‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 6 sur 101 · NÉCESSITÉ DE CETTE ENQUÊTE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE CETTE ENQUÊTE

justice, j’ai senti ce qu’il y avait d’artificiel dans ces vues trop systématiques. Le sentiment de mes devoirs envers la vérité, envers le public, envers le difficile sujet que j’aborde, est venu secouer ma conscience. Pendant de longs mois je me suis remis à lire et àréflé* chir. Si j’ose aujourd’hui reprendre la plume, ce n’est pas assurément que je croie mes études bien complètes et ma science bien profonde; il me semble simplement que je suis en mesure d’aller jusqu’aux choses, au lieu de m’arrêter aux idées qu’on s’en fait.

Ceci est le grand point. Les choses ont moins de complaisance qu’on ne l’imagine ; elles ne sè laissent pas toujours classer dans les compartiments d’un système. Elles ont leurs inconséquences, du moins apparentes; elles nous forcent à y regarder de plus près, à ne pas confondre sous une commune étiquette des faits qui ne se ressemblent point. Antiquité, Paganisme, Orient, Occident, cela est bientôt dit ! reste à savoir ce qui se trouve derrière chacun de ces termes. L’unité à laquelle on revient (car on y revient) lorsqu’on a constaté les diversités, est autrement vraie, autrement profonde, je dirai même autrement une, que ne l’était celle dont on se serait contenté au premier moment.

L’histoire, considérée ainsi au point de vue spécial de la liberté, est pleine de leçons et de révélations imprévues. La définition que nous avons vainement essayée en commençant s’y fait toute seule à mesure qu’on avance. Les éléments réels de la liberté morale s’y présentent un à un; les obstacles s’y manifestent aussi : on se prend à réfléchir en présence do certaines servitudes; on recherche la cause de certains affranchissements ; et plus on avance, mieux on comprend le

rôle prodigieux de la liberté ici-bas. On découvre qu’elle tient à tout ce qu’il y a de noble et de bon. Où elle manque, on voit s’ouvrir des abîmes que rien au monde ne peut combler, ni l’éclat des arts, ni les grâces de l’imagination, ni les triomphes militaires, ni les institutions.

Mais nulle part elle ne manque d’une manière absolue. Un peuple sans liberté morale serait un peuple sans âme. Je n’en connais pas de tel; l’âme humaine se montre toujours par quelque côté. Nous pouvons l’affaiblir et la corrompre, nous ne parvenons pas à la tuer.

Ses gémissements remplissent l’histoire. Il y a une mélancolie des choses à laquelle n’échappe aucun observateur attentif. Courbé sur ces grandes civilisations antiques, qui toutes lui révèlent des misères inconsolées et des besoins mal satisfaits ; témoin des efforts de la conscience qui cherche à se faire sa pks®, du malaise des cœurs généreux qui s’agitent et se retournent dans leur noir cachot, il aspire au jour où un cri de délivrance retentira enfin parmi les hommes , où la prison s’ouvrira, où les pauvres prisonniers pourront contempler le ciel, le ciel de la lumière, le ciel de la liberté.

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