CHAPITRE V
t’ÊTROITESSE DE l’ÉVANGILE
Se que je viens de décrire en quelques lignes, c’est l’œuvre de toute la vie. L’affranchissement d’une âme ne s’accomplit pas sans luttes, sans résistances, sans défaites et sans reculs. Mais il faut qu’elle s’accomplisse, et ici se montre à nous ce que j’ai déjà nommé la sainte étroitesse de l’Évangile. Il ne nous appelle ni à une demi-sanctification ni à une demi-liberté.
La dévotion aisée est une des plus misérables choses que je connaisse, car elle touche de près à l’hypocrisie. II nous manque un Pascal pour la flétrir aujourd’hui, chez les protestants comme chez les catholiques. Que faire de notre christianisme diminué , réduit à la taille exiguë de notre petite énergie et de notre mince dévouement? L’orthodoxie y est entière peut-être, mais le côté moral est absent : point de vraie repentance, point de lutte intérieure, point de batailles livrées au moi ; nous écartons les sacrifices et jusqu’aux gênes que pourrait nous imposer la piété vraie, le témoignage à rendre, les malades à visiter, les habitudes à modifier, le déplaisir du monde à encourir.
Mme de Sévigné, qui connaissait par expérience cet
état, avait du moins la franchise de s’en accuser : a Je ne suis ni à Dieu ni au diable , » s’écriait-elle. Nous, nous nous figurerions volontiers que nous sommes à Dieu par cela seul que nous entendons des prédications fidèles, que nous lisons de bons livres et que nous consacrons à de bonnes œuvres une partie de notre superflu. Nos vies chrétiennes ressemblent, à s’y méprendre, aux vies mondaines honnêtes ; nos devoirs envers Dieu et envers les pauvres passent souvent après nos moindres fantaisies ; et nous nous croyons des chrétiens modèles, parce que nous Rejetons loin de nous les folies de l’ascétisme !
L’ascétisme n’est pas l’Évangile, d’accord; mais la dévotion aisée ne l’est pas non plus, elle l’est beaucoup moins. Rejetons la fausse étroitesse , mais rejetons aussi et avant tout la fausse largeur. « Il est étroit le chemin qui mène à la vie. » Si notre chemin est large, si nous y passons avec tout notre bagage, soyons sûrs que nous nous sommes trompés de route. Ce christianisme confortable, qui a les dogmes sans avoir la vie, qui est entré chez nous sans y rien déranger, ce christianisme auquel nous n’avons rien immolé, n’est guère, prenonsy garde, qu’un raffinement ajouté à beaucoup d’autres; c’est une sécurité qui nous manquait, une assurance prise pour l’éternité et dont la prime, peu coûteuse , tranquillise notre avenir sans trop surcharger notre budget.
L’Évangile nous appelle à une toute autre liberté, celle des enfants de Dieu, qui aiment leur père, qui aiment leurs frères, qui se sentent administrateurs plus que propriétaires de leurs biens, qui travaillent, qui
L’ÉTROITESSE DE L’c-VANGILE.
se consacrent, qui souffrent des douleurs d’autrui, qui s’inquiètent des âmes, qui appartiennent à la vérité, qui servent de cœur les bonnes causes, qui acceptent au besoin l’impopularité et le blâme, qui surveillent leur vie, qui retranchent jour après jour ce que leur conscience n’approuve pas, qui avancent, qui deviennent sans cesse plus vigilants, plus difficiles vis-à-vis d’eux-mêmes, plus indulgents vis-à-vis des autres, jouissant avec simplicité des grâces qui leur sont faites, habitant la terre, en étrangers pourtant et en voyageurs. Si vous voulez voir des hommes libres, regardez de ce côté-là. Leur liberté est celle dont il est dit : « Vous avez été appelés à la liberté ; seulement ne prenez pas occasion de cette liberté pour vivre selon la chair, mais servez-vous l’un l’autre dans la charité 1. » Le demi-christianisme n’affranchit personne; les dévotions sans piété ne font que des formalistes, c’est-àdire des esclaves; les fadeurs de la morale commode ne mettent aucun élément d’indépendance dans nos vies, car elles n’y mettent ni l’amour ni le travail. Ne cherchons pas ailleurs la cause de ces sécheresses d’âme dont nous souffrons souvent, mais auxquelles nous remédions rarement ; nous nous sommes tournés vers Dieu sans nous donner à Dieu, et une indifférence mortelle pèse sur nous, indifférence envers Dieu, envers les hommes, envers tout. Nous nous ennuyons, nous étouffons dans notre cachot ; nos chaînes nous semblent d’autant plus lourdes, que nous avons entrevu la liberté.
1. Galates, v, 13. — Voyez aussi I Corinthiens, vi, 12; 1 Pierre, ii, 10; II Pierre, n, 19.
Autant je tiens à mettre en lumière le christianisme qui affranchit, autant je tiens à signaler le christianisme qui n’affranchit pas. Les christianismes, devrais-je dire, car il y en a bon nombre -. une seule vérité, plusieurs erreurs; une voie étroite, une douzaine de chemins larges.
II y a une piété formaliste et parfaitement impersonnelle. Celle là a toujours dominé ©t dominera toujours sur la terre; c’est effrayant et humiliant. Quelles idées, grand Dieu, nous faisons-nous de ta justice, quand nous osons fonder notre salut sur une connaissance ou sur une pratique, sur l’adhésion à une formule, sur la participation à une cérémonie, sur la régularité de notre symbole, sur l’orthodoxie de notre Église, sur un acte religieux qui sera accompli ou sur une prière qui sera prononcée à notre lit de mort, sur autre chose que ta grâce acceptée, adorée, devenue la vie de notre âme et le principe de notre régénération! Encore un coup, cela fait honte et cela fait peur.
Il arrive aussi que, sans tomber dans cet affreux formalisme, nous nous contentons de garder en nous une piété héréditaire qui ne s’est pas transformée en piété individuelle. Les femmes surtout, qui sont moins exposées que nous à rencontrer les contradictions brutales de l’incrédulité et les rudes contacts de la vie, conservent souvent des convictions naïves dont la sincérité ne peut être contestée et dont l’impuissance réformatrice n’est pas moins évidente. Ce sont les croyances de l’enfant, puis de la jeune fille, qui se maintiennent doucement à l’état d’axiomes. L’âme est pieuse dans une certaine mesure ; elle ne traverse à aucun moment la crise où commence la vraie piété, la