‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 115 sur 196 · er août · texte numérisé non relu

er août

nous semble faux, parce qu'une conviction, qui n'est pas la nôtre, a été celle de nos pères ou de notre pays? Nos pères! Et pourquoi pas nos grands-pères, qui étaient païens? Comptons-nous nous présenter devant Dieu en lui disant : J'ai la religion de mes pères? Osonsnous nous présenter devant le tribunal de notre propre conscience en disant : Je fais profession de croire ce que je ne crois pas, parce qu'il s'agit de la religion de mes pères?

Tout le problème de la liberté morale est engagé là ; car où il n'y a plus de vérité, il ne peut y avoir de liberté. Sans doute, il est plus commode de mépriser la vérité que de la servir, de s'indigner quand un comte de Stohlberg se fait catholique, et de regarder tout changement de religion comme une lâcheté. La lâcheté, savez-vous où elle est ? Elle est dans les pratiques que ne ratifie pas le cœur. Moins nous sommes religieux, plus nous tenons à la religion de nos pères. En la conservant, on s'engage aussi peu que possible ; les usages traditionnels excluent l'idée d'un choix et d'une détermination personnelle. Or il convient de montrer avant tout qu'on ne met nulle importance à ces sortes de choses.

La Bible appelle Satan « le père du mensonge; » c'est pour cela qu'il est le père de l'esclavage. II brise le lien du vrai et du bon. Où est le Pascal qui écrira pour nous de nouvelles Provinciales? Qui défendra la dignité humaine contre ces systèmes de pieux mensonges et de réserves mentales naissant à chaque instant sous nos pas? Une servitude incomparable se glisse au fond des âmes : on fausse les consciences; on nous apprend à ne rien croire et 5 tout pratiquer.

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Ce que Rousseau avait enseigné dans sa Profession de foi du vicaire savoyard, une autre plume vient de le redire en termes qui ont ému et troublé notre génération. Je cite une phrase : « Oh ! que de tombes discrètes autour des églises de village cachent ainsi de poétiques réserves, d'angéliques silences! Ceux dont le devoir a été de parler, égalent-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul? La théorie n'est pas la pratique; l'idéal doit rester l'idéal... »

L'angélique silence est celui du prêtre qui a prêché l'Évangile sans y croire, et célébré solennellement les rites d'une religion qu'il considérait comme fausse. Où en sommes -nous, grand Dieu, et que deviendra notre siècle, si l'énervante théorie des angéliques silences, c'est-à-dire des mensonges utiles et des convictions qui n'obligent pas, vient fausser la conscience publique? Sous prétexte de haute spiritualité, on restera membre ou même pasteur d'une Église dont on rejettera tous les dogmes. La vie morale sera corrompue jusque dans ses sources.

Lorsque Henri IV disait : « Paris vaut bien une messe, » il exprimait tout crûment un calcul sacrilège qui est aussi vieux que le monde. Personne, du moins, ne pouvait s'y tromper. Aujourd'hui on le prend de plus haut; c'est au nom du dédain transcendantal, c'est au nom de la noble indifférence que professent les grands esprits pour ces mêmes questions de vérité qui passionnent le vulgaire, qu'on s'installe dans la calme région des sérénités antiques. On traite les divers cultes avec le même respect, la même largeur et le même mépris que les Romains du bon temps abritant dans leur panthéon banal les divinités du monde entier.

C'est ainsi que les dédaigneux fonderont, on nous l'annonce, la religion de l'avenir. Armés d'une suprême indifférence, animés des sentiments que donne la grande curiosité et qui sont l'inverse du dogmatisme, ils obtiendront un admirable résultat, « l'adoucissement général de toutes les Églises. » Ces Églises auront alors deux sortes de fidèles, « les uns croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et ne tenant qu'à l'esprit. »

Ceux-ci resteront sans scrupule aucun dans leurs Églises respectives, « profitant de leur culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. » Le dogme ne tardera pas à devenir « une arche mystérieuse que l'on conviendra de n'ouvrir jamais. » Si l'arche est vide, qu'importe? L'essentiel est d'avoir une arche. La religion subsistera, on y tient ; une religion sans surnaturel, sans révélation, sans salut, sans prière, et pour tout dire, sans Dieu. Mais le beau sera que l'on continuera à y parler de Dieu, du surnaturel, du salut et de la révélation. II y aura là des prières; on lira avec vénération les livres saints dont on aura mesuré l'absurdité; on célébrera des cérémonies dont on saura le néant. — Le lecteur voit ce que la nouvelle religion compte faire de la morale !

La libre pensée (cela s'appelle ainsi) ne doit rencontrer devant elle d'autre obstacle que la libre réfutation. Ce n'est pas nous certes qui voudrions qu'on la gênât en rien. Qu'elle soit libre. Ce dilettantisme qui trouve le monde « curieux » et qui n'a garde de s'échauffer sur des misères telles que Dieu, l'âme et

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l'éternité, cette insouciance hautaine qui, ne faisant cas que des sciences, range la religion parmi les pratiques indifférentes que règle l'usage et auxquelles on se conforme sans examen, ce mépris de la vérité qui autorise des actes désavoués par la conscience, cet athéisme qui se proclame dévot, constituent un des enseignements les plus pervers qui aient corrompu l'humanité. De toutes les attaques dirigées contre l'Évangile, celle qui le loue et le maintient est incontestablement la plus dangereuse. Quels esclaves nous serons, quand on nous aura dépouillés de nos derniers moyens d'indépendance, la foi au vrai et le sens moral !

Ne nous y trompons pas cependant, le grand attrait des nouvelles doctrines, c'est qu'elles promettent la liberté. — Quand l'homme sera délivré enfin du ciel, de l'éternité, de l'invisible, de l'idéal, de ce qu'on ne peut mesurer, analyser et peser, il sera libre. Quand il n'y aura plus ici-bas qu'une multitude athée (allant d'ailleurs à la messe et au prêche) , quand nous ne croirons plus qu'à la matière et à la force, les temps de servitude seront finis. En effet, l'autorité n'existera plus.

L'autorité? mais il n'y a pas de liberté sans elle. C'est l'autorité de Dieu qui nous rend libres vis-à-vis des hommes; c'est l'autorité de la justice qui nous rend* libres vis-à-vis de l'iniquité. Supprimez l'autorité de la conscience dans le cœur de l'homme, vous avez un esclave ; supprimez l'autorité des lois dans une société politique, vous avez un pays livré au plus dur des despotes, l'anarchie.

Ce serait une histoire piquante, et plus triste encore que piquante, celle des servitudes de la libre pensée.

Les directeurs, vous pouvez m'en croire, ne manquent point à cette Église-là. On s'y ferait montrer au doigt, si l'on n'emboîtait le pas derrière monsieur un tel, l'oracle du jour.

Je sais bien que l'esclavage qu'on redoute par-dessus tout, c'est celui que les chrétiens considèrent comme la condition même de la liberté ; on tient à être délivré de certaines idées importunes qui inquiètent l'âme et assombrissent la vie; on voudrait retrouver ce beau ciel calme et pur de la Grèce, que n'obscurcissait aucun nuage. Être sur la terre sans se tourmenter au sujet de l'éternité, jouir de la vie sans se préoccuper de la mort, demeurer en paix, échapper aux appels, aux avertissements de l'amour chrétien, voilà le secret du bonheur.

L'amour chrétien n'est pas le seul qui trouble. Toute affection, quelle qu'elle soit, sera une cause d'agitation. Si vous voulez être conséquent, ne vous bornez pas à supprimer Dieu, supprimez aussi l'homme, n'ayez ni parents, ni enfants, ni amis; arrêtez les battements de votre cœur et l'élan de votre intelligence, car une chose est certaine, tout ce qui nous élève nous dérange, pour s'assurer une paix complète il faudrait ne plus penser et ne plus sentir.

On nous parle de rompre notre chaîne, de laisser là les questions creuses et angoissantes, de nous réfugier dans le giron de la science positive, à l'abri de la métaphysique et de l'idéal; on nous offre de nous fortifier, c'est le mot qu'on emploie, par la sainte insouciance de l'avenir. Ce conseil-là est aussi vieux que le monde, et, sauf la nuance nouvelle que la science vient d'introduire, le langage des libérateurs d'aujourd'hui ressemble trait pour trait à celui des libérateurs de jadis. Écoutez Ho-

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race : « Ne t'inquiète point de savoir quelle tin les dieux nous ont réservée à toi et à moi. Sois sage, filtre tes vins et retranche les longues espérances du court espace de la vie. » Écoutez maintenant Henri Heine; il nous promet que nous serons heureux et libres « quand nous aurons détruit le servilisme jusque dans son dernier refuge, le ciel. » C'est la même doctrine, insouciante avant l'Évangile, passionnée et violente depuis l'Évangile, parce que depuis lors on se sent en présence de l'ennemi.

Oui, l'ennemi est là, et il n'est plus si aisé maintenant d'oublier qu'on a une âme. Quand Mme du Deftand s'écrie qu'elle « n'espère que dans le, néant, » quand Voltaire, plus léger, écrit sa phrase célèbre : « Supportons la vie qui n'est pas grand'chose, ne craignons pas la mort qui n'est rien du tout, » on sent que l'un et l'autre se sentent en face d'une chose qui occupait fort peu les compatriotes d'Horace , l'éternité.

Un homme de beaucoup d'esprit, auquel on avait demandé un jour le secret de sa gaieté, répondait : a Je ne pense jamais à la morte » La recette n'est pas à l'usage de tout le monde ; avouons pourtant qu'elle n'est pas sans efficacité.

Mais ce n'est pas tout de vivre tranquille, il faut mourir tranquille aussi et sans se poser les questions fâcheuses que l'Évangile nous apprend à poser. Si le plus libre est celui qui pense le moins et qui sent le moins, il faut célébrer l'affranchissement de l'homme par la légèreté. Qui n'en a vu de ces morts effrayantes à force de calme? Rien ne les trouble; le par delà est absent. Ni craintes, ni espérances, ni problèmes d'au-

cun genre ; on s'endort pour l'éternité, comme on s'endormirait pour le sommeil d'une nuit.

Ce n'est pas la mort qui est vaincue ici, c'est l'âme. L'engourdissement moral n'est pas la liberté. Un bandit mexicain qu'on pend demande qu'on le tourne de façon qu'il n'ait pas le soleil dans les yeux. Est-ce un héros? Cet homme reçoit la mort comme il l'eût donnée. Ne me parlez pas de la paix brutale des âmes qui n'ont rien senti et rien prévu, qui ne pleurent rien, n'espèrent et ne redoutent rien , et qui, rassurées par quelques pratiques, ne se troublent pas un instant à l'idée de comparaître devant Dieu !

La science indépendante peut donner, qui en doute? ce genre de tranquillité. Lorsqu'il ne s'agit que de s'étourdir et de s'engourdir, nous sommes passés maîtres. S'affranchir est une autre affaire.

L'Évangile, lui, ne nous affranchit pas de nos affections, de nos pensées; s'il supprime l'esclavage de la crainte, c'est qu'il a brisé auparavant l'esclavage de la condamnation et du péché. Il nous délivre sans nous mutiler; il ne nous ferme pas les yeux, pour que nous échappions à la vue du péril. Non, sa méthode est tout autre. Il veut que nos yeux s'ouvrent mieux, que nous envisagions le péril de plus près, que notre vie morale soit plus active et plus entière ; puis, à l'heure des joies comme à celle des douleurs, comme à celle de la mort, il nous donne les nobles énergies de l'homme libre. Loin de faire de nous les serviteurs aveugles du temps où nous sommes nés, de notre entourage, de notre race, de notre tempérament, des évolutions historiques et de la fatalité, il nous offre gratuitement une liberté telle, que dans tous les temps, dans tous

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les pays, dans toutes les familles, en dépit des penchants personnels, des milieux, des circonstances conjurées pour les courber vers la boue, des âmes se redressent et regardent le ciel.

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