LÉGATION DE LA VÉRITÉ
La négation de la vérité tient de près à la négation du devoir. Pour mieux dire, c'est la même négation sous deux formes différentes. Dieu a écrit quelque chose en nous; loi morale et loi intellectuelle, obligation de faire le bien et obligation d'obéir au vrai, voilà deux règles fondamentales, indestructibles, impersonnelles, qui sont en nous et ne dépendent pas de nous, qui gouvernent les jugements de notre raison comme ceux de notre conscience et posent les principes infaillibles dont l'application seule peut être faussée par nos ignorances ou par nos vices.
Les grands événements sont ceux qui s'accomplissent dans le monde de la pensée. Les servitudes qui se produisent au dehors ont toujours commencé au dedans; si les âmes perdent leur fierté, si les caractères s'effacent, si les niveaux s'abaissent, si les sociétés se courbent sous le joug, soyez sûrs que l'homme a ébranlé une des colonnes sur lesquelles la liberté morale s'appuie, la foi au devoir ou la foi à la vérité.
11 est des gens qui parlent de libéralisme et qui se moquent en même temps des principes, c'est-à-dire
LA VÉRITÉ
des droits absolus de la vérité. Pauvres libéraux que ceux-là ! Ils n'oublient que ceci : la vérité a charge de mettre la liberté sur la terre ; qui n'est pas esclave de La vérité, ne sera jamais un homme libre.
On peut méconnaître certaines vérités sans cesser d'être un homme libre; mais quiconque méconnaît la vérité, quiconque ne sent pas que toute vérité, quelle qu'elle soit, grande ou petite, agréable ou fâcheuse, est sa souveraine par cela seul qu'elle est la vérité, ne saurait se tenir debout, tête haute, en présence des événements. Vis-à-vis des faits il nous faut l'appui des principes; vis-à-vis du succès il nous faut l'appui du droit ; vis-à-vis de la force il nous faut l'appui de la vérité.
Il est des hommes, Milton l'a dit, qui font de la vérité leur mensonge, parce qu'ils y croient comme on croit au mensonge, sur la foi d'autrui, par hasard de naissance, par habitude, par intérêt ou par nonchalance d'esprit. Nul n'est plus éloigné de la vérité que ces adhérents de la vérité; tel autre, qui doute ou qui nie, en est bien plus près. Celui-ci du moins n'a pas pour préoccupation dominante d'éviter les responsabilités et les fatigues, de sortir d'embarras, de régler une fois pour toutes une affaire ennuyeuse et passablement indifférente. Il n'achètera jamais son repos au. prix d'une abdication, il considère le vrai comme une chose trop sainte pour en agir légèrement avec lui. Ici celui qui rejette respecte bien plus le vrai que celui qui accepte.
C'est par ses droits sur nous que la vérité nous rend libres; c'est par là qu'elle nous rend forts. La vérité, quand nous la recevons en souveraine, devient un
défenseur qui nous garde. Elle nous sauve des calculs où s'amoindrissent et se perdent les âmes qui ne sont pas amoureuses du vrai. Hélas, il y en a de telles. Il y a des habiles qui dédaignent les principes et pèsent les conséquences au trébuchet. Il y a des moyenneurs dont la seule règle est de retrancher quelque chose à chaque doctrine (ce quelque chose qui est tout), de ne se mêler ni aux gens qui sont à gauche ni aux gens qui sont à droite, de marcher au milieu, dans le ruisseau.
Il y a aussi les délicats de profession, les imitateurs de la froide sagesse antique; sans compter les subtils, qui courent après les nuances et ont en mépris les couleurs, ceux que Rabelais appelait « abstracteurs de quintessence, » qui se croiraient perdus s'il leur arrivait d'admettre carrément ou de repousser carrément quoi que ce soit, ou de conformer leur vie à leur conviction et d'imiter le grossier vulgaire qui s'imagine que la vérité est bonne à répandre, que l'erreur est bonne à combattre et qu'il est odieux de conserver les pratiques quand on a rejeté les croyances.
Ce qui est pour ceux-ci affaire d'atticisme et de bon goût est pour beaucoup d'autres, ai-je besoin de le dire ? affaire d'jndifférence totale. Mais il importe assez peu ; pour tous, le grand principe esl qu'il n'existe pas de principes, la grande vérité est qu'il n'existe pas de vérités exclusives ; ils ne sont absolus que contre l'absolu. L'absolu, voilà l'ennemi. — Quoi! les vérités relatives et provisoires ne vous suffisent pas ! Quoi ! il vous faut de ces vérités absolues et brutales dont le contraire se nomme l'erreur! Êtes- vous infaillibles? L'esprit de votre voisin ne vaut-il pas le vôtre ? De quel droit déclarez-vous qu'il se trompe et que vous avez raison ?
L \ VÉRITÉ
Suspendez votre jugement; mitigez vos certitudes; comprenez que Dieu, en nous refusant l'évidence, nous a interdit l'affirmation ! Croyez, mais avec un peut-être ! Croyez, mais en n'oubliant jamais que rien n'est sûr!
En d'autres termes, croyez, mais doutez. — Bien des gens s'en tiennent là. Qu'y a-t-il de plus commode que cet état d'un esprit qui renonce à l'absolu et qui se résigne une fois pour toutes aux demi-convictions? Il n'a plus à défendre ou à attaquer quoi que ce soit; il est accommodant; il est prêt à négocier des compromis; les plus odieuses des transactions, celles qui ont la vérité pour objet, ne le scandalisent nullement. Son mot est celui de Sosie :
Messieurs, ami de tout le monde.
11 est vrai que, comme Sosie, il avance à tâtons dans la nuit, craignant les mauvaises rencontres et muni d'une lanterne qui l'éclairé assez mal. Ah ! ce n'est pas ainsi que nous créerons la race des forts, des libres, des vaillants. Qui renonce à l'absolu renonce à la liberté. Quand nous en sommes venus à ne plus croire aux vérités exclusives, nous ne sommes pas loin de nous perdre dans la foule, de donner charge de nous au nombre, aux traditions nationales ou aux usages reçus. Alors nous cessons de gouverner nos croyances. Alors le pli de la servitude morale se prend. Désormais on cédera volontiers à la tentation de vénérer les faits accomplis et de mettre le commode au-dessus du vrai.
J'ai considéré avec attention les âmes fières, cellesde l'antiquité et celles du monde chrétien ; j'ai cherché le
secret de ces résistances généreuses qui brisent l'uniformité de certains siècles; voici ce que j'ai trouvé : Ceux qui se sont redressés sont ceux qui ont cru, qui ont eu des principes et n'ont pas vécu à l'aventure. Aucun d'eux n'a été le serviteur des faits; aucun d'eux n'a déserté le drapeau de l'absolu. Hommes absurdes, idéologues, chercheurs du vrai et non de l'utile, ils ont asservi leur âme à leur conviction, et il est advenu qu'ainsi ils ne l'ont pas asservie à autre chose.
Pénétrons jusqu'au centre de la bataille. Les tendances matérialistes, les systèmes sensualistes tout au moins, nous ont à tel point envahis, que nous sommes souvent à notre insu disciples de Locke et de Condillac. Sans dire peut-être*avec Cabanis que le cerveau fait organiquement la sécrétion de la pensée, nous sommes disposés à voir dans l'âme humaine cette table rase où Dieu n'a mis quoi que ce soit, cette statue que la sensation seule est chargée d'animer.
Prenons-y garde, les doctrines qui se répandent aujourd'hui sont celles qui déclarent qu'il n'y a rien d'inné en nous. Non-seulement nous n'avons pas d'idées toutes formées, ce que j'admets volontiers, mais nous n'avons pas de loi intérieure en vertu de laquelle doivent se former les idées universelles et nécessaires. Si nos conceptions intuitives sont une illusion, si tout est dû aux résultats de l'observation ou aux notions transmises par héritage, une conclusion terrible s'impose : Rien n'est certain d'une certitude absolue, rien ne vient de Dieu. Dès lors l'empire du vrai chancelle et toutes les assises de la liberté sont ébranlées.
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Remarquez que, bon gré mal gré, nous retrouvons ici le problème de tout à l'heure, la conscience1. Avec la table rase, toute inscription divine s'efface, la loi morale aussi bien que la raison. Kant a tenté l'impossible lorsque, oubliant l'unité de l'homme et s'efforçant de le couper en deux, il a voulu maintenir les idées innées en matière de devoir, tandis qu'il les rejetait en matière de vérité. Le vrai importe-t-il moins que le bon? Le vrai et le bon sont-ils réellement distincts ? Les règles de la pensée sont-elles moins innées, moins intuitives, moins nécessaires, moins universelles que celles de la conduite ? S'il est impossible d'admettre qu'il y ait une terre dans l'immensité des mondes où des êtres moraux ne se sentent pas obligés envers le bien, est-il possible d'en imaginer une où des êtres intelligents ne se sentent pas obligés envers le vrai ? Si l'univers n'a pas un coin où l'ingratitude devienne une vertu, il n'a pas un coin non plus où les trois angles d'un triangle cessent d'être égaux à deux angles droits.
La règle du vrai est écrite au fond de nos âmes comme la règle du bon. Nous pouvons déraisonner sans, doute en dialectique comme en morale , nous pouvons fausser les applications de la loi divine qui est en nous; nous ne pouvons fausser ou supprimer la loi elle-même. Kant se bornait à démontrer l'impératif catégorique ; M. Cousin, allant plus loin, met en lumière l'impersonnalité, c'est-à-dire la divinité de la raison. — J'essaye d'ébranler l'impératif caté-
1. Le lecteur a vu que j'emploie ce mot conscience au sens populaire et simple. Dans un livre comme celui-ci, il faut parler la langue de tout le monde.
gorique et je n'y parviens pas; avec quoi créerai-je le devoir? Avec mon intérêt bien entendu? Avec l'utilité générale? Avec les lois positives? Avec des sensations et des observations multipliées? Non, je sens en moi, je reconnais à mes remords quelque chose d'antérieur et de supérieur, qui s'impose et ne se démontre pas; on ne démontre pas le devoir.
Démontre-t-on davantage la raison? L'évidence intellectuelle n'est-elle pas à la base de tout ? Sans les notions a priori, où en serions-nous? Sans la notion d'être, par exemple, quelle science expérimentale pourrait se fonder ? Avant le raisonnement il y a la raison; avant l'observation il y a les lois éternelles de l'esprit. Ces lois ne varient point d'une personne à l'autre, elles ne sont la propriété individuelle de personne, elles constituent une des conditions nécessaires de notre existence. — « La raison, écrit M. Cousin, est en quelque sorte le pont jeté entre la psychologie et l'ontologie, entre la conscience et l'être; elle pose à la fois sur l'une et sur l'autre; elle descend de Dieu et s'incline vers l'homme; elle apparaît à la conscience comme un hôte qui lui apporte des nouvelles .d'un monde inconnu dont il lui donne à la fois et l'idée et le besoin. Si la raison était toute personnelle, elle serait de nulle valeur et sans aucune autorité hors du sujet et du moi individuel. La raison est donc, à la lettre, une révélation, une révélation nécessaire et universelle, qui n'a manqué à aucun homme... »
De Platon à Bossuet1, presque tous les grands esprits
1. Descartes, qui a tant fait pour la doctrine des idées innées, a singulièrement compromis sa thèse en attribuant à Dieu la liberté
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avaient pensé cela. Par malheur , Kant est venu essayer sa fatale distinction, renfermant les règles de la raison dans les limites de la pensée individuelle, et ne rétablissant ensuite à titre de lois suprêmes et absolues que les seules règles du devoir. Depuis Kant, le scepticisme est à l'œuvre.
Restaurons la royauté du vrai auprès de celle du bon; mais écartons ce qu'a souvent eu d'excessif la théorie des idées innées. La conscience et la raison sont des lois et non des recueils; nous possédons la notion innée de devoir et non une nomenclature de devoirs ; nous possédons la notion innée de vérité et non une série de vérités toutes formulées. La règle est en nous, non l'application; ni l'idée du Dieu vivant, par exemple, ni l'idée de l'immortalité personnelle ne sont innées, pas plus qu'elles ne sont universelles.
d'indifférence. Gomme il peut changer à son gré les lois de la conscience et de la raison, comme le mensongo* n'est préférable à la droiture que parce que Dieu le veut, comme deux et deux feraient cinq s'il le voulait, il en résulte que la vérité et le devoir sont dépourvus de toute valeur propre. Ajoutons cependant que les Cartésiens ont eu soin de corriger Descartes sur ce point-là.