand l’Évangile eut introduit une nouvelle morale, le droit romain se trouva tout prêt à l’accueillir; aussi l’égalité humaine a-t-elle fini par trouver elle-même sa place dans le Corpus juris, et les Institutes <le Justinien ont elles-mêmes insinué l’illégitimité de l’esclavage. « Selon le droit naturel, disent-elles, tous les enfants naîtraient libres. »
Les Romains sont le peuple du droit; ils en ont le
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génie, ils en parlent la langue. Leurs formules sont autant de médailles si bien frappées, cpie les siècles se les passent de main en main sans y rien changer, et que nous qui ne savons plus le latin, nous citons du latin dès qu’il s’agit de droit. A Rome, tout le monde est jurisconsulte ; les hommes d’État, les généraux, ont plaidé à leur heure. Le droit est la vraie littérature de Rome, comme il est sa vraie philosophie.
Ce n’est pas qu’il n’y ait bien des réserves à faire; l’esprit latin, enclin à réglementer outre mesure, sans respect pour l’individu, étranger à l’idéal, ne saurait s’adapter aux besoins d’une société libérale. Mais, en dépit de nos réserves, nous avons pour cette législation forte et vivante une très-sérieuse admiration.
En dirons-nous autant de la famille romaine ?
Rome, cette personnification de la force, semble s’être proposé de fonder avant tout une forte famille. Du père elle a fait un maître absolu ; elle a créé la centralisation domestique comme elle devait créer la centralisation politique. Sa première pensée est qu’il y ait un chef, une autorité quiadministresanseontrôle, une puissante unité.
Que l’autorité du père soit ou non une tradition Sabine, il n’importe, sa rudesse nous fait frémir; nous sentons que sous un tel joug aucune indépendance ne parviendra à vivre, et que si Rome est capable d’avoir certaines libertés publiques, elle ne pourra jamais posséder les libertés personnelles.
Le père romain a le droit de vie et de mort. On lui présente l’enfant qui vient de naître et qu’il a le droit de refuser. L’abandon, rare dans les premiers temps, était devenu plus tard une coutume très -générale.
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Mais la toute-puissance du chef de famille ne s’exerce pas seulement sur les enfants qui viennent de naître. Rome a eu plus d’un citoyen animé de l’esprit deBrutus, plus d’une exécution domestique a ensanglanté l’atrium.
Remarquez que ce souverain absolu étend son pouvoir sur sa femme et sur ses esclaves, aussi bien que sur ses enfants. 11 est prêtre, et accomplit seul les cérémonies sacrées. Il est juge, et son arrêt est sans appel : qu’il mette à mort sa femme, qu’il vende son fils ou sa fille, qu’il aille arracher de la tribune un fils que l’âge et la dignité ne sauraient affranchir, il prononce en maître. En maître aussi, il dispose de ses biens par testament.
Tel est du moins le père du bon temps, de l’époque vaillante et pure, le père classique, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi. Je sais bien que peu à peu ce régime de fer a été adouci ; mais le principe a subsisté et il vaut la peine d’en prendre note, quand on s’est mis comme nous en quête de la liberté.
Examinons la position des femmes, par exemple. La femme, c’est la famille; où elle est abaissée, il ne saurait y avoir de vraies familles, capables d’enfanter l’indépendance morale. Or la femme romaine est condamnée à une minorité perpétuelle. Par son mariage, elle tombe sous la puissance (in manum ) ; sa personne et sa dot deviennent la chose (res) de son mari. Elle est un des enfants de son mari, son rang est celui des enfants. Soumise à une tutelle qui ne doit pas cesser, elle ne peut ni vendre ni léguer sans le consentement du mari, ou à son défaut sans celui des frères ou des proches parents (mâles) du mari i.