NÉGATION DU LIBRE ARBITRE
Nous venons de voir à quel point notre liberté est atteinte lorsque la loi intérieure perd à nos yeux son caractère absolu, lorsque nous ne croyons plus qu'à des devoirs contestables et à des vérités relatives; voyons maintenant ce qui se passe en nous lorsque notre libre arbitre est nié. Un mot suffira pour faire comprendre l'importance de cette question : La nécessité exclut la moralité, donc toute la morale est ici en jeu. Les crimes d'un fou ne sont pas punissables, par le seul motif que son libre arbitre lui fait défaut.
Le mal est un fait qu'il serait par trop difficile de contester; comment l'expliquerons-nous ? La Bible, je l'ai déjà dit, nous apporte sa solution, la seule solution libérale que comporte un tel problème. En effet, ou le mal est un fruit de la nécessité, ou il est un fruit de la liberté. S'il est né de la nécessité, Dieu a fait des créatures mauvaises et il est auteur du mal. Si le mal est né de la liberté, Dieu a fait des créatures douées de libre arbitre, qui, mises en demeure de se déterminer, ont choisi la désobéissance et ont quitté le bon chemin.
LE LIBRE ARBITRE
Mais Dieu aurait pu créer des mécanismes à bonnes œuvres ! — Sans doute. Il eût pu supprimer le monde moral en supprimant les responsabilités. Est-il bien difficile de comprendre qu'il ne l'ait pas voulu, et de réfuter avec Rousseau, au nom du véritable optimisme, les railleries dirigées contre l'optimisme par la légèreté de Voltaire ? Le poëme sur le tremblement de terre de Lisbonne prouve que le mal et la souffrance sont ici-bas ; la belle découverte ! Reste à savoir s'il ne valait pas mieux créer des êtres libres que de ne créer que des esclaves et d'éviter ainsi toutes les chances de révolte.
En dehors de Dieu, dont la nature demeurera toujours un insondable mystère, nous ne saurions, concevoir de créatures incapables de mal que celles qui n'ont pas de libre arbitre, et celles qui ayant usé de leur libre arbitre pour choisir le bien lui ont donné leur cœur et sont devenues pour toujours ses esclaves volontaires. Quant à celles qui seraient revêtues d'une perfection morale non acquise et non choisie, l'instinct invincible qui les pousserait au bien aurait tout simplement le caractère d'une nécessité. L'homme ou l'ange créés sur ce modèle et pratiquant le bien en vertu d'une loi irrésistible, n'auraient pas dépassé l'abeille fabriquant son miel; que dis- je? ils n'auraient pas dépassé le loup dévorant sa proie, car le loup qui dévore et l'abeille qui butine ont exactement la même valeur morale.
La liberté seule constitue la moralité ; la liberté fait notre prééminence sur les animaux ; la liberté nous rend supérieurs au monde qui nous écrase ; la liberté est l'image de Dieu en nous. « Il créa l'homme à son
m NÉGATION MORALE.
image et à sa ressemblance, » dit l'Écriture ; en d'autres termes, Dieu l'appela à la vie morale, Je rendit capable du bien. On n'en est pas capable sans la liberté.
« Dieu n'a pas créé le mal, dit avec beaucoup de raison M. Ernest Naville ; il a créé la liberté, qui est un bien. » Elle est tellement un bien, que cette marque de notre noblesse originaire ne se montre en plein chez nous qu'après l'enfance. Chez le petit enfant, l'animal domine, il est assujetti aux instincts; plus tard et à mesure que l'homme moral se forme, la liberté apparaît.
Qu'on ne m'accuse pas de sortir du plan que je me suis tracé. Si je rappelle ici encore les grandes solutions bibliques, c'est qu'elles sont les grandes solutions libérales ; je n'invoque pas une autorité qui n'existe que pour les chrétiens, je constate l'accord qui éclate partout entre la liberté et l'Évangile. Que l'Évangile nous dise précisément ce que nous dit l'étude de nousmêmes, que la psychologie et le christianisme s'élèvent à la fois contre les doctrines de nécessité, qu'ils fondent à l'envi l'un de l'autre l'indépendance morale, c'est un simple fait que je signale. Chacun sera libre d'en tirer ses conclusions.
Oui, l'observation psychologique nous révèle immédiatement le libre arbitre. Le libre arbitre ne se démontre pas ; tout homme en a la conscience, l'évidence en lui. « La liberté, dit Bossuet, est une évidence de sentiment. » Nous pouvons la nier, nous agissons toujours comme des gens qui y croient; nos lois la* supposent, notre morale la suppose, nos remords la
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supposent, nos luttes intérieures la supposent. De quel droit, si le libre arbitre n'existe pas, avons-nous un code pénal, des tribunaux et des prisons ? De quel droit estimons-nous celui-ci plutôt que celui-là ?
Le libre arbitre est prouvé par le fait de la délibération. Je ne délibérerais pas, si je ne me sentais libre de choisir entre plusieurs déterminations. Remarquez que je puis me déterminer et que je me détermine quelquefois contre mon intérêt, bien plus, contre mon instinct et contre mon goût.
Il n'y a pas de doute possible. Ceux qui doutent théoriquement du libre arbitre ne manquent jamais d'y croire pratiquement. Ils blâment, ils louent, ils excusent; le fou, le malade, l'enfant, ne leur semblent pas aussi coupables que l'homme fait et en possession de ses facultés. Enfin on serait tenté de refaire à leur usage la fameuse scène de Marphurius et de Sganarelîe :
— Vous ne devez pas dire, je suis venu; mais, il me semble que je suis venu?
— Il me semble?
— Oui.
— Parbleu! il faut bien qu'il me semble, puisque cela est.
— Ce n'est pas une conséquence.
Les coups de bâton donnent au sceptique de Molière une certitude subite, et les misères de la vie remplissent au besoin le même office vis-à-vis des Marphurius du libre arbitre. A la rencontre de cette injustice qu'on leur fait, ils affirment bel et bien la méchanceté de leurs ennemis. On ne rencontre plus de « il me semble » dans leurs discours. Ils ont bien en face d'eux des
hommes odieux, abominables, criminels, et par conséquent responsables.
Il n'y a pas de certitude plus certaine que celle du libre arbitre. Nous demanderions en vain aux sciences exactes, aux mathématiques ou à l'astronomie un théorème mieux démontré que celui-ci : je me détermine, je ne suis pas contraint.
Un second fait non moins certain et que l'observation psychologique constate en même temps que l'Écriture le révèle, c'est la corruption héréditaire dont nous souffrons tous. Je ne veux pas reprendre des questions déjà traitées, le péché, la chute et ses conséquences. Il importe seulement que je rappelle ici que l'espèce n'absorbe jamais l'individu, que la déchéance de l'espèce humaine ne supprime pas notre péché personnel, que l'hérédité n'abolit pas la spontanéité. Le mal règne en nous; mais Dieu vient à notre aide et notre libre arbitre demeure. Il n'est pas une de mes fautes que j'aie été forcé de commettre. Et la preuve, encore un coup, c'est que je m'en sens responsable ; la nécessité ôterait la responsabilité.
Le côté héréditaire de la chute ne saurait être nié sans doute, et ce serait une vue bien superficielle de la corruption humaine que celle qui ne remarquerait que les péchés isolés sans apercevoir les traces tragiques et partout visibles de la révolte collective. Ce nominalisme sans profondeur auquel on a opposé avec raison l'explication réaliste de notre misère1, ne saurait satisfaire les esprits sérieux ; il ne rend pas compte des
i. Voir, eu particulier, M. Charles Secrëtan, la Philosophie de ici liberté.
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faits et chacun sent en soi autre chose que la conséquence de ses résolutions personnelles.
Oui, nous ne sommes pas seulement des individus, nous sommes aussi des membres d'un grand tout. Dieu, dans sa sagesse, a établi la solidarité, l'hérédité; il ne s'est pas borné à créer les personnes, il a créé l'espèce ; il a voulu l'influence de l'homme sur l'homme, il a voulu la famille, il a voulu cette filiation mystérieuse, il a voulu ces mille liens qui nous unissent aux autres hommes. Et grâces lui en soient rendues ; que serait la vie, si chacun ne vivait que pour soi !
Mais en même temps Dieu n'a pas permis qu'aucun homme fût soumis au joug de la nécessité. Que des docteurs gnostiques ou manichéens aient inventé la séparation absolue des deux races, qu'ils aient supposé des hommes de ténèbres invinciblement attachés au mal, condamnés par le seul fait de leur origine à une servitude sans remède, la conscience n'a cessé de protester, de concert avec l'Évangile. La nécessité n'est nulle part ici-bas, car le remords est partout.
Le remords, ce témoin universel du libre arbitre, ^vous le trouverez dans les contrées mêmes que semblent dominer des lois fatales : au fond de l'Asie, au sein de l'immobilité orientale, sous l'action énervante de ces panthéismes qui semblent être là un fruit naturel de la terre et du climat, vous verrez des âmes vivantes, des notions de morale et de progrès, la douleur des fautes commises, le besoin de la délivrance. Jamais l'homme ne cesse de se sentir libre, car jamais il ne cesse de se sentir responsable.
Sans aller jusqu'aux bords du Gange, nous nous heurtons sans cesse chez nous, je l'avoue, à des situa-
lions qui semblent exclure le libre arbitre. Il est telle combinaison du tempérament, de l'éducation, des tendances transmises, des habitudes et des circonstances diverses, qui forment un si redoutable ensemble, que làdessous nous imaginerions volontiers des âmes réduites à l'état passif. — Eh bien, cette passivité absolue, disonsle bien haut, n'existe pour personne ici-bas. Quelle que soit la part que Dieu dans sa justice fait assurément à ces circonstances atténuantes, quelle que soit la part que la justice humaine devrait leur faire, une responsabilité subsiste, nous le savons tous. Aucun homme ne traverse la vie sans avoir su que le mal est mal, sans avoir été en mesure de résister, sans avoir été appelé à choisir. Il n'y a pas un homme qui n'ait été sollicité au bien, qui n'ait pu, à un moment donné, se déterminer dans le sens de la justice, qui n'ait pu se repentir, implorer un pardon et un secours. L'œuvre obscure que l'Esprit divin accomplit de la sorte dans les bas-fonds de nos sociétés, surprendra quelque jour peut-être plus d'une âme superbe qui se savait gré de ses vertus et à laquelle aura manqué précisément ce qui fait la nouvelle créature, le tressaillement du vrai repentir.
Bien des choses, je ne l'ignore pas, ont été décidées sans nous. Nous n'avons pas été libres de ne pas naître à telle époque, dans tel pays, dans telle religion, dans telle famille, avec tel tempérament 1 ; mais la vitalité indomptable de notre libre arbitre resplendit justement en ceci que les circonstances quelles qu'elles soient ne
l. Daniel Stem, dans son étude sur la liberté, a développé cette objection.
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parviennent pas à le tuer. Sous les circonstances, j'aperçois toujours l'homme ; toujours, partout, en dépit des religions et des milieux, la conscience est là, la grâce est là, la possibilité de l'affranchissement est là. Dieu ne permet pas aux influences, si fortes soient-elles, de se transformer en nécessités. Fit lui seul connaît les luttes secrètes, les victoires ignorées des hommes et d'autant plus merveilleuses, les aspirations, les soupirs, les humiliations, les relèvements, les actes de liberté enfin, accomplis par son secours dans ces tristes régions qui nous paraissent vouées à la servitude et à la mort.
A entendre certaines personnes, le libre arbitre aurait pour condition première l'absence complète de motifs. — Si nous avons des goûts, si nous succédons à des parents, si nous recevons une éducation, si nous vivons dans un milieu, si une action quelconque s'exerce sur nous, nous perdons notre libre arbitre ! En dehors de l'isolement absolu et de l'indifférence complète, il n'y a que servitude ! La conscience même supprime notre liberté, car elle crée un motif d'agir et elle risque de nous gêner par la préférence donnée au bien sur le mal ! — Voici les termes de l'alternative qu'on nous pose : ou le déterminisme, ou la liberté d'indifférence. Y a-t-il des motifs? nous ne sommes plus libres mais déterminés. N'y a-t-il plus de motifs? nous sommes libres mais indifférents.
Il faut repousser bien loin de pareilles doctrines. La servitude est au bout ; aux deux bouts, devrais-je dire. Le déterminisme est une servitude, la liberté d'indifférence en est une autre, et c'est peut-être la pire des
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deux. Quel esclave que cet être qui appartient éternellement au pur caprice, qui ne peut ni aimer, car ce serait un motif, ni croire au bien, car ce serait un motif, ni détester le mal, car ce serait un motif, ni s'émouvoir dans un sens quelconque, car toute émotion serait un motif!
Quant au déterminisme, il repose sur une pétition de principe, ni plus ni moins. Il faut que l'on commence par lui accorder que les motifs déterminent invinciblement la volonté, que le plus fort motif l'emporte toujours, qu'à égalité parfaite de motifs nous en serions réduits à ne plus bouger et à mourir sur place comme Fane de Buridan entre ses deux mesures d'avoine. Il est certain que, dans cette belle hypothèse, nous ne sommes plus que des machines; chacun de nos actes n'est plus qu'une résultante et l'on pourrait calculer d'avance nos déterminations d'après le poids des motifs de droite comparé à celui des motifs de gauche. Or, je le demande, les choses se passent-elles ainsi ? Ne nous sentons-nous pas libres vis-à-vis de nos motifs? Et que signifieraient nos hésitations, nos luttes, nos retours en arrière, si le plus fort motif l'emportait nécessairement ? La nécessité connaît-elle ces incertitudes? Ne va-t-elle pas droit devant elle, à la manière des boulets de canon? Les mécanismes n'obéissent-ils pas sur-le-champ et pleinement à l'impulsion dominante ?
Non, je ne suis pas un mécanisme et mes résolutions ne sont pas des résultantes. Me voici en présence d'une tentation. Mon intérêt, ma passion, ma haine me poussent au mal, ma conscience cherche à m'arrêter : que vais-je faire ? Obéirai-je comme un vil esclave à la force qui se trouvera supérieure ?Ferai-je le mal ou le bien en
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esclave? Nullement. Mon libre arbitre est en jeu ; c'est bien moi, je le sens, qui prendrai la résolution; je la prendrai, je ne la subirai pas. Le motif prépondérant ne sera autre que ma volonté. Je combattrai ma passion et peut-être ma conscience ; je serai angoissé ; je changerai deux ou trois fois de parti; je me repentirai. En tous cas, je serai responsable et l'acte quel qu'il soit sera bien mon acte.
En vérité, s'il fallait en croire des doctrines qui n'ont que trop cours aujourd'hui et qui, sans se faire accepter carrément, contribuent plus qu'on ne l'imagine à endormir notre vigilance morale, nos déterminations ressembleraient trait pour trait aux mouvements de ces plantes qui, obéissant au plus fort motif (c'est le cas de le dire), vont chercher l'air et la lumière. Elles s'inclinent, elles s'allongent, elles se dirigent du côté où se trouvent leurs conditions d'existence; vous les diriez douées d'intelligence et de volonté. L'homme du déterminisme est tout juste aussi libre que cela.
Je voudrais traiter avec plus de respect le second système, celui de la liberté d'indifférence. Des noms illustres le recommandent ; mais en dépit de Fénelon, de Bossuet et de Reid, je ne parviens pas à douter de ce qu'il y a de plus clair en moi. Vous voulez que je me détermine sans motifs ! Vous voulez donner l'indifférence pour base à ma liberté ! Eh bien, c'est plus fort que moi, je sens la présence des motifs et je sens aussi que je demeure libre vis-à-vis d'eux. Permettezmoi d'ajouter que, le jour où tout motif de préférence aurait disparu, je tomberais dans un état que vous pourrez appeler la liberté, mais que j'appellerai, moi, la mort.
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J'en veux aux grands esprits qui recommandent des sottises. Ils n'y croient jamais qu'à demi pour leur propre compte et trouvent moyen d'échapper aux conséquences par trop absurdes ; ce qui n'empêche pas les théories d'aller leur chemin et de porter tous leurs fruits.
La négation du libre arbitre est partout aujourd'hui; elle se trouve au fond des systèmes à la mode et incline toujours plus notre cœur vers cette servitude suprême, l'abandon du gouvernement de nous-mêmes, l'adoration des nécessités prétendues, la renonciation aux nobles luttes, l'acceptation de ces maîtres qui se nomment le tempérament, la fatalité historique, le développement irrésistible des idées, les circonstances, l'événement.
Qu'on ne s'étonne donc pas du prix que je mets à la doctrine du libre arbitre. Mais s'il importe de la maintenir, il n'importe pas moins de ne pas la fausser. Quelques mots encore sur ce point.
Quoique j'aie employé plus d'une fois en parlant du libre arbitre le mot plus connu et plus populaire de liberté, je dois avouer que la liberté n'est pas le libre arbitre. La première est un état, le second n'est qu'une faculté. J'ai beau posséder mon libre arbitre, je n'en suis pas moins privé de ma liberté, tant que je demeure esclave du péché, éloigné de Dieu qui m'a créé à son image. Aussi prisonnier dans le mal que l'aigle dans sa cage de fer, je suis incapable de déployer mes ailes et de voler vers le soleil, vers le ciel, vers le bien, de planer en pleine lumière selon ma nature.
Aussi longtemps que je suis hors d'état de suivre ma
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nature, je ne saurais me dire libre. Je ne le redeviendrai vraiment que lorsque, répondant aux tendres appels de mon Dieu, je prononcerai en vertu de mon libre arbitre ce oui du cœur que je puis toujours refuser et que je refuserais jusqu'au bout si j'étais abandonné à mes seules forces.
La distinction entre le libre arbitre et la liberté est si profonde1, que le libre arbitre s'effacera, on peut le dire, lorsque nous aurons conquis la liberté. Devenus alors les esclaves volontaires et joyeux de la justice, rentrés dans notre véritable nature, nous perdrons la liberté de mal faire ; le bien sera pour nous une habitude, un besoin, un maître bien-aimé, une loi chérie. Ainsi, le triomphe suprême de la liberté supprimera en quelque sorte le libre arbitre. Il subsistera sans doute, mais il s'exercera toujours dans le même sens. Serviteurs ardents de la justice, heureux sujets de la vérité, notre obéissance, sans cesser d'être libre, arrivera à être immuable. Autant qu'il est permis de comparer les créatures au Créateur, j'ose dire que nous ferons le bien comme Dieu le fait, avec la liberté la plus absolue, avec la détermination volontaire la plus irrévocable.
Cette impuissance de mal faire, qui n'eût été qu'une servitude si elle nous avait été imposée le jour de la création, sera la plus merveilleuse des libertés quand nous y parviendrons en vertu d'un acte qui n'est pas contraint. Entre des machines saintes et des saints il y a tout l'intervalle du monde moral.
l.M. de Bonald a beaucoup contribué à mettre cette distinction en lumière.
Est-ce à dire que nous opérions nous-mêmes notre relèvement et que le libre arbitre justifie l'orgueil ? L'Évangile, on le sait, n'est pas de cet avis. Consultons encore sur un point aussi grave la grande doctrine de liberté.
Le libre arbitre de l'Évangile n'est pas celui de Pelage, qui niait et la chute et la rédemption et la prescience divine. Que nous enseignent les apôtres ? Que la chute est profonde, que sans la rédemption nous serions perdus, que sans le Saint-Esprit nous rejetterions la rédemption, que ceux qui ne la rejettent pas n'ont pas à se glorifier, car ils ont tout reçu, l'œuvre extérieure qui expie leurs péchés et l'œuvre intérieure qui accepte le pardon.
La grâce absolument gratuite est dans l'Écriture ; ce qui n'y est pas, c'est la grâce contraignante. Le libre arbitre demeure.
Maintenant, des deux manières de mutiler l'Écriture, du système de Pélage qui ôte la grâce ou du système d'Augustin qui ôte le libre arbitre, lequel porte l'atteinte la plus grave au christianisme? Le doute n'est pas possible. Comparez dans votre pensée Augustin et Pélage, Luther et Erasme, Jansénius et Moîina; songez aux jansénistes illustres, à Saint-Cyran, à Arnaud, à Nicole, à Pascal; songez à la morale austère du calvinisme, aux nobles enfants qu'il a engendrés, aux Huguenots, aux Puritains, à ces hommes forts, à ces hommes libres. Lesquels, je répète la question, lesquels ont le mieux conservé les mâles enseignements de l'Évangile, ceux qui ont enseigné à tort la grâce contraignante ou ceux qui ont nié la grâce ?
Les faits répondent : L'Évangile répondrait égale-
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ment, s'il entrait dans notre plan de l'interroger en détail. Nous y verrions que, tout en condamnant l'une et l'autre erreur, il s'élève avant tout contre les doctrines qui atténuent le péché, qui font de la nouvelle naissance un perfectionnement et du salut une récompense conquise par nos mérites. Ces doctrines-là, qui parlent beaucoup d'indépendance, la ruinent dans ses bases mêmes. Gomment deviendrai-je libre, si je ne commence pas par apprendre que je suis esclave? Comment secouerai-je mes chaînes, si je ne les sens pas? Gomment les briserai-je, si je ne m'adresse pas à plus fort que moi ?
Le calvinisme et le jansénisme conservent du moins la séve de l'Évangile. La chute est là; le Sauveur est là ; la prière humble et ardente est là ; la lutte contre le mal est là ; les puissants besoins de sanctification sont là. Je ne m'étonne pas qu'à de telles écoles il se soit formé des âmes libres, fières vis-à-vis des persécuteurs et des tyrans. Ailleurs, on prônait la liberté, mais on ne la donnait pas. La liberté ne sortira jamais du demi-christianisme, ou de la morale accommodante, ou de cette dévotion aisée qui retranche notre déchéance et notre délivrance, la souveraineté de Dieu et la conversion. Pour devenir libre à l'égard des hommes, rien de tel que d'être soumis à l'égard de Dieu; pour devenir libre à l'égard du mal, rien de tel que d'être esclave de la justice.
Je tenais à dire ces choses et à prévenir ainsi tout malentendu. On sait maintenant ce que j'entends par le libre arbitre. Celui que je défends, c'est celui de l'Évangile, celui qui vit auprès de la grâce. Dans la pratique, leur conciliation est très-simple , car nous sen-
tons en nous ces trois choses, le péché, la grâce, la responsabilité; dans la théorie, le plus sage est peutêtre d'imiter Bossuet, qui se déclarait content «pourvu qu'il tînt les deux bouts de la chaîne, » et qui consentait « à ne pas voir le milieu. »
Si je n'ajoutais encore quelques lignes, on m'accuserait peut-être d'avoir esquivé la partie la plus épineuse du problème. Comment le libre arbitre subsistet-il en face de la prescience divine , bien plus , de l'élection, de la prédestination ?
Je n'ai jamais compris l'objection au libre arbitre qui se formule ainsi : « Puisque mes actes sont prévus ils ne sont pas libres, car je né saurais les modifier. » Mais pas du tout; modifiez-les, agissez librement ; Dieu a prévu vos modifications et votre liberté. Pour celui qui s'appelle l'Éternel , prévoir c'est voir ; l'homme qui me voit agir ne m'empêche pas d'agir avec liberté. Dieu, dont la prescience voit mes actes, ne gêne ou ne supprime par là ni une seule de mes habitudes, ni un seul de mes changements de conduite , ni une seule des manifestations de mon libre arbitre. Il me voit hésitant, il me voit changeant, il me voit libre. En quoi ce fait me place-t-il sous un joug de nécessité? Si Mme de Sévigné, racontant la mort de Turenne, parle de ce canon « chargé de toute éternité, » il n'en résulte pas que le canonnier n'ait pas pu tirer ailleurs et que Turenne ait été forcé de s'avancer dans la direction du boulet. Dieu a vu de toute éternité les actes parfaitement libres du canonnier et de Turenne.
Il en est de même pour l'élection. Lorsque le Dieu souverainement libre, souverainement juste et souve-
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rainement bon élit un de ses rachetés, pourquoi voulez-vous qu'il se détermine sans motifs? Sa prescience atout vu, les misères de cette âme, ses luttes intérieures, sa longue résistance, enfin le triomphe de la grâce, les premières prières, les recherches et les relèvements, les progrès entremêlés de reculs; la prescience divine a vu dans tous ses détails l'œuvre admirable d'une nouvelle naissance que le libre arbitre peut toujours empêcher mais dont il ne peut jamais se glorifier, car il n'y a rien là qui se rattache à un mérite de l'homme, le salut vient de Dieu et l'acceptation du salut vient aussi de Dieu.
La prédestination, à son tour, s'éclaire d'un jour très-vif, lorsqu'on veut bien ne pas oublier la prescience. Pourquoi supposer un choix arbitraire, un amour divin qui veut le salut des uns et ne veut pas de !a même manière le salut des autres, des âmes converties bon gré mal gré et d'autres âmes dérobées à l'action (nécessaire en fait) de la grâce contraignante? La grâce contraignante n'est pas plus dans l'Évangile que la prédestination arbitraire. De la chaîne d'or que déroule le chapitre huitième de l'épître aux Romains on retranche un anneau, le premier, la préconnaissance. De quel droit? Le monde moral tout entier est suspendu à cet anneau-là. Lisez l'ensemble du passage :
« Nous savons que toutes choses coopèrent ensemble au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son propos arrêté. Car ceux qu'il a préconnus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a
aussi appelés. Et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés. Et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. )>
Voilà bien la chaîne complète; la prédestination s'y rattache à la préconnaissance. L'apôtre Pierre ne lient pas un autre langage, lorsqu'au commencement de sa première épître il s'adresse à ceux qui sont « élus selon la prescience de Dieu le Père. »