‹ La liberté morale (volume 2)Chapitre 79 sur 101 · Jean, xm, 34; Ephésiens, v, 25; Tite, n · texte numérisé non relu

Jean, xm, 34; Ephésiens, v, 25; Tite, n

2. I Corinthiens , xv, 10; Philippiens, n, 12; II Timothée, n, 3 et 6; Apocalypse, h, 2,

chez les protestants comme chez les catholiques. Je connais une prière esclave qui devient un oreiller de sécurité et un prétexte d’inaction, une prière qui nous dispense de la lutte et presque de la fidélité, une prière qui remet si bien tout à Dieu que nous nous savons gré de nous croiser les bras. Je connais une résignation esclave qui ressemble à un suicide. Je connais une humilité esclave qui se résigne modestement à végéter dans les bas-fonds, qui renonce à combattre se sentant indigne de vaincre, qui donne la main à toutes les langueurs et à toutes les lâchetés. Ce serait une terrible histoire que celle de la piété qui asservit; mais c’est une glorieuse histoire que celle de la piété qui rend libre, et cette histoire-là, il ne faut pas la chercher bien loin, elle est écrite à chaque page de l’Évangile.

Oter à l’homme pour donner à Dieu, diminuer la vie pour la sanctifier, c’est une pauvre méthode. Je m’étonne, en vérité, que de grands esprits et de nobles cœurs aient pu considérer le péché d’une façon aussi superficielle. L’Évangile, lui, nous montre où est le siège du mal et quelle est la bataille à livrer; dans son étroitesse inexorable si bien liee à sa merveilleuse largeur, il nous demande un cœur nouveau et ne se contente pas à moins. Il a sa discipline spirituelle, il a sa mortification, la plus rude de toutes assurément.

Allons droit au passage classique de l’ascétisme : « Je mortifie mon corps et je me le soumets. » Quel chrétien n’éprouverait le besoin de se rendre maître chez lui comme l’apôtre, avec le secours de Dieu ? Mais encore faut-il comprendre le langage tenu par Paul. Ouvrons ses autres épîtres. — «Comme vous avez appliqué

vos membres pour servir à la souillure et à l’iniquité, ainsi appliquez maintenant vo5' membres pour servir à la justice en sainteté. » Nous voici déjà dans le grand courant de la spiritualité chrétienne , nous voyons apparaître les caractères de la vraie mortification. Je poursuis : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si , par l’Esprit , vous mortifiez les actes du corps, vous vivrez. » C’est donc ainsi qu’on doit se mortifier. En doutons-nous encore? Lisons un dernier verset de l’apôtre : « Mortifiez vos membres qui sont sur la terre : l’impureté, la souillure, les affections déréglées, la mauvaise convoitise et l’avarice, qui est une idolâtrie. »

Pour le coup, la lumière est faite; non-seulement nous savons ce qu’est la mortification , mais nous savons en outre ce que sont nos membres. Le corps que mortifie l’apôtre se compose des passions mauvaises qu’il s’agit de vaincre ; la mortification est la régénération1.

Nous nous tromperions rudement si, nous en prenant au corps, nous allions oublier que le siège de notre corruption est dans le cœur. La fausse mortification qui maltraite les membres est bien plus aisée que la vraie qui s’occupe de l’homme entier et porte la guerre au centre même de la vie morale. L’Évangile ne nous parle pas de la lutte du corps et de l’âme, mais d’une chose autrement sérieuse, la lutte de la chair et de l’esprit, c’est-à-dire la lutte du bien et du mal. Si le corps était le seul ou le grand coupable, les macérations se-

1. I Corinthiens, ix, 27; Romains, n, 19; Romains , viii, 13; Colossiens, ni, 5.

raient de mise, en attendant la mort, qui deviendrait le souverain libérateur.

De tout temps, l’homme a souhaité qu’il en fût ainsi. L’Évangile ne lui laisse pas cette illusion, il l’appelle à une autre mortification et à un autre sacrifice. Ce qu’il s’agit de retrancher chez nous, nous n’avons pas à le chercher bien loin, c’est tout simplement notre péché; ce qu’il s’agit de renverser, ce sont nos idoles , et d’abord la grande idole, qui est le moi 1.

« Je vous exhorte, en qualité d’étrangers et de voyageurs, à vous abstenir des convoitises charnelles qui font la guerre à l’âme. » Voilà le langage de l’apôtre Pierre ; il ne lui vient pas à l’idée de recommander les pénitences ou les macérations. Il n’a pas découvert, comme tel écrivain mystique, que le vrai moyen de marcher au bon chemin consiste à aller contre ses goûts. Il n’a pas pensé que la santé soit un mal, et n’a rien dit qui ressemble à la célèbre parole de Pascal ; « La maladie est l’état naturel des chrétiens. »

Il faut le considérer chez un homme de génie, pour comprendre à quel point l’ascétisme est pauvre et faux. Autant le penseur et le chrétien sont grands chez Pascal, autant l’ascète est petit. Nous nous sentons entraînés par lui à cent lieues de l’Évangile, quand nous le voyons défendre à une mère d’aimer son enfant, répondre par des duretés aux tendres soins de sa sœur, condamner son estomac à accepter des aliments qui

1. La tendance ascétique est directement attaquée par l’Évangile. Il dénonce ceux qui disent : « Ne mange pas, ne goûte pas, ne touche pas. » Voir Colossiens, h, 16 à 23 ; I Timothée, iv, 3, etc

lui répugnent, s’indigner enfin à l’idée qu’on engage sa nièce au mariage, la plus basse des conditions.

Pour les apôtres, la sainteté n’est ni dans la maladie ni dans la santé, ni dans la douleur ni dans la joie, ni dans la pauvreté ni dans la richesse ; elle est dans le cœur. Le plus pauvre des hommes, sa pauvreté fûtelle volontaire, n’est pas chrétien s’il ne renaît de nouveau; le plus riche et le plus heureux est chrétien, s’il naît de nouveau. L’Évangile, qui fait toutes choses nouvelles, donne au monde le spectacle de la pauvreté sanctifiée et de la richesse sanctifiée. Sans doute les tentations de l’opulence sont très-grandes et le Seigneur ne nous l’a pas laissé ignorer; mais lorsque par sa grâce elles sont surmontées, lorsque l’amour de Dieu est là avec l’amour du prochain et les ardentes sympathies, lorsque dans cette maison où régnent peut-être les habitudes d’un luxe héréditaire, le grand luxe est de faire du bien, lorsqu’il y a là de la simplicité, de l’humilité, lorsqu’on y dépense et qu’on s’y dépense pour le Seigneur, lorsqu’on y connaît la douceur des retranchements joyeux, lorsqu’on y résiste aux fantaisies, lorsqu’il sort de là comme un rayonnement de foi, de consécration active et de prières, qui donc prétendra que l’Évangile est trop large et que l’ascétisme aurait mieux fait?

Il est des cas où l’Évangile nous dit : «Vends tes biens et donne-les aux pauvres; » il est des heures de création, de crise et de nécessité suprême, où l’Église peut solliciter sans les imposer des sacrifices semblables à ceux des premiers chrétiens de Jérusalem; dans les circonstances ordinaires, la règle est posée ainsi par les apôtres ; « Dis à ceux qui sont riches en ce monde

qu’ils ne soient point hautains, qu’ils ne mettent point leur confiance dans l’incertitude des richesses, mais dans le Dieu vivant qui nous donne toutes choses abondamment pour en jouir. Qu’ils fassent du bien; qu’ils soient riches en bonnes œuvres ; qu’ils soient prompts à donner, libéraux, se faisant un trésor pour l’avenir, appuyés sur un fondement solide, afin qu’ils obtiennent la vie éternelle 1. »

Riches ou non, l’essentiel est que le devoir, le travail de l’âme, la charité pour toutes les misères, la prière continuelle pour les malheureux, pour les tentés, pour les tombés, habitent nos demeures L’essentiel est que nos joies, si nous sommes joyeux, soient des joies chrétiennes ; que nos tristesses, si nous sommes tristes, soient des tristesses chrétiennes; que notre richesse ou notre pauvreté soient une richesse, une pauvreté chrétiennes. Et il en sera ainsi quand l’amour vainqueur aura tué l’égoïsme.

Hélas! l’égoïsme a la vie dure, son empire ne tombe pas d’un seul coup, jusqu’à leur dernier jour les affranchis de Jésus-Christ traînent un bout de chaîne. Pourtant ils ne sont plus esclaves. — Je n’en dirai pas autant des hommes qui reculent au lieu de combattre et se dispensent de la vie. Il est commode de s’enfuir aux Thébaïdes : les barbares arrivent, on pressent les grands conflits et les grandes souffrances; quel charme dans le désert! Quel bonheur, sans parler même des barbares, quel bonheur de saisir à la fois ces deux choses, la sécurité et la sainteté! La vie commune a tant de périls et tant d’épines! Les jouissances y sont

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