L’ÉTROITESSE DE L’ÉVANGILE
crise de l’appropriation. On dirait le serviteur de la parabole, qui a reçu un talent, qui l’a enveloppé de linge et gardé fidèlement, pour le rendre ensuite à qui de droit. L’Évangile, bien enveloppé, passe là de main en main, de la mère à la fille et de la fille aux petitsenfants; je ne vois pas que personne brise l’enveloppe, s’empare du trésor et se mette à le faire valoir. Le chemin qui mène en haut est si étroit, qu’il ne livre point passage à ces bonnes âmes, et personne n’est autorisé à remplacer la conversion par la tradition. Sous une forme ou sous une autre, brusque ou lent, l'affranchissement doit s’opérer et le péché doit perdre sa souveraineté dans nos cœurs. Jésus-Christ n’a pas fait d’exceptions en faveur des âmes honnêtes, des croyances transmises et des existences unies, quand il a dit : « Si quelqu’un ne naît de nouveau, il n’entrera pas dans le royaume de Dieu. »
Poursuivons notre revue. — Il ne nous manque pas de gens dont la religion consiste à haïr les autres religions et à maudire les incrédules, a II est méchant pour sa religion ; » ce mot, longtemps en usage dans une partie de notre Midi, montre à lui seul ce que vaut ce zèle, souvent fort ardent.
D’autres, au lieu de transformer la piété en esprit de parti, la transforment en sentimentalisme. Ce qu’on demande à l’Évangile ce sont des émotions. Il naît de là une dévotion pleine d’afiéterie et d’enfantillages. Qu’elle nous berce, à la bonne heure ! Je la défie bien de nous affranchir.
L’Écriture est sans pitié pour de telles illusions. Elle ne nous permet pas de prendre la religiosité pour la religion, de nous faire un christianisme sentimental, ou
bien un christianisme esthétique. Que Chateaubriand ait remué son siècle en décrivant le son des cloches, la fumée de l’encens et la poésie des cathédrales, je ne m’en étonne pas; mais qu’on voie quelque analogie entre son procédé et celui des apôtres qui allaient droit à la conscience et se plaçaient d’emblée sur le terrain de la grande morale, voilà ce qui me passe.
Auprès de la religion qui est poésie, auprès de la religion qui est opinion ou habitude, vient se placer celle qui est bon ton et convenance ; c’est la religion bien portée, la religion d’un certain monde, d’un certain parti, une mode, pour tout dire. A tel moment et dans tel pays un entraînement se produit ; le respect humain, qui toujours attaque la foi sérieuse, se pose assez souvent en chevalier de la foi d’imitation.
Au-dessous de la religion qui est une mode, se place la religion descendue au rôle de défenseur de l’ordre public. Ses partisans sont nombreux, surtout aux époques troublées; l’église d’État reprend alors des forces étonnantes. Ne protége-t-elle pas les coffresforts? N’est-elle pas un précieux auxiliaire de la police et de la gendarmerie?
L’Évangile, qui protège en effet la paix sociale, se propose tout autre chose. Ils sont beaucoup plus païens que chrétiens ceux qui disent qu’il faut une religion pour le peuple et qui ne trouvent pas mauvais non plus (car il faut songer à la famille) qu’il y ait une religion pour les femmes et pour les enfants. Le classique mépris de la vérité éclate là dans sa splendeur.
J’en dirai autant de la religion qui est reléguée dans un coin de la vie, qui a ses jours, ses heures, sa part