CHAPITRE VI
LA LARGEUR DE t’ÉVANGILE
Voici la merveille : cet Évangile si étroit est en même temps très-large ; s’il exige le renouvellement de la vie, il a en horreur sa mutilation ; s’il ne demande rien de moins que l’extraordinaire, c’est-à-dire le don du cœur, il ne demande rien de plus. Il ne retranche pas, il transforme, il fait « toutes choses nouvelles. »
Oui, toutes choses, la vie et la mort, la joie et la douleur, les devoirs, les affections, les ambitions, que sais-je ? Dans le domaine de la famille, dans celui de la politique, dans celui de la littérature et de l’art, partout agit sa puissance transformatrice, partout éclatent son libéralisme divin et son admirable largeur.
Il est aisé de sanctifier la vie en l’appauvrissant; cette méthode, aussi vieille que le monde, faisait des saints en Orient bien des siècles avant Jésus-Christ. Oter les, ioies, ôter les tendresses, ôter les devoirs communs, créer une existence à part où l’âme, préservée des vils contacts de la terre, n’ait plus devant elle que l’idée de Dieu, cela est facile. Ce qui n’est pas facile, ce qui est le miracle permanent de l’Évangile, c’est de ne supprimer rien et de sanctifier tout, c’est
de prendre l’homme tel qu’il est, de le laisser aux prises avec le train de guerre d’ici-bas, et de mettre du soleil, de l’idéal, de l’éternité, passez-moi le terme, dans tout ce qu’il sent, dans tout ce qu’il pense et dans tout ce qu’il fait.
Les ennemis de l’Évangile ne s’y trompent pas. Un instinct secret les avertit que la religion qui mutile est moins à craindre que celle qui transforme, qu’il vaut mieux avoir affaire à celle qui rogne un peu la vie mais laisse le cœur tranquille, qu’à celle qui prend le cœur et ne retranche de la vie que le péché.
Voyez M. Renan ; par un tour de force presque inexplicable, il est parvenu à ne pas voir dans l’Évangile ce qui y est et à y voir ce qui n’y est pas. Le péché, l’expiation, la nouvelle naissance, la sanctification s’effacent ou n’occupent plus qu’une place insignifiante, on dirait que les Évangiles et les Épîtres n’en disent rien. Par compensation, il est vrai, M. Renan découvre que l’Église primitive est cénobitique et que son idéal est le couvent ! Il écrit cela nettement, carrément; et quand on l’a lu, on se frotte les yeux, on reprend les lettres de Pierre, de Jacques et de Paul ; on y cherche le plan d’organisation de cette société d’anachorètes, étrangère aux devoirs et aux affections de la société humaine ; on cherche , et on ne trouve que l’ordre sans cesse répété d’aimer Dieu, de servir le Sauveur, de rompre avec le mal, de goûter la liberté glorieuse des enfants de Dieu. On s’informe des conditions imposées à ceux qui sont l’élite de l’Église, aux anciens ou évêques et aux diacres, et ces conditions se résument ainsi ; « Il faut que l’évêque soit irrépréhensible, mari d’une seule femme, vigilant, modéré,
honorable, hospitalier, propre à enseigner..., conduisant honnêtement sa propre maison, tenant ses enfants soumis en toute pureté de mœurs... Que les diacres soient maris d’une seule femme, conduisant honnêtement leurs enfants et leur propre famille1. »
Dans son enthousiasme pour le cénobitisme, M. Renan méprise fort cette chose prosaïque qu’on nomme la famille. « Il y a des âmes, dit-il, pour lesquelles la famille dans ses conditions ordinaires paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. » Il parle avec horreur de la famille anglaise, un cercle étroit et fermé où l’on étouffe. Il loue le christianisme apostolique (qui n’a guère mérité un tel éloge) d’avoir vu que la famille n’est pas le cadre absolu de la vie, et d’avoir préparé d’autres exceptions en faisant une exception pour le prêtre et pour la diaconesse. Où est cette exception ? Dans le passage que je viens de citer, peut-être? Je l’ignore. Mon intention n’est pas d’entamer un débat fort inutile, car chacun peut ouvrir le Nouveau Testament; je n’ai voulu que signaler, et cela en valait la peine, la répugnance qu’inspire la largeur de l’Évangile à ceux qui repoussent son étroitesse. Ne voulant ni de la nouvelle naissance ni de la nouveauté de vie, ils se tournent vers l’ascétisme oriental.
11 va sans dire que le christianisme de M. Renan ne cherche pas seulement son idéal en dehors de la famille et de l’existence commune, il le cherche dans la muti-
1. I Timothée, m. — Voir aussi Tite , r. — Cela est d’autant plus décisif, que l’apôtre Paul avoue ailleurs sa préférence personnelle pour le célibat. Mais il a soin de dire alors : « Je n’ai point de commandement du Seigneur. » I Corinthiens , vu, 25.
lation de la destinée humaine : plus de science, plus d’art, plus de patriotisme; l’Évangile, en somme, est la religion de la mort, comme l’hellénisme était la religion de la vie.
Après nous avoir donné un Christ doucereux et en quelque sorte efféminé, il était naturel qu’on nous donnât je ne sais quel christianisme impuissant, propre à faire des ascètes comme ceux de l’Inde et des reclus comme ceux du Sérapeum de Memphis, mais dépourvu de cette mâle énergie qui relève l’âme sans l’appauvrir, qui lui montre le ciel sans la dispenser de ses devoirs sur la terre, qui la veut sainte sans lui retirer aucune des difficultés de l’existence , ancune des luttes, aucun des progrès, aucun des intérêts élevés, aucun des nobles développements.
Quelle religion que celle qui ruinerait la virilité ! Jésus-Christ ne nous appelle pas à sortir du siècle, mais du péché : « Père, disait-il dans sa prière pour ses disciples, je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. »
Qui donc, si ce n’est lui, a aboli la distinction du sacré et du profane? — Pour ses serviteurs, rien n’est profane. « Faites tout au nom du Seigneur Jésus. » Le grand mot d’ordre du chrétien, le voilà : tout sanctifier par l’amour et le service de son Sauveur. 11 ne s’agit pas pour lui de faire deux portions dans sa vie : les actes saints et les actes profanes, le temps réservé à Dieu et le temps réservé au monde, l’argent consacré à Dieu et l’argent consacré au monde , les prières et les affaires, la dévotion et les plaisirs; ses plaisirs, ses affaires, ses dépenses, ses actions et ses pensées, il a tout emporté avec lui dans la haute région de l’obéissance.
et, ce qu’il n’a pu emporter là, il a dû le laisser derrière lui.
Rien ne se ressemble moins que la vraie étroitesse et la fausse. Tandis que l’Évangile envisage hardiment la bataille humaine et nous lance en pleine mêlée , les doctrines dont je parle s’efforcent sans cesse de nous chercher des abris : c’est tantôt l’ignorance qui préservera notre candeur , tantôt l’indifférence envers les créatures qui assurera notre paix, tantôt la contemplation béate qui rendra notre consécration à Dieu plus parfaite.
Quant à la candeur des ignorants, je confesse que j’y crois peu. Si l’orgueil de la science nous perd, si nous ne pouvons nous convertir qu’en devenant semblables aux « petits enfants » dont a parlé le Sauveur, il n’en résulte pas le moins du monde que les ignorants ne soient jamais orgueilleux et qu’ils soient toujours de petits enfants; c’est l’opposé qui arrive d’ordinaire. L’Évangile, qui a fait appel à l’homme entier, à son cœur, à sa conscience et à son intelligence, l’Évangile qui a institué ici-bas l’enseignement universel et perpétuel des plus hautes vérités, l’Évangile qui, rompant en visière au principe païen , s’est adressé directement à l’individu, passera malaisément, ce me semble, pour un ennemi des lumières.
Les siècles de foi naïve ont été aussi des siècles de naïve corruption, où l’ignorance des esprits était loin de produire la pureté des cœurs. Y a-t-il eu des temps de ténèbres qui aient été des temps de foi individuelle, de piété agissante et sanctifiante? Je l’ignore. En tout cas, ce n’est pas ainsi que les choses se passent de nos
jours, et nous ne voyons pas, au xixe siècle, que les pays ignorants soient les plus chrétiens et les plus moraux.
Quel contraste entre l’Évangile et l’ascétisme ! Quand je passe de l’un à l’autre, l/me semble presque que je descends de Jésus-Christ à Bouddha. — L’Évangile, doctrine de liberté, nous appelle à nous développer, à connaître, à aimer, à agir : Aimez Dieu, nous dit-il, et alors vous aimerez les hommes ; aimez Dieu , et vous deviendrez des travailleurs; aimez Dieu, et les glaces de votre égoïsme se fondront, et vos lâchetés feront place à la vaillance des soldats de la justice; aimez Dieu , et vous serez forts, tendres, énergiques, vivants. — L’ascétisme a une méthode toute contraire : Pour aimer Dieu, nous dit-il, il faut que nous nous détachions «des créatures»; pour aimer Dieu, il faut que nous apprenions à nous anéantir devant lui , à « nous vider de toutes choses pour nous remplir de lui; » pour aimer Dieu, il faut que nous nous fassions « intérieurs et spirituels, » laissant l’action pour la contemplation et les agitations du travail pour le recueillement.
Ainsi, d’un côté, l’âme aimante, l’intelligence en mouvement, l’être entier engagé dans la bonne guerre contre le mal, l’homme travaillant, luttant, grandissant, vivant en un mot; de l’autre, l’âme s’élevant à la sainte indifférence, à l’anéantissement, à la retraite, à l’inaction, à la haine de la vie. De ces deux saintetés, laquelle est la bonne?
Le langage de l’Évangile est très-clair. — 11 nous ordonne d’aimer, d’aimer beaucoup; il veut qu’il y ait de l’amour chrétien dans nos relations avec tous les hommes; il met de chaudes tendresses dans nos familles.
«Je vous donne un nouveau commandement, que vous vous aimiez l’un l’autre; que, comme je vous ai aimés, vous vous aimiez aussi l’un l’autre. » — « Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Église et s’est donné lui-même pour elle. » — « Que les femmes âgées instruisent les jeunes à être modestes, à aimer leurs maris, à aimer leurs enfants 1. »
Nous voilà loin de l’ascétisme (ou du bouddhisme), dont l’idéal consiste à n’aimer que Dieu , à se perdre en lui, à retrancher les affections, les désirs, les joies, les pensées et. jusqu’à la vie, pour mieux faire place à l’amour divin. Ceci nous ramène en plein Orient, à l’absorption des brahmanes, au non-être de Bouddha, au Tao de Lao-tseu, à la sanctification par l’inaction et par la souffrance. Qu’il fait bon se retourner, après cela, vers la mâle et vivifiante simplicité de l’Évangile! Comme on sent bien qu’on passe d’une doctrine de servitude à une doctrine de liberté! — « J’ai travaillé beaucoup plus qu’eux tous, non pas moi, cependant, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. » — « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement. » — «Toi donc, endure les travaux , comme un bon soldat de Jésus- Christ. » — « Il faut que le laboureur travaille premièrement, et ensuite il recueille les fruits. » — « Je connais tes œuvres, ton travail et ta patience 2. »
Au nom de la liberté chrétienne, j’ai besoin de protester contre cet Évangile oppresseur que nous sommes parvenus à fabriquer et que j’ai rencontré tant de fois