‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 58 sur 101 · HOME · texte numérisé non relu

HOME

des poëtes. Fait étrange et qui est à sa gloire, elle a eu son grand siècle littéraire. Au contact de la Grèce, car il 2’yarien avant, le génie romain s’éveille. S’il imite souvent, s’il a rarement le souffle des inspirations généreuses et pures, si Plaute, Ovide, Horace, Virgile luimême, ne sont pas des maîtres qui enseignent le chemin de la vertu, il ne faut pas oublier que Rome a possédé son Tacite et que, sur le terrain de l’histoire, mieux approprié à sa nature, elle a laissé des modèles immortels.

Puis, est-ce tradition classique ou préjugé de collège? je ne sais; il me semble que les anciens (et sous ce terme je réunis les Romains et les Grecs) ont en eux une chose qui méritera toujours notre admiration : ils sont vrais. La grande simplicité ne se trouve guère que là; j’entends avant l’époque des déclamateurs, des Pline, des Sénèque et des Lucain. Ne pas se farder, c’est le secret de rester jeune ; l’éternelle jeunesse des Grecs et des Latins n’a pas d’autre cause.

La vie publique des Romains a eu de magnifiques côtés. Qui se rappellerait sans émotion ces époques de luttes, d’énergie et d'éloquence1? Qui regarderait sans émotion ce forum, cette tribune aux harangues, ce sénat, ce mont Aventin? Soyons justes, même envers l’unité romaine; nous ne l’aimons pas, elle nous apparaît comme l’ennemie du libéralisme, et pourtant nous ne saurions nier sa grandeur.

L’unité romaine a le même caractère crue les monu-

1. Littérairement, Rome n’a rien eu, scion moi, de plus grand que son éloquence. Ses orateurs et ses historiens prouveraient à eux. seuls qu’à défaut d’autres libertés, elle a possédé en partie pendant quelque temps la liberté politique.

DE L’OCCIDENT

menls dont elle a couvert le monde connu : elle est lourde et indestructible. Rome a bâti un édifice politique dans lequel cent millions d’hommes ont vécu en paix. Et cela a duré des siècles, et cette uniformité qui s’est emparée alors de la terre a passé son niveau sur toutes choses : l’univers entier a appris le latin, a accepté le droit romain, a donné à ses dieux des costumes et des noms empruntés à Rome.

Le même peuple qui avait inventé la légion, c’est-àdire l’unité militaire, a inventé l’administration, c’est-àdire l’unité politique. Les Romains ont été nos maîtres dans l’art de centraliser, de régulariser, de patroner, de supprimer une à une les velléités d’indépendance individuelle. Aussi qu’arrive-t-il ? Leur unité est si fortement construite qu’elle survit à Rome elle-même et que, debout au sein de la marée envahissante des barbares, elle continue à abriter, comme une forte tour, le dépôt de la civilisation antique qui lui a été confié. Elle a conservé et nous a transmis non-seulement les lois et les livres, mais jusqu’au génie du monde latin. A mon avis, c’est trop de la moitié.

Le génie du monde latin n’est pas le génie de I3 liberté. Entre le latinisme et l’individu, c’est une guerre à mort. Cette guerre a duré autant que Rome; elle a continué après Rome, elle se poursuit encore, et le libéralisme ne triomphera chez nous que quand le latinisme sera vaincu.

Bien des gens s’en étonnent, ayant cru, sur la foi de nos traditions, que Rome, qui a eu la vigueur, a eu par cela même l’indépendance morale; méprise étrange qu il importe de faire cesser.

Gardons-nous, je le redis encore, de confondre avec

ROME

l’indépendance, cette énergie native qui distingue les époques un peu sauvages. Faudra-t-il admirer comme le type suprême de l’indépendance l’Indien d’Amérique, qui ne se courbe devant personne et qui, parcourant les solitudes sur le dos de son cheval, traînant à sa suite les misérables femmes de son wigwam, impitoyable, avide de verser le sang et de ramasser des chevelures, ne prend conseil que de lui-même et marche dans le sentiment de sa liberté? Faudra-t-il dire que le moyen âge a été l’époque des grands caractères, parce qu’alors chaque seigneur, souverain sur son domaine, pillant et rançonnant à son gré, ne craignait ni lois ni juges derrière les murailles de son château? Ou bien, irons» nous chercher nos modèles chez les gens que n’ont pas amollis les affections de famille? Un mamelouk acheté enfant, marié au hasard, n’ayant personne à aimer ou à pleurer, nous fournira-t-il ce type que nous cherchons de l’homme vraiment maître de lui?

Toutes ces indépendances sont doublées de servitudes. Ces hommes libres sont esclaves de leur orgueil et de leurs passions, esclaves de leur liberté. Ce n’est pas en diminuant la vie, en brisant les liens, en supprimant les affections et les devoirs, en sacrifiant l’ordre et les lois, en noyant la société dans l’anarchie, que Dieu crée les véritables indépendances. Nous prendrions la liberté en haine, et nous aurions raison, si elle se confondait avec la brutalité.

Il n’en est rien, absolument rien. Un Pierre le Grand, un Fréderic-Guillaume Ier de Prusse, un Brutusmême, ne nous font pas l’effet d’hommes libres parce qu’ils sont rudes et grossiers, parce qu’ils battent ou tuent leurs enfants. Notre idéal ne se trouve pas au temps

DE L’OCCIDENT

des héros, des demi-dieux et des bandits, et nous tenons la monarchie administrative, si déplaisante soitelle, pour un grand progrès libéral sur le moyen âge. Le règne de la violence, quelque relief qu’il donne à certaines natures sans frein, sera toujours le contraire du règne de la liberté.

J’insiste, parce que la morale est ici en cause. Si l’on affranchissait son âme et sa vie en s’affranchissant des devoirs, des règles, de la politesse et des égards, l’égoïsme serait un affranchissement. On sait ce qu’il en est! Lorsque je cherche dans mes souvenirs, je ne rencontre pas d’esclaves plus courbés sous leur chaîne que certains rustres qui allaient leur chemin sans s’inquiéter de personne, sans rien aimer ni rien respecter, sans rien apprendre aussi, fiers d’avoir débarrassé leur vie des gênes qui fatiguent les autres mortels, vrais pots de fer à l’encontre desquels les pots de terre n’avaient pas beau jeu; et si quelqu’un éveille au contraire en moi l’idée d’une âme noblement affranchie, capable de résistance au mal et de dévouement fidèle aux bonnes causes vaincues, c’est tel homme bon, doux, délicat, sympâthique, chercheur de vérités et surtout chercheur de devoirs, auquel manquait d’une manière absolue la fausse indépendance des manants. Oui, elle se justifie dans l’appréciation des caractères individuels comme dans les jugements que nous avons à porter sur les nations, la haine instinctive que la force brutale nous inspire.

Inutile de dire en quoi ces réflexions s’appliquent à l’histoire romaine. De vigoureux caractères s’y déploient, les consulaires pauvres du commencement et les stoïciens héroïques de la fin lui font un cadre

ROME

merveilleux. Mais dans le cadre quel tableau avonsnous aperçu? Rome a-t-elle eu quelque chose de cette vie libérale dont notre monde moderne entre peu à peu en possession? A-t-elle aboli l’esclavage? A-t-elle émancipe les consciences? A-t-elle enfante des âmes libres, c’est-à-dire appartenant à la vérité, ne pouvant servir que la vérité, prêtes au besoin a sourïrir et à mourir pour la vérité? A-t-elle entrevu, même de loin, cette indépendance, suprême, qui réside au plus profond du cœur, qui se fortifie dans l’asile inviolé de la famille, et qui refuse de livrer à 1 État la moindre parcelle du domaine réservé à l’individu?

Page 1