CHAPITRE PREMIER
Les temps modernes ne le cèdent pas à l'antiquité païenne en fait de haine pour la liberté. Après l'avoir poursuivie, nous venons de le voir, sur le terrain de la morale, on la poursuit encore sur celui de la métaphysique, les systèmes sans nombre qui surgissent sous nos yeux ne se ressemblent qu'en cela.
Je n'ai pas la prétention de les discuter en détail ; fidèle à mon plan, je ne veux que mettre en lumière leurs conclusions uniformément rétrogrades. Ce n'est pas une question de vérité que je pose, c'est une question de liberté.
Rien n'empêche, d'ailleurs, les hommes convaincus, comme moi, que la liberté et la vérité sont sœurs \ de
t. Elles sont si bien sœurs, que je n'ai pu écarter toujours le
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tirer de cet examen telles conséquences qu'il appart tiendra. S'il existe au fond de notre âme un témoignage nvincjblement rendu à la liberté, il nous est permis sans doute de croire que tout système qui nie la liberté est faux. Mais, encore un coup, ceci n'est pas mon affaire.
« La lutte de la foi et de l'incrédulité constitue le fond essentiel et même unique de l'histoire du monde.» Cette parole de Gœthe est bien vraie. Sur quelque terrain que l'on se place aujourd'hui, morale, famille, questions politiques, questions sociales, partout les deux combattants sont aux prises. Pour moi, plus j'y regarde, plus je découvre que le christianisme renferme une philosophie et qu'il n'y a pas à en chercher d'autre ; car il résout tous les problèmes, et les doctrines qui veulent les résoudre sans lui ne manquent jamais de fausser la donnée principale, je veux dire la liberté.
A la vérité, l'essentiel est de les résoudre sans lui; bien mieux, sans recourir à Vhypothbse du Dieu créateur et vivant ! Par l'expression « science indépendante » je ne désigï e pas la science indépendante de la révélation, je désigne la science indépendante de Dieu; Elle seule rentre dans le cadre de mon étude, car elle seule exclut formellement la liberté. C'est là un côté trop peu connu de ces tendances positivistes qui dominent de plus en plus aujourd'hui : elles sont illibérales, à un point inimaginable. Au sein du vaste mécanisme d'où elles nous interdisent de sortir, je cherche en vain la place d'un acte libre dans le ciel ou sur la terre.
point de vue de la vérité. Je ne l'ai pu ni ne l'ai dû. Je me serais reproché de ne pas relever en passant certaines erreurs mortelles.
Voilà ce qu'il importe de signaler et de démontrer avec force. Je ne viens, répétons-le, ni débattre des problèmes scientifiques, ni examiner une à une toutes les philosophies de notre temps; je ne prends à partie que les doctrines de servitude. Il est temps de les dénoncer comme telles et de les comparer sous ce rapport à l'Évangile, qu'elles regardent de si haut.
Tantôt franches et tantôt subtiles, tantôt se proclamant athées et tantôt se faisant respectueuses ou même tendres envers les croyances dont le vulgaire a besoin, ces doctrines se ressemblent par un trait commun : elles n'admettent rien en dehors des forces de la nature. Cherchez bien, au fond de nos panthéismes modernes, au fond du vieux matérialisme qui passait pour mort et qui est vivant, vous découvrirez les lois immuables, c'est-à-dire la nécessité. Mais jamais elle n'était apparue aussi inflexible, aussi dure qu'elle l'est chez les champions du positivisme. Enfin la science indépendante semble avoir trouvé sa formule définitive. Ne nous étonnons donc point si les autres systèmes sont peu à peu absorbés par celui-là. Auguste Comte a plus de disciples qu'on ne le croit; en effet, quiconque ne consent à admettre que ce qui a été scientifiquement démontré est positiviste, qu'il le sache ou non. Voyons où nous conduisent ceux qui, comme M. Littré, sont positivistes le sachant et le voulant; avec eux du moins nous apprendrons quelles sont les conséquences logiques de leur doctrine.
Le principe est très-simple : l'homme est incapable de concevoir aucune idée du monde spirituel. Il faut donc séparer avec soin l'accessible de l'inaccessible. L'accessible, c'est le domaine des sciences exactes. Le
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domaine des sciences exactes est aussi celui de la seule philosophie légitime. Cette philosophie exclut l'inaccessible; elle ne le nie pas, elle l'ignore; la religion et la métaphysique sont pour elle comme si elles n'existaient pas; sur les causes premières, sur Dieu et sur la création, aussi bien que sur l'âme et son avenir, les gens raisonnables ne pensent rien.
Ainsi, des sciences positives, et rien de plus; une succession de phénomènes, et rien de plus. On nous invite à ne plus nous occuper des chimères, de l'idéal, de l'infini, de l'invisible.
Le positivisme n'est pas le matérialisme , car ce dernier prétend remonter à la cause unique : l'atome doué de mouvement. Cet atome-là n'existe pas pour le po^ sitivisme, car la science ne l'a pas vu.
Mais Dieu n'existe pas davantage pour lui, et M. Littré le déclare nettement. Au nom de la méthode baconienne, qui substitue l'observation au syllogisme et l'induction à la déduction, on nous défend de croire en un Père céleste, en un Créateur, bien plus encore en un Sauveur. Nous voilà placés vis-à-vis des lois immuables et condamnés à nous dire que tout est au mieux sur la terre.
Par bonheur, on ne supprime pas les problèmes en les niant. Le positivisme a beau biffer la métaphysique d'un trait de plume, il n'en demeure pas moins vrai qu'après la cbimie, la mécanique et la physique, l'observation, si baconienne soit-elle, rencontre une réalité qui s'appelle la vie. Il y a quelque chose de plus positif que le positivisme, c'est l'âme, l'âme avec ses besoins, ses misères et ses grandeurs.
Tant que la chimie et la physique n'auront pas créé
ni
un peu de vie, tant que les alambics n'auront pas élaboré quelques atomes d'intelligence, nous aurons le droit de dire que la science qui prétend ignorer cela ignore tout, que l'observation qui écarte cela n'observe rien, que la philosophie qui ne veut pas s'occuper de cela n'est pas le moins du monde philosophique. La souffrance, le désordre et le péché sont d'une constatation au moins aussi sûre que -les lois de la pesanteur ou de l'affinité chimique. La conscience est un fait, au même titre que l'état solide, l'état liquide et l'état gazeux. Le monde réel et positif ne se borne pas à ce que mes yeux voient, à ce que mes mains touchent, à ce que pèse ma balance, à ce que précipitent mes réactifs, à ce que démontrent mes formules d'algèbre et de géométrie ; par l'induction seule et sans déduction d'aucune sorte j'arrive au devoir, aux droits absolus du bien, aux ardeurs immenses et inassouvies qui sont en moi.
J'arrive aussi , remarquez-le, à la liberté. Qu'il le veuille ou non, et M. Comte s'est efforcé de contester cette conséquence inévitable, le positivisme nous place sous le joug de la nécessité. Nous voici en face des lois immuables, l'inflexible despotisme de la matière pèse sur nous. Que pourrait faire, je le demande, notre libre arbitre (une pure hypothèse, d'ailleurs!) au sein d'un monde où tout est réglé? Demandez à un fabricant ce que deviendraient ses mécanismes, si quelque cause indépendante s'avisait de modifier leurs mouvements.
« Tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond, o Ce mot de l'Évangile, que d'autres déjà ont appliqué aux négations contemporaines, s'impose ici à ma pen-
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sée et vient se placer de lui-même sous ma plume. Mon respect très-sincère pour les sciences exactes ne m'empêche pas de dire que si nous limitions nos certitudes aux démonstrations mathématiques, aux révélations du télescope, de la cornue et du scalpel, nous deviendrions les plus ignorants des hommes.
Des ignorants et des esclaves, car on ne peut supprimer les grands faits du monde moral, sans supprimer aussi la liberté. Je n'ai pas à entrer dans beaucoup de détails, car les découvertes récentes du positivisme nous ramènent aux vieilleries des païens. C'est toujours le Dieu libre et vivant qui s'efface devant les forces aveugles de la nature. Otez Dieu, il vous reste la Nécessité.
Point de ccéation, les lois immuables ont agi. Point de surnaturel sous aucune forme, les lois naturelles ne peuvent être suspendues. Point de Providence, par conséquent point d'exaucement des prières. Point de révélation. En d'autres termes, car c'est là qu'il en fout revenir, point de Dieu. Que penseriez-vous d'un Dieu qui ne pourrait ni écouter ses créatures, ni en avoir pitié, ni leur venir en aide ? Que penseriez-vous d'un père qui n'aurait rien, à dire à ses enfants? Si mon père ne me tend pas la main quand je tombe, s'il ne me soulage pas quand je souffre, alors qu'est-il ? Une abstraction ou un esclave. Plutôt que de croire au Dieu indifférent et impuissant, je croirai qu'il n'y a pas de Dieu.
Les enseignements des positivistes n'ont pas de conclusion plus évidente. Ces étranges libres penseurs s'interdisent de prime abord la faculté de penser librement ; leur point de départ est un axiome qui
doit s'accepter les yeux fermés et que voici : Quand même les observations psychologiques , non moins sûres que celles des sciences exactes, s'élèveraient d'un commun accord contre cette doctrine , on doit admettre comme vérité première , indémontrable , mais évidente par elle-même, que la nécessité règne dans l'univers et que l'action d'un Dieu libre est contraire à la vraie science 1.
La vraie science consent-elle à choisir parmi les faits et à ne tenir compte que de ceux qui lui plaisent ? Parce qu'elle ne comprend pas le surnaturel (cet autre nom de la liberté divine), se croit-elle autorisée à nier Dieu ? Est-elle certaine que ce qu'elle appelle les lois de la nature ne soit pas une série d'actes identiques du Dieu qui agit sans cesse ? Lui est-il démontré que le Dieu qui a connu de toute éternité nos besoins et nos supplications ne puisse pas en tenir compte dans ses actes et que les lois naturelles ne puissent pas s'accorder ainsi avec la Providence et la prière ? Déclarerait-elle absurde à priori la pensée que le Dieu libre a déterminé dans sa sagesse quelques époques décisives où le surnaturel se manifeste comme tel, où il y a révélation, incarnation, rédemption, prophéties, miracles, et d'autres époques où le surnaturel n'existe plus que pour la foi, ayant été introduit dans la marche
1. Il faut en définitive, pour supprimer la métaphysique, commencer par retrancher la psychologie et déclarer que les faits de conscience ne sont pas des faits. Si, en regardant en nous, nous y découvrons le sens moral, le libre. arbitre, le remords, ces observations ne peuvent trouver place au nombre des observations scientifiques. Mais où des hommes qui réfléchissent ont-ils découvert que les sciences qu'on nomme exactes sont les seules sciences positives!
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régulière des chGses par la prescience divine et par l'exaucement des prières ainsi prévues1 ?
Je connais des savants très-savants qui répondent à ces questions-là autrement que ne l'ont fait MM. Comte et Littré. Ils déclarent que de toutes les façons de méconnaître les données de l'observation et les règles du sbon sens, il n'en est pas de plus grossière que celles des prétendus philosophes dont le système débute par la suppression de la liberté. Liberté en nous, car nous nous sentons responsables; liberté hors de nous, car l'action du Dieu vivant se manifeste avec évidence, et la matière, quand on lui donnerait un milliard d'années, ne parviendrait pas à enfanter l'intelligence; liberté partout, comme condition suprême du monde moral, voilà le fait, puisqu'on parle défaits; voilà l'observation , puisqu'on parle d'observations ; voilà la loi , puisqu'on parle de lois, dont une science qui se respecte est tenue de prendre note.
Mais il paraît que nous aimons mieux nous trouver en face de la nature qu'en face de Dieu. La nature est rude et maussade, et s'il n'y a qu'elle, il faut convenir que notre situation ici-bas n'est guère digne d'envie. Il n'importe, ce que redoutent par-dessus tout notre
1. Le surnaturel sous la forme démonstrative du miracle est si bien réservé par l'Écriture aux grandes crises religieuses, qu'il diminue à vue d'oeil du vivant même des apôtres. M. Tyndall ne tenait pas compte de cette distinction capitale entre le surnaturel et le miracle proprement dit, entre les délivrances que nous obtenons par la prière et les signes réservés aux époques exceptionnelles, quand il disait aux habitants 'du Valais qui redoutaient une inondation : « Pourquoi priez-vous pour que la pluie cesse? Demandez que le Rhône remonte et passe de l'autre côté des Alpes. »
péché et notre orgueil, c'est la rencontre du Dieu d'amour, qui est aussi le Dieu saint. Les lois immuables, de quelque nom qu'on les nomme, Grand Tout, Destin ou Nature, nous conviennent infiniment mieux.
Aussi ne suis-je pas étonné si le positivisme tend à devenir toujours plus la doctrine centrale au sein de laquelle se rencontrent les autres doctrines opposées à l'Évangile. Les athées, ;les matérialistes, les panthéistes, les hégéliens, trouvent un abri commode dans la philosophie qui tranche les problèmes au lieu de les résoudre et qui met les diverses négations d'accord en proscrivant le sujet même de leurs débats. Plus de métaphysique! ce mot d'ordre, le plus honteux que puisse recevoir une génération d'hommes, est accueilli avec enthousiasme par la multitude de ceux que trouble ou que fatigue l'idée de Dieu. Pourvu que toute distinction s'efface entre Dieu et la nature, ils sont contents.
Nous avons montré quelle est la pensée fondamentale des philosophies hostiles à la liberté. La nature et ses lois formatrices, voilà le Dieu qu'elles adorent en commun; au nom de la science, elles ferment les portes de la foi.
Elles les ferment du moins pour les vigoureux esprits capables d'examiner et de se rendre compte. Quant aux faibles, on leur permet volontiers de croire. Pourvu que la philosophie soi, la religion des penseurs, on supportera assez volontiers que la religion soit encore quelque temps la philosophie des masses. La foi et la raison n'ont-elles pas eu longtemps leur rôle et peut-on exiger que tous les hommes gravissent les hauteurs sublimes de la sagesse?
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Il y a là une distinction perfide contre laquelle nous ne saurions assez nous mettre en garde. Elle est ancienne déjà : Descartes , qui repoussait toute notion non revêtue du visa de la raison, s'empressait de réserver à la religion une place à part; Hobbes en faisait autant. Il ne faut donc pas trop nous scandaliser si d'autres aujourd'hui renversant le christianisme d'une main et le relevant de l'autre, adressent de respectueux hommages à cette erreur scientifique, qu'ils considèrent sans doute comme une grande vérité morale.
Le bon et le vrai seraient-ils donc séparés? Y auraitil des mensonges salutaires et de funestes vérités? Les savants seraient-ils appelés à jouir de la lumière, tout en perdant les conditions du bonheur ? Les ignorants posséderaient-ils le privilège de trouver dans les plus épaisses ténèbres la satisfaction des besoins profonds de leur âme?
Cette question peut prendre, si on le préfère, une forme différente : Y a-t-il deux vérités contradictoires? Les mêmes problèmes ont-ils deux solutions, celle de la science et celle de la foi? La vérité que nous découvrons est-elle, peut-elle être opposée à celle que Dieu révèle? La religion, fausse pour les savants, peut-elle être vraie pour les simples? La religion, vraie pour les simples, peut-elle ne pas être vraie pour les savants? Si l'Évangile est vrai, la philosophie et la science qui s'en écartent peuvent-elles ne pas être fausses? Si l'Évangile est vrai , n'est-il pas , sur les points dont il s'occupe, la science vraie et la philosophie vraie ?
Que la philosophie et la science soient indépendantes de la révélation, personne n'en est plus convaincu que
moi; le joug scolastique est brisé pour toujours, Dieu merci. Mais, bien que les méthodes soient diverses, il n'y a point, je le répète, deux vérités pour cela. Ou l'Évangile est vrai, et il est vrai pour tout le monde, pour les savants et pour les simples; ou l'Évangile est faux, et il est faux pour tout le monde, et il importe que tout le monde le rejette, le peuple comme les docteurs.
11 ne s'agit certes pas de retourner au temps où la doctrine de l'Église était le point de départ obligé de toute science. Les recherches des savants sont libres et doivent l'être. Qu'elles contredisent ou non les déclarations de l'Écriture, leurs observations doivent être faites au seul point de vue de la vérité. Quel chrétien digne de ce nom leur a jamais demandé de dissimuler ou de mutiler les faits, de fermer les yeux, de ne pas voir ce qu'ils voient? Loin de là, le chrétien le plus convaincu, et justement parce qu'il est convaincu, constatera lui-même, s'il est savant, les expériences ou les découvertes qui paraissent inconciliables avec certains passages de la Bible. Ami de la vérité, plein de foi en la vérité, convaincu que les vérités ne sauraient lutter entre elles et que l'harmonie, si impossible qu'elle semble aujourd'hui, se rétablira un jour, il attendra avec patience l'accord définitif et constatera avec candeur le désaccord passager.
Notre foi ne doit pas compiomeilre notre droiture. Les faits sont des faits, et il serait abominable de les fausser ou de les cacher. Notre métier de chrétiens consiste à accueillir les vérités d'où qu'elles viennent, à ne nous défier d'aucune, à croire que tout ce qui est vérité sert la cause de la vérité par excellence, à accepii. 6
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ter la douleur très-vive des difficultés non résolues et à regarder avec confiance vers ces hauteurs où s'effaceront pour nous, quand nous y serons parvenus, les divergences qui nous tourmentent encore.
Je ne conçois pas une âme indépendante sans cette foi absolue au vrai. Nous le verrons un jour, il n'y a pas une vérité religieuse, une vérité philosophique, une vérité scientifique, il y a la vérité. Dieu nous préserve, en attendant, de commettre l'une ou l'autre de ces lâchetés, ou accommoder la science à ia Révélation en appréciant contre notre conscience des observations et des faits qui nous apparaissent comme certains, ou accommoder la Révélation à la science en opérant un triage dans l'Écriture !
Pour nous qui croyons que l'Évangile est la vérité, il est toute la vérité sur les seules questions qui vaillent la peine d'être débattues, Dieu, l'âme, la vie à venir, le devoir. Pour nous, il y a toute une philosophie dans l'Évangile; c'est celle qu'on voit s'organiser d'ellemême, selon Vinet, « en restant dans l'enceinte du christianisme positif. » Nous n'avons donc pas à construire puérilement à côté de lui une philosophie faite sur son modèle. Mais nous respectons chez les autres la pleine indépendance de pensée dont nous usons nous-mêmes. « Arrière ces classifications arbitraires qui creusent un abîme entre le domaine de la science et celui de la foi! Il y a quelque chose d'absolu et d'indivisible dans la vérité, comme dans l'esprit humain. Si le christianisme est vrai, il doit l'être partout et toujours. S'il est la lumière, il doit éclairer tout ce qu'il touche. S'il n'a pas le dernier mot en philosophie et en histoire, comme en morale et en religion, il n'est
pas la vérité; » Je n'ai pu résister à citer ces paroles de M. Bonifas, qui rendent si bien ma pensée.
La liberté ne marche pas sans la vérité; partout où la foi au vrai s'altère, où ses droits souverains sur nous sont mis en doute, l'indépendance morale ne peut naître. Je me flatte que cette conclusion de notre longue étude est maintenant établie. Il est par conséquent aisé de comprendre pourquoi je repousse au nom de la liberté la théorie des deux vérités.
Il est clair d'ailleurs qu'on n'en admet deux pour le commun des mortels qu'atin d'en admettre une seule pour l'élite dont on fait partie.
Nous adorons aujourd'hui la déesse Raison, comme en 1793. On dirait vraiment que la raison siège seule en nous et que nous ne sommes que des êtres intelligents: la place de la conscience et du cœur ne se trouve plus. Que Descartes, qui avait à réagir contre le despotisme des traditions et contre les habitudes de l'argumentation scolastique, ait soumis toute connaissance à la seule raison, je le comprends sans peine ; mais les retours offensifs du moyen âge ne nous inquiètent plus. Pourquoidonc mutilons-nous notre nature?
Pourquoi? Écoutez ces chants de triomphe : — L'âge de la science est venu. La science, qui a supprimé l'espace et la douleur, est en train de supprimer Dieu et ce qui est sa plus vive empreinte en nous, la conscience et le libre arbitre. Le ciel est jaugé. Les découvertes succèdent aux découvertes; nous pénétrons chaque jour plus avant clans l'immensité, nous compton- les millions de mondes, nous mesurons leurs orbites, nous connaissons les lois de l'univers.
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Et n'est-il pas juste que l'esprit qui a fait tant de choses règne et gouverne ici-bas? De quel droit mettrait-on autre chose à côté des mathématiques , de la physique et de la chimie? — Une fois sur ce chemin, on ne s'arrête pas aisément. La méthode algébrique fait comparaître à sa barre tous nos sentiments et toutes nos croyances ; elle nous défend d'admettre ce qui n'est pas démontré par a plus b.
Reste à savoir ce que vaut l'homme auquel on n'a laissé que sa cervelle. Cette cervelle, fût-ce celle d'un Aristote, d'un Newton ou d'un Cuvier, ira tout droit à la folie quand on lui soumettra des questions sur lesquelles la conscience et le cœur devraient donner leur avis. L'homme ainsi mutilé déraisonne nécessairement, autant que déraisonnerait celui qui ne voudrait écouter que sa conscience et son cœur, sous prétexte que l'intelligence est inutile. Que diriez-vous de votre voisin, s'il se mettait à marcher en fermant les yeux et s'il disait : «A quoi bon les yeux, puisque j'ai des oreilles, un toucher et un odorat? »
L'homme est un ; sa conscience ne se passe pas plus de sa raison, que sa raison de son cœur. L'homme est un, mais il est des questions qui mettent particulièrement en jeu telle ou telle de ses facultés. Quand un astronome calcule les mouvements d'un corps céleste, sa conscience peut rester muette. Il y a plus, chacune de nos méthodes varie selon l'étude que nous poursuivons. Il est des travaux qui appellent l'examen séparé des détails; il en est qui réclament une vue d'ensemble.
Si vous prenez un microscope pour examiner un éléphant, vous n'en acquerrez jamais une idée vraie.
Si vous faites de Panatomie sur ce qui vit, vous le tuerez. Il ne faut pas disséquer des vivants; et que de fois on le fait! Voyez ces docteurs qui s'approchent de l'Évangile une loupe dans une main et un scalpel dans l'autre : comprendront-ils quelque chose aux grandes preuves? Sentiront-ils battre ce grand cœur palpitant d'amour? Il est des gens qu'on amène devant un tableau de Raphaël, et qui se mettent à examiner une mèche de cheveux ou la bordure d'un vêtement. Il en est à qui l'on fait entendre du Beethoven et qui analysent une mesure. Il en est qui lisent une tragédie de Corneille et qui dissertent sur des nuances. On met les chefs-d'œuvre en petits morceaux, et puis l'on s'étonne que cela ne vive pas! Les filles de Pélias s'étonnaient que leur père ne fût pas rajeuni par la chaudière de Médée.
La liste est longue, grâce à Dieu, des choses qui ne relèvent pas du scalpel, de la loupe ou de la balance. Ces choses sont les plus belles qu'il soit donné à l'homme de contempler, et ceux qui les ignorent ignorent tout. Ils peuvent savoir sur le bout de leurs doigts les phénomènes et les lois de la nature, les législations et l'histoire, ils peuvent passer pour des savants de premier ordre ; iis sont des ignorants.
Et comment ne le seraient-ils pas? Ils ne veulent croire qu'à ce qu'ils touchent de leurs mains, qu'à ce qu'ils démontrent positivement; mais on ne touche pas le devoir; mais l'âme, la conscience, la sympathie, le repentir, ne se déposent pas sur des philtres et ne se distillent pas dans des alambics. Essayez de transformer la psychologie en science positive et de déterminer les formules de l'action humaine, en sorte que, certains
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mobiles étant donnés, certaines déterminations en résultent nécessairement; les caprices du libre arbitre vous donneront de perpétuels démentis.
Vous prétendez n'admettre que ce que votre intelligence a approuvé! — Votre intelligence approuve-t-elle ceci : « S'il y a un Dieu et s'il se révèle à nous, il ne peut rien mettre dans sa révélation qui nous déplaise ou nous dépasse? » Quant à moi, mon intelligence approuve la proposition contraire.
Vous rejetez tout ce qui n'est pas démontré ! — Connaissez-vous une démonstration des axiomes, ce début obligé de toutes les sciences positives? Vous a-t-on prouvé l'idée de cause, ou la réalité des corps, ou le témoignage des sens?
Votre raison vous ordonne de ne croire que ce qu'elle a compris! — Et si, par hasard, la conscience et le cœur avaient leur mot à dire? Si la solution du problème reposait d'aplomb sur le sentiment du péché? Si la vraie démonstration était une démonstration morale? S'il fallait se courber bien bas pour franchir les portes et entrer dans le domaine des vérités éternelles?'
Celui qui raisonne sur l'Évangile en faisant abstraction du péché déraisonne aussi sûrement que celui qui appliquerait le sentiment à la chimie; une chimie de sentiment et une étude morale purement intellectuelle se valent aux yeux de la vraie science.
Je n'ai pas encore vu un homme qui eût accepté réellement l'Évangile, s'il n'avait passé d'abord par le sentiment et par l'angoisse de son péché. Je n'ai pas encore vu un homme qui, ayant connu cette angoisse du péché, n'eût accepté l'Évangile. La preuve décisive se donne là, sur le terrain de l'âme, en présence des
grandes misères et des grands besoins; la démonstration rationnelle que réclame une fausse science est tout simplement impossible, en vertu de la nature même des choses.
Est-ce à dire que tout se passe dans la sphère du sentiment? Non certes. Maintenons l'homme entier; ne le mutilons ni d'un côté ni de l'autre; protestons, il le faut, contre ce qu'il y a d'exclusif dans le mot de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît point ; » ne soyons ni mystiques au nom du cœur, ni rationalistes au nom de la raison; soyons chrétiens. L'Évangile maintient l'unité de l'homme, aussi bien que sa liberté.
Tandis que Spinosa nous dit que « l'homme est essentiellement un être qui pense, » et que « le plus haut degré de connaissance humaine doit être le plus haut degré de bonheur humain; » tandis que notre science contemporaine prétend traiter les problèmes de l'âme par la méthode des mathématiques, l'Écriture nous parle de notre « mauvais cœur d'incrédulité; » elle nous avertit qu'il est indispensable d'avoir « la repentance pour connaître la vérité. » Oui, il y a une vérité dont le chemin passe par la repentance. On peut connaître, sans se repentir, la vérité historique, la vérité géographique, la vérité astronomique, la vérité mathématique. Quant à la vérité religieuse, il en va autrement : qui ne se sent pas malade n'a que faire du médecin; qui n'est pas courbé sous le poids de son péché n'a pas besoin d'un Sauveur.
Le voilà, le Dieu inconnu dont Paul parlait à Athènes. Au milieu de nos idoles son autel est dressé quelque part dans notre cœur; il y a quelque part en nous des
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aspirations qui montent plus haut que les jouissances terrestres, plus haut que la science elle-même.
On nous dit : « Nous croyons ce que nous pouvons, et vous croyez ce que vous voulez. » Rien n'est plus faux. Loin de croire ce qu'il veut, chaque chrétien croit ce qu'il a passé des années peut-être à ne pas vouloir, ce que son cœur corrompu a repoussé avec violence. Malheur à nous si nous mettions de la volonté dans notre foi ! Les gens qui croient ce qu'ils veulent se font une religion complaisante. L'Évangile n'est point tel : il nous gêne, il nous déplaît; il nous demande le plus dur des sacrifices, le don du cœur; il nous impose le plus redoutable des changements, la nouvelle naissance. Non, nous ne croyons pas ce que nous voulons; nous croyons ce qui nous est apparu comme l'évidence en personne, le jour où nous avons ressenti les misères du péché.
Alors même, nous n'avons pas cru ce que nous voulions, car l'Évangile renferme encore des passages que nous changerions volontiers et des difficultés auxquelles nous aimerions à nous soustraire. Nous ne voulons ni ce qui nous dépasse ni ce qui nous blesse; mais après avoir ressenti ces humiliations que rien ne remplace, nous avons compris que l'insondable faisait partie nécessaire du divin, que notre intelligence avait à se courber à son tour comme l'avait fait notre cœur, et qu'en se courbant elle ne se renierait pas.
Cet acte de la foi humble est un acte de raison et un acte de liberté. Un acte de liberté, car il s'agit de briser les lourdes chaînes de la corruption et de l'orgueil, pour commencer la forte vie des affranchis de Jésus-Christ, qui sont aussi les esclaves de la justice. Un acte de
raison, car il s'agit de décider si la religion, qui répond à tous nos besoins, qui provoque tous nos progrès, qui met en jeu toutes nos énergies, qui condamne toutes nos lâchetés, qui nous révèle la grande morale, qui nous montre la liberté dans le ciel et sur la terre, qui nous donne un père et un sauveur, qui du sein des ténèbres païennes fait jaillir une éclatante lumière, si cette religion, que rien ne prépare et que rien ne suit, est une invention naïve du temps des Césars, ou, qui pis est, une imposture.
La raison, on le voit, joue ici son rôle; le sien et non pas un autre. Elle n'est point seule, ,1a conscience et le cœur ont parlé, l'homme entier a pris part à la délibération où la destinée entière de l'homme était engagée. Et c'est là ce qui vous indigne! Vous voudriez qu'un pareil problème ne relevât que de la raison ! Rendons grâce à Dieu, qui n'a pas permis qu'il en fût ainsi. Savez-vous ce qui arriverait, si le oui ou le non en matière religieuse dépendait uniquement de l'intelligence? Nous retomberions dans les classements aristocratiques de la philosophie grecque. Comme les intelligences ne sont pas égales, non plus que les éducations , comme il y a des savants et des ignorants, comme il y a des gens qui raisonnent bien et d'autres qui raisonnent mal, nous aboutirions à cette conclusion cruelle que le salut est le privilège des savants et des habiles, des dialecticiens exercés, des hommes d'étude et de loisir. Malheur aux pauvres, aux ignorants et aux incapables !
Au lieu de cela, notre Dieu, le Dieu saint que la science ne trouvera jamais au bout d'un syllogisme, mais qu'un cœur sincère trouvera tou jours, s'est adressé
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à ce qu'il y a d'identique chez tous les hommes. Tous nous sommes égaux par le péché ; tous nous avons une conscience qui affirme le bien obligatoire; tous nous avons un cœur que peut émouvoir l'amour divin; tous nous avons un libre arbitre qui défie la contrainte et maintient notre responsabilité.
Voilà le terrain de la grande égalité, qui est celle de l'Évangile. La foi qui sauve n'est pas la conclusion d'un raisonnement, elle est un acte moral. J'ai connu des esprits très-peu chrétiens, et très-persuadés cependant de la vérité du christianisme. Il y a eu des époques, il y a des pays ou personne ne met en doute cette vérité et ne se soustrait aux pratiques pieuses, quoique on y rencontre peu d'âmes qui se repentent de leurs propres fautes, qui aiment Jésus comme leur propre Sauveur et qui vivent d'une vie nouvelle. La lumière est bonne, mais la lumière n'est pas tout; l'intelligence est nécessaire, mais l'intelligence ne décide pas de tout. La résolution suprême se prend dans les profondeurs de l'âme, bien loin de ces froides régions de la démonstration scientifique où l'on voudrait nous confiner.
Savez-vous ce que nous serions si l'on nous plaçait sous le gouvernement de la raison seule? Des fous et des esclaves : des fous, car nous irions au-devant des questions morales armés d'une Géométrie de Legendre et d'une Logique de Port-Royal; des esclaves, car c'est une rude servitude que celle imposée par une faculté maîtresse qui exclut les autres. — N'écoute pas ta conscience, esclave ! Est-ce que l'intelligencè démontre et reconnaît le péché? Est-ce qu'elle ne prouve pas, au contraire, que l'homme est bon, quoique imparfait? — N'écoute pas ton cœur, esclave! Est-ce que Fintelli-
gence ne déclare pas que Dieu ne peut s'occuper de toi, qu'il est substance et non pas amour, que les lois de la nature régnent seules?
Un autre esclave, ce serait celui qu'on ferait en excluant l'intelligence. Certains chrétiens semblent vouloir que la conscience et le cœur prononcent seuls en matière religieuse; ils semblent recommander une foi mystique et aveugle. Le beau, selon eux, c'est de croire sans preuves; que dis-je? contre les preuves : je crois parce que c'est. absurde, quia ab sur dum.
Il est des moments où Pascal a l'air d'être de ces gens-là. Pour lui le doute devient alors lepointdedépart de la foi, il prend plaisir à ruiner une à une les raisons de croire; dans son scepticisme de géomètre (le plus féroce de tous) on dirait presque qu'il tient à ne nous laisser pour suprême ressource que le saut périlleux, tête baissée et les yeux fermés.
Ce sont les mauvaises heures d'un très-grand esprit et d'un très-grand chrétien. Si vous le preniez à ces heures-là, il vous dirait que « le peuple croit que la vérité se peut trouver,)) mais que « nous sommes incapables du vrai et du bien. » Par bonheur, il est un autre Pascal; nul plus que celui-ci n'a fait appel à l'homme tout entier, à la conscience, au cœur et à la raison. Celui-ci a décrit dans un passage immortel « les deux extrémités » de la science, c'est-à-dire l'ignorance ignorante d'où nous partons tous, et l'ignorance savante où quelques-uns arrivent en croyant : « Ceux qui sont sortis de l'ignorance naturelle et n'ont pu arriver à l'autre... ceux-là troublent le monde. »
Je suis si convaincu du rôle de l'intelligence dans les questions religieuses, que je. voudrais voir les chré-
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tiens mériter plus souvent un beau titre qu'on a détourné de son vrai sens, le titre de libres penseurs. Nous sommes appelés par l'Évangile à penser librement, c'est-à-dire à ne devenir esclaves ni d'une tradition de crédulité ni d'une mode incrédule.
Pourquoi nous donnerions-nous l'apparence d'ennemis de la raison, nous les disciples d'une doctrine qui appelle la lumière, qui veut le progrès, qui transfigure l'existence et ne la mutile pas, qui nous veut bien vivants, bien forts, bien maîtres du gouvernement de nous-mêmes ?
La foi chrétienne fonde notre indépendance vis-à-vis du mal sur notre dépendance vis-à-vis du bien, notre liberté envers les hommes sur notre soumission envers Dieu; elle fonde aussi notre résistance à l'erreur sur notre connaissance de la vérité. Connaître est un trèsgrand mot dans l'Écriture. La sainte ignorance, le saint esprit rétrograde, autant d'inepties qu'elle répudie. La vraie science a toujours travaillé au profit de l'Évangile, et elle continuera, j'en réponds.
Il est vrai qu'il est une fausse science, celle qui met au rebut une partie de l'être humain et qui nous donnerait volontiers les deux cervelles de Fontenelle, pourvu que nous n'eussions pas de cœur. Aux savants pieux tels que Kleper, Newton, Euler, Haller, Leibnitz, Linné, Fermât, Cauchy, Ampère, on opposerait volontiers aujourd'hui les savants du positivisme. Ils placent en dehors de la connaissance ce qui est en dehors delà démonstration scientifique. Ils s'enferment dans un étroit enclos où la philosophie n'entre pas plus que la religion et où la poésie elle-même, je le soupçonne, aurait quelque peine à se glisser. Us savent bien des choses,
mais ils en ignorent encore plus : ils ignorent leur âme, leur péché, leur Dieu, leur avenir; ils ignorent les contradictions redoutables au milieu desquelles nous sommes jetés. Paisibles derrière le mur de leur enclos, heureux du calme de mort qui règne dans leur petit horizon, ils remplacent tranquillement la philosophie par la physiologie, l'histoire par le fatalisme, la liberté par la nécessité; et, le monde moral une bonne fois supprimé, n'ayant à se préoccuper ni de nos origines ni de nos destinées, ils se livrent à l'adoration de la dialectique, des mathématiques, des sciences exactes et naturelles.
Il est clair que la méthode est sûre : pour simplifier les questions, rien de tel que de les supprimer; mais tout le monde n'est pas d'humeur à accepter cette simplification. 11 est des esprits indociles pour lesquels les problèmes moraux et métaphysiques subsistent en dépit de tout. Vous ne les délivrez des ditiicultés delà foi que pour leur imposer les difficultés bien plus insurmontables de l'incrédulité. — Ils se sentent libres et responsables; n'y a-t-il ni liberté ni responsabilité? Ils contemplent la création ; n'y a-t-il pas de créateur? Ils se heurtent à la souffrance et au péché; n'y a-t-il pas de déchéance? Ils sentent en eux des besoins infinis; n'y a-t-il point d'infini pour les satisfaire? Ils voient l'Évangile apparaître tout à coup il y a dix-huit siècles et enfanter un monde nouveau, le monde la vraie liberté; quelqu'un a-t-il inventé Jésus-Christ et l'Évangile? Ils contemplent les victoires d'une doctrine qui a tout contre elle; son triomphe n'est-il point un miracle ?
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Ce sont là aussi des difficultés. Il n'est pas toujours donné à l'homme de les tenir pour non avenues, et de s'enfermer dans un univers de fantaisie, où la logique n'ait point à s'inquiéter de la conscience et où tout se borne à des combinaisons de gaz s'opérant sans trouble , parce qu'elles ne rencontrent sur leur route ni un amour ni une volonté.
Les difficultés de l'Évangile, si grandes soient-elles, paraissent bien petites lorsqu'on les compare à celles du système qui nous envahit maintenant, le système de Darwin.
Épicure,quile premier avait enseigné avec éclat la formation de l'univers par la rencontre fortuite des atomes, n'osait pas supprimer entièrement l'idée du divin et réclamait je ne sais quel hommage pour les « dieux inactifs. » Nous sommes moins timides et plus logiques : étant donnés une molécule première et un premier mouvement (il faut toujours en revenir à cette chiquenaude que n'avait pu éviter Descartes), les évolutions créatrices commencent et la nature se suffit à ellemême. Les organisations rudimentaires naissent d'abord; puis elles se modifient et créent de nouveaux organes selon les circonstances et les besoins. Génération spontanée et transformation des espèces, voilà, nous dit M. Bernard, les deux doctrines de l'école de Darwin : la matière produit spontanément un lichen; il se transforme en herbe; l'herbe devient un chêne, le chêne un insecte, l'insecte un singe, le singe un homme. Accordez à M. Darwin des évolutions innombrables, des millions de siècles, des millions d'espèces intermédiaires et d'êtres de transition, il n'en demande pas davantage; la puissance de la nature, armée de la
sélection naturelle, c'est-à-dire du pouvoir de rejeter incessamment ce qui est mauvais et d'ajouter ce qui est bon, remplacera avantageusement le créateur.
Ce n'est pourtant pas si simple que cela en a l'air. Ce que le matérialiste sait le moins bien, c'est son commencement. 11 n'est pas facile d'imaginer un commencement naturel des lois naturelles l. D'ailleurs on nous parle beaucoup de ces lois immuables ; mais les liquides et les gaz se comportent tout autrement dans un corps vivant que dans un laboratoire de chimiste et la vie reste à expliquer. On ajoute qu'on ne sort pas de la science positive et qu'on repousse sans miséricorde toutes les hypothèses; mais l'éther est une hypothèse et la science ne s'en passe pas, les atomes sont une hypothèse et la science repose sur cette supposition au moins étrange d'une limite à la divisibilité de la matière étendue.
Ce n'est pas tout, et sans parler de l'âme humaine, de ses besoins et de ses sublimes instincts, comment expliquer par les évolutions de la matière l'instinct même des animaux? Voici un insecte, comme le remarque M. Chevreul, qui n'a jamais vu son père et sa mère. Il n'imite pas; qui lui a appris à accomplir un travail merveilleux? Qui a fait des mollusques de si admirables architectes, dont les spirales, dont les hélices sont d'une perfection inimaginable? Les combinaisons de la matière ne m'expliquent pas que l'agneau qui vient de naître devine qu'il doit teter sa mère, que l'oiseau donne à son nid précisément la forme qui lui convient, et qu'une mouche douée d'un pressentiment
1 . Voir M. Marc Bréqnet, Divinité de la révélation chrétienne
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mystérieux aille déposer son œuf dans le corps d'un animal dont la chair nourrira plus tard sa progéniture. Si large qu'on fasse la part de la matière, il est malaisé de lui attribuer de l'esprit. La matière donnant des instincts, la matière plaçant des prévisions dans les bêtes, la matière leur inspirant des actes dont aucun besoin actuel, dont aucun apprentissage, dont aucun souvenir, dont aucune expérience acquise ou transmise ne donne le mot, cela n'est pas très-simple à admettre. Il paraît que les amis de la science positive ne s'inquiètent pas de si peu. .
On nous objecte, il est vrai, que nous ne tenons pas compte du temps, lequel explique tout. Ce n'est point mon avis; le temps, ce me semble, n'explique absolument rien. Vous auriez beau entasser les millions de siècles sur les millions de siècles, la matière sera toujours la matière, elle ne se transformera pas en intelligence. C'est bien le cas de dire avec Àlceste :
Le temps ne fait rien à l'affaire.
Au bout d'un milliard de siècles pendant lesquels se seront succédé des insectes qui ne connaissent pas leurs parents, il ne sera pas plus aisé de comprendre qu'ils aient acquis leur instinct et appris à faire leur ouvrage. Je vous accorderai, si vous voulez, qu'en y mettant le temps, on pourra composer Ylliade en jetant au hasard des caractères d'imprimerie; ce que je ne vous accorderai pas, c'est qu'en accumulant les combinaisons de la matière on puisse mettre une pensée quelconque dans l'univers.
Je laisse aux hommes compétents le soin de réfuter par des faits la théorie de la sélection naturelle. S'il est
une loi que les savants aient le droit d'opposer à ceux qui parlent de lois, c'est celle de la fixité immuable des espèces. Les espèces qu'on découvre à l'état de momies dans les sépultures égyptiennes ne diffèrent en rien des nôtres. Jamais on n'a vu une espèce se transformer dans une autre et les variétés que produit la domestication sont si peu profondes, qu'elles disparaissent à l'état sauvage. 11 y a mieux enfin que les catacombes d'Egypte, il y a les couches géologiques. Là reposent écrites en caractères ineffaçables les annales de ces siècles sans nombre qu'on aime à invoquer; eh bien, y a-t-on découvert quelque part un animal de transition? Le long passage d'une espèce à une autre y a-t-il laissé quelque trace? Les essais successifs s'y font-ils voir? Les êtres incomplets, les organes en train de s'achever figurent-ils dans les stratifications terrestres? Notez d'ailleurs que les animaux géologiques sont loin d'appartenir uniquement aux classes les plus simples; outre les radiés, on trouve là des articulés et des vertébrés. Or les indices du passage d'une classe à l'autre manquent aussi bien que ceux du passage d'une espèce à une autre espèce.
Qu'on nous permette donc de penser que la création est plus facile à admettre que les évolutions, et que le surnaturel est plus raisonnable que l'action indépendante des forces delà nature. Entre la matière qui crée l'intelligence et l'intelligence qui crée la matière, mon choix est fait. J'ajoute qu'il est fait entre la nécessité et la liberté.
Si, au lieu de Dieu, vous me donnez des gaz, de la lumière et de l'électricité, vous portez à ma liberté un coup dont elle ne se relèvera pas. Le Destin antique avait encore l'air d'être quelqu'un; vos lois immuables
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de la nature n'ont plus cet air-là. Décidément la fatalité grossière des choses règne et gouverne seule. Moimême, suis-je bien une personne? En tous cas, je ne puis être une personne libre et responsable, car les lois nécessaires qui m'ont fait, ont fait mes vices et mes crimes.
Là est l'écueil sur lequel se briseront éternellement les Systèmes naturalistes. Accordez-leur tout ce qu'ils voudront : voici une matière qui n'a pas eu de commencement; dans ses transformations innombrables elle a enfanté les êtres. C'est bien, nous avons retranché Dieu, mais comment retrancher la conscience? On aura beau douer la nature, c'est-à-dire la matière, des puissances les plus merveilleuses, on n'arrivera pas à établir un rapport quelconque entre elle et la morale. La morale sortant de la matière! Ah, je mets au défi et les alambics des laboratoires et ceux mêmes de l'imagination; jamais ils n'essayeront d'opérer la transformation de la matière en morale. La transmutation des métaux n'était rien, comparée à la transmutation nouvelle dont il s'agit ; le grand œuvre du xixe siècle est autrement impossible que celui du moyen âge. Il se peut que l'unité de substance se trouve un jour et qu'on parvienne à faire de l'or; il ne se peut pas qu'en prenant de la matière on parvienne à en tirer le moindre atome de moralité.
Sans aller jusqu'aux énormités de Darwin, tous les matérialismes commettent le même attentat : dans leur passion de supprimer Dieu, ils suppriment l'homme; la morale s'efface, la responsabilité est tuée du même coup que la liberté.
Avec une âme qui n'est qu'une résultante et qu'enfante
la rencontre des molécules chimiques, comment voulez-vous que je sois libre? Votre monde matériel n'a pas la moindre issue sur le monde moral. Je me livre à des opérations qui semblent intelligentes, et qui ne sont que la conséquence forcée des mouvements de mon organe cérébral1. En quoi serais-je plus responsable ou plus libre qu'une cornue de laboratoire? Mon cerveau sécrète ma pensée, comme mon estomac digère; à merveille ! que les gens en qui il y a beaucoup de phosphore montrent de l'esprit, du courage, et qui sait? de la vertu. Moi, je sens que le phosphore me manque.
0 liberté ! que tu es précieuse et grande ! qu'on reconnaît bien en toi l'un des traits ineffaçables de l'image divine ! Comme on sent bien que toutes les attaques contre Dieu se dirigent contre toi et que nous ne pouvons pas te défendre sans défendre aussi l'Évangile ! Le voilà, l'homme du matérialisme : quelque effort qu'on fasse parfois pour lui conserver quelque chose qui ressemble à la morale, on ne saurait y parvenir, car la matière c'est la nécessité2.
Nous pourrions continuer cette revue sommaire des systèmes qu'on nous propose en remplacement de l'Évangile, toujours nous reconnaîtrions ceci : chacun d'eux a en soi une difficulté auprès de laquelle les difficultés du surnaturel chrétien me semblent bien petites, ils nient uniformément la liberté.
Prenez une doctrine plus modérée que le matéria-