‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 57 sur 101 · SÎ · texte numérisé non relu

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vient se joindre au mépris de la vie et à l’ignorance des richesses. Les Gaulois, les Germains, ont eu leurs grands hommes comme les Romains, à cette différence près qu’aucun Tite-Live n’est venu leur donner l’immortalité. Je crois même qu’en cherchant bien, on trouverait parmi les Peaux-Rouges de l’Amérique des traits de vaillance, de force d’âme vis-à-vis de la douleur, de dévouement à la cause commune, tels que la sauvagerie a continué de les enfanter.

Par de tels rapprochements je ne cherche pas à rabaisser les vertus romaines, dont la source est évidemment plus haute et qui m’inspirent une sincère admiration ; mais je proteste contre les conclusions hâtives qui tendraient à confondre l’indépendance morale avec la force. La force est et demeure le nom de Rome. Et ce n’est point là un nom médiocre : la force est beaucoup, les âmes fortes sont de grand prix, le patriotisme énergique et bien portant des premiers Romains méritera toujours notre respect; néanmoins nous n’avons pas le droit d’oublier que de fermes citoyens ne sont pas toujours des hommes complets, que la vie privée est quelque chose, que la conscience est quelque chose, que l’individu est quelque chose, que la famille est quelque chose, que l’antiquité romaine a trouvé le moyen de maintenir bien des servitudes au sein de sa bruyante liberté.

Quant aux mœurs des premiers temps, elles nous inspirent plus d’estime que de sympathie. Rome primitive honorait ses matrones, elle ignorait les chaudes affections de famille. Vienne la fin de son âge d’or dont les guerres puniques ont été le couronnement, aussitôt une corruption effroyable se développera. Qui lui fe-

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rait obstacle? Les saintes tendresses? Rome les ignore Les croyances? Rome n’a que des rites.

Ces rites ne /ardent pas à être tournés en moquerie. Ennius et Plaute, en attendant Lucrèce, disent leur fait aux dieux infâmes empruntés à l’Olympe grec. En vain Caton fait chasser Carnéade , le mépris des vieilles superstitions entre de partout. Lorsque Rome se mit à parler grec, lorsque toute maison qui se respectait eut son philosophe grec à demeure, les traditions s’ébranlèrent. Ce fut le commencement de la fin : les peuples qui ont pris la tradition pour la religion sont perdus le jour où ils s’avisent de raisonner.

L’effondrement fut complet; tandis que Rome faisait la conquête du monde, le monde prenait sa revanche; la vieille austérité n’était plus de mise au sein de tant de richesses; l’ancienne vertu s’enfuyait épouvantée, le jour où Scipion, le chef de la noblesse et des esprits délicats, refusait avec une magnifique insolence de rendre les comptes de sa gestion. Quant aux mœurs, on sut à quoi s’en tenir lorsqu’éclata tout d’un coup l’horrible affaire des Bacchanales. De honteux mystères se célébraient sur l’Aventin, les initiés y appliquaient sans pudeur leur doctrine ; « Rien n’est mal. » Sept mille coupables furent condamnés; plus de la moitié subit la mort; par une application du droit des chefs de famille, les pères et les maris firent périr leurs filles et leurs femmes dans l’intérieur des maisons.

Quelle lueur sinistre projetée sur la société romaine! Ses vertus avaient péri ; il ne lui restait plus que ce qui était indélébile en elle, sa dureté. Les années suivantes, on condamna plus de deux mille empoisonneurs. Puis, il fallut faire des lois contre la passion égoïste et dépra

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vée du célibat. Puis, le despotisme, qui avait toujours résidé au fond de cette société, acheva de monter à la surface.

Lorsque le dernier des Gracques, Caïus, abandonné par le peuple pour lequel il allait mourir, demanda à Diane que ce peuple ne fût jamais libre, il prononça une malédiction que l’histoire entière de Rome semble avoir eu mission d’accomplir.

La république avait eu des années de liberté. La lutte des plébéiens et des patriciens avait été une grande école : le peuple et le sénat avaient appris à poursuivre un dessein, à combattre, à persévérer; l’éloquence politique était née. Je comprends l’enthousiasme qu’un tel spectacle inspire à Montesquieu et à Machiavel.

Les patriciens et les plébéiens, ce sont deux peuples; les Latins contre les Sabins, le forum contre la curie, voilà la forme sous laquelle apparaît la vie publique de Rome. Les patriciens ont tout; il s’agit pour les plébéiens de tout conquérir. — Les patriciens seuls se marient régulièrement; on renversera ce monstrueux monopole du mariage et de la famille. Les patriciens seuls possèdent les sacerdoces et les formules sacrées; on forcera, au nom du peuple, les portes de la religion. Les patriciens seuls gouvernent; on leur arrachera d’abord le tribunat, puis les charges militaires, puis le consulat lui-même. La nation étrangère et sujette s’élèvera peu à peu au niveau de la nation aristocratique. Mais que d’etforts pour transformer ces clients en citoyens, cette populace en peuple!

L’histoire de ces combats est l’histoire de la liberté; toute liberté est un combat. A Rome l’antagonisme des

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patriciens et des plébéiens se compliquait d’un autre antagonisme, celui des riches et des pauvres. Les riches pouvaient disposer de la liberté et de la vie de leurs débiteurs insolvables , il en résulta des atrocités dont le peuple eut grand’peine à avoir raison. Retiré sur son Aventin, il menaçait le sénat de ses colères. On discutait, le sénat accordait quelque chose, le peuple montait d’un degré, en attendant l’occasion de monter encore.

Noble lutte en définitive, glorieux apprentissage du gouvernement du pays par le pays. L’esprit pratique de cette nation se retrouvait aux heures mêmes de la passion la plus vive. Ne poussant rien à l’extrême, sachant céder et transiger, sachant aussi se réconcilier avec l’adversaire du dedans pour combattre l’ennemi du dehors \ les Romains semblaient posséder le génie de la liberté politique. Et pourtant qui ne sourirait au seul rapprochement de ces deux mots : libéralisme et Rome? Rome a eu des libertés; elle n’a jamais eu la liberté, elle n’a jamais été libérale. Le respect de l’individu, la diminution du rôle de l’État, la religion et l’éducation soustraites à l’action du gouvernement, tout ce qui fait aujourd’hui le fond de notre foi libérale est en opposition directe avec les instincts de la race latine. Elle aime à administrer, à gouverner, à codifier, à conquérir; elle sacrifie les parties à l’ensemble et les hommes à la nation; si les institutions sont républicaines, elle s’imagine que le pays est libre.

Le pays ne le fut pas longtemps, même sous le titre de république, que les Césars eurent soin d’ailleurs de

4. Une de ces réconciliations eut lieu lors du siège de Véies.

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conserver. Qu’importaient les institutions, je le demande, lorsque les clients venaient chaque matin recevoir les aumônes et les ordres politiques de leurs patrons, lorsque le peuple entier se mettait à vivre de distributions publiques? Qu’il y eût un sénat, des consuls, des tribuns du peuple , des discours et des élections, le beau profit! Panera et circenses, du pain et les jeux du cirque! voilà le dernier cri, le dernier droit, voilà la dernière liberté du peuple romain. La liberté du cirque, il ne se la laissera pas enlever.

Et qui songerait à la lui prendre? L’Empire survint, comme une nécessité peut-être, en tous cas comme une conclusion logique et inévitable. Quand la liberté n’est plus dans les mœurs, on ne la maintient pas longtemps dans les lois. Je suis avec Pompée contre César, mais je ne me fais pas l’illusion de croire que le triomphe du sénat eût été celui de la liberté. La liberté était morte et depuis longtemps, lorsque les Césars communiquèrent au monde la notification officielle de sa mort.

Au reste, ces notifications officielles ont leur gravité, le despotisme se donne plus aisément carrière quand les mots ont été mis en harmonie avec les choses et quand il est bien reconnu que tous les droits ont disparu. Alors commencent pour certains esprits les délices d’un état social qui assure la tranquillité intérieure et dispense les citoyens des fatigues de la liberté *.

1. Je recommande au lecteur cette phrase souvent citée sur le gouvernement d’Auguste et de ses successeurs : «Jamais l’homme qui ne sait pas s’occuper de politique n’avait vécu plus à l’aise. » Et celle-ci : « Les républiques de l’antiquité, où chacun était forcé de s’occuper des querelles de partis étaient des séjours fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, proscrit. » — Pour vivre

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Les orages désormais ne sont plus de ceux qui troublent les gens préoccupés de leur repos. On fait beaucoup de guerres; les légions proclament beaucoup d’empereurs ; elles en tuent beaucoup aussi L Enfin le jour arrive où, de même que l’Empire était sorti logiquement de la guerre civile, de même le byzantinisme sort de l’Empire. Dioclétien introduit le cérémonial asiatique, la cour, les charges honorifiques, l’agenouillement devant le monarque. En même temps, le nivellement s’achève; le génie administratif complète son œuvre, les derniers atomes de liberté disparaissent, et Rome lègue au monde, cette merveille qui a peut-être des admirateurs, l’égalité sous le despotisme.

Si nous cherchons maintenant à résumer nos impressions sur Rome, il nous sera facile, ce me semble, de faire la part du bien et celle du mal.

Voici un sage peuple, qui ne se noie pas dans les rêves; il est vierge de philosophie et d’abstractions; il a toutes les qualités estimables qui constituent la solidité. — Gagner du terrain, vaincre et s’assimiler les autres nations, faire des lois, gouverner, tel est son lot, Virgile le lui a dit : « Toi, Romain, souviens-toi que ta charge est de régir les peuples. »

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Le nom de Virgile nous rappelle que Rome a enfanté

à l’aise et ne pas être dérangé, l’absolutisme a du bon ; encore ne m’y fierais-je pas.

1. Prenez les quatre-vingts années qui précèdent Constantin et comptez les empereurs qui tiennent dans cet espace de temps ; puis cherchez combien il y en a qui n’aient pas péri de mort violente.

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