SOURCE PROFONDE DES SERVITUDES
Il importait de signaler et déjuger les doctrines de servitude; mais si nous nous en tenions là, nous n'aurions rien fait. Par delà les doctrines il y a autre chose ; les idées fausses n'expliquent pas tout; je dis plus, elles ont besoin d'être expliquées elles-mêmes, car si elles sont cause elles sont aussi effet. Qui les a produites? qui les fait accepter?
II n'est pas si simple de nier la conscience, ou la vérité, ou le libre arbitre, ou le Dieu vivant. Pour admettre le fatalisme de l'histoire ou celui de la vie privée, pour se croire machine et ne plus sentir en soi l'action responsable de la volonté, pour se contenter de la morale indépendante, pour descendre jusqu'à la
morale des utilitaires ou des épicuriens, pour adhérer aux thèses monstrueuses du positivisme, du matérialisme et du panthéisme, il faut obéir à quelque chose qui s'appelle la corruption du cœur de l'homme.
La corruption du cœur explique seule la perversion des idées. L'homme déchu, qui tient à écarter le devoir et à se soustraire aux luttes douloureuses contre le péché, est capable de tout, même de se précipiter dans l'esclavage ; afin de n'être plus responsable, il consentira à ne plus être libre. La liberté devient son grand ennemi : il ne veut la rencontrer ni dans le ciel ni sur la terre. Parlez-lui d'une matière éternelle, de lois éternelles, d'évolutions éternelles; réduisez Dieu à n'être que la substance éternelle qui se transforme sans fin, il n'aura garde d'y contredire. En vain sa conscience, cet hôte incommode, fera-t-elle entendre ses protestalions, l'homme trouvera bon d'être esclave, pourvu que l'esclavage règne partout dans l'univers.
Esclave, il l'est, et nous devinons maintenant pourquoi. Par delà les doctrines de servitude nous entrevoyons les causes de servitude. Je devrais dire : la cause, car s'il y a plusieurs manifestations du mal en nous, le mal a cependant son unité. C'est à cette profondeur qu'il est indispensable de creuser, lorsqu'on tient à découvrir la source commune d'où jaillissent incessamment et les doctrines servîtes, et les sentiments serviles, et les actes serviles. C'est au cœur même qu'il faut regarder; les cœurs d'esclaves font les vies d'esclaves; et les cœurs d'esclaves ce sont les cœurs corrompus.
Qui nous corrompt, nous asservit. Il y a longtemps que les despotes s'en doutent et qu'ils énervent les
consciences afin d'affaiblir les caractères. Quiconque met le bien-être avant le devoir est incapable d'indépendance.
Si voulez voir un esclave, allez voir le malheureux qui s'est affranchi du devoir. — Le voilà libre! Il ne sera plus gêné comme tant d'autres! 11 fera ce qui lui plaît ! — Libre, lui? Il est esclave. Le devoir c'est la liberté. À quoi résistera-t-il ? Au nom de quoi résisterat-il? Au nom de ses goûts, de ses intérêts, de son repos ?
De durs tyrans se dressent à sa droite et à sa gauche. Il ne sait devant qui se courber le plus bas, devant les convoitises ou devant les craintes. Ses désirs lui ôtent un à un tous ses scrupules, c'est-à-dire tout ce qu'il pourrait avoir encore d'indépendance et de dignité. Les voilà, désirs d'argent, désirs de jouissance, désirs de succès, désirs d'approbation. II fait ce qu'il faut faire; il dit ce qu'il faut dire ; il pense ce qu'il faut penser.
Et les craintes! je n'en connais pas une qui n'écrase et n'avilisse l'homme que sa conscience ne défend plus. La crainte de Dieu elle-même devient alors un instrument de servitude. Il y a certes une crainte de Dieu qui affranchit; il en est une autre qui rend esclave. — Je ne crois guère en Dieu; en tous cas, je ne l'aime point ; mais qui sait? s'il existait? s'il jugeait? si le plus sûr était de se mettre en règle? — Et l'esclave est là, tremblant, lâche, balbutiant, sous le poids de la terreur et du calcul, je ne sais quelle odieuse prière.
Cette crainte de Dieu apparaît surtout quand la crointe de la mort lui donne accès chez nous aux approches de la dernière heure. — Si tout finissait? Et si rien ne finissait? Et si ce qu'on raconte d'une autre vie
avait quelque fondement? — L'esclave frissonne. H y a, dit-on, des procédés de salut; que risque-t-il? 11 s'y précipite les yeux fermés : il récite des formules d'esclave, il accomplit des cérémonies d'esclave 1.
Et qu'ai-je besoin de parler de la mort? La crainte est partout pour qui n'est pas gardé par le devoir. L'inquiétude le guette au coin de chaque carrefour. Que sera demain? Que sera après-demain? Qu'apporteront les jours suivants? Oh ! qui lui rendra le service de le délivrer de lui-même et du gouvernement de sa vie?
Soyez tranquilles, quelqu'un s'en chargera : une dernière crainte, en complétant la servitude, lui ôtera en même temps ses agitations et ses amertumes. La crainte du monde excelle à faire des esclaves qui ne regimbent plus contre le joug et qui finissent par l'aimer. Du jour où nous acceptons notre consigne, l'œuvre est achevée.
Je me trompe, un dernier pas reste à faire. Après la servitude que créent les désirs et les craintes, vient celle du misérable qui n'a plus ni craintes ni désirs. Ceci c'est la fin. Le cœur ne bat plus, la créature morale a cessé d'être. Maintenant arrive que pourra : allégé du poids des convictions et des émotions, cet homme va devant lui, sans rien souhaiter, sans rien redouter, mangeant, dormant, faisant ses affaires. Et il mourra comme il a vécu, indifférent à tout, ne s'inquiétant ni de la vie, ni de la mort, ni du présent, ni
\. L'Évangile est sans pitié pour ces menteries soi-disant pieuses: « Tout ce qu'on ne fait pas avec foi est un péché. » Romains, XIV, 23. Ai-je besoin d'ajouter que le pécheur qui se tourne réellement vers Dieu, fût-ce à la dernière heure, n'est jamais repoussé ?
de l'avenir, ni de l'éternité, ni des siens, ni de luimême, ni de quoi que ce soit au monde, engourdi, blasé, impassible... et esclave.
Je ne voudrais pas démontrer l'évidence. La grande servitude, la servitude mère, si j'ose parler ainsi, celle qui enfante toutes les autres, c'est la dépravation de Pâme. Ah ! que je le connais, cet asservissement au péché! Que c'est dur! Que c'est humiliant! Comme on sent bien qu'on n'en sortira jamais par ses seules forces! Souvenez-vous de la parole de l'apôtre : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »
II y a dans ce cri une aspiration ardente vers la liberté. Qui la souhaite ainsi est en voie de l'obtenir. Que dis-je? il l'a déjà obtenue : la délivrance est commencée lorsqu'elle est désirée, et il n'y a que l'esclave révolté qui s'indigne de ses fers.
Quant aux esclaves satisfaits, on sait ce qu'il en faut penser. Plus le mal grandit en nous, moins nous le sentons : il devient notre maître, au point que nous cessons presque de nous distinguer de lui. Le jour arrive enfin où notre servitude est notre seconde nature. Voyez ce débauché : il avait commencé par connaître les luttes et les remords; maintenant le voilà établi dans son inconduite ; il y est bien, il ne souhaite pas autre chose.
Nous pourrions prendre un à un les vices grossiers, ceux de l'ivrogne, du joueur, du menteur; nous verrions que chacun d'eux est un tyran. Mais je n'ai garde de m'arrôter à ces vérités si connues et de tomber dans le lieu commun. La dégradation humaine prend di-
verses formes ; le fond ne change pas, c'est toujours un esclavage, ce sont toujours des âmes qui se courbent et deviennent peu à peu incapables de se relever 1.
Est-il un spectacle plus navrant que celui-là? Un cœur qui se dessèche, un homme qui abdique, un être créé à l'image de Dieu qui renonce à être libre; quelle pitié! Ses appuis se brisent l'un après l'autre, le désir du bien, la foi au vrai, et jusqu'au sentiment douloureux de sa misère; sa conscience n'est plus écoutée, sa déchéance ne le trouble plus, il est résigné , presque content. L'asservissement par le mal est achevé.
Ainsi les questions de liberté sont avant tout des questions de morale. Et j'en rends grâce à Dieu, car il ne dépend d'aucun homme, d'aucun fait, d'aucune institution de nous asservir. Notre liberté véritable et fondamentale réside dans une région où n'atteignent pas les événements. Libres au dedans, nous finirons toujours par l'être au dehors. Mais il s'agit d'être libres audedans, et ce n'est pas une petite affaire. Cela obtenu, le reste ira bien; nous n'aurons pas à mendier des .libertés politiques, demandant à deux genoux qu'on nous accorde quelque lambeau de loi. Pourquoi men-
4. Un des hommes qui ont le mieux observé cette servitude morale, M. le pasteur Martin, directeur de la colonie agricole de Sainte-Foy, s'exprime ainsi dans son dernier rapport: « Le péché use sans merci d'un pouvoir tyrannique. Il abaisse, corrompt, dégrade. Il flatte, il amorce, il violente, il énerve, il donne le verlige, il rend imbécile. » — Il n'y a pas un mot ici qui ne soit écrit sous la dictée de l'expérience. Bien des centaines d'enfants corrompus et profondément esclaves ont passé à Sainte-Foy ; beaucoup, grâce à Dieu, y sont devenus des hommes libres,
dier quand on est riche? Notre trésor est là, et la clef est dans notre main.
Être libre, que ce serait bon! Appartenir à la vérité et au devoir, aimer, n'avoir ni haines, ni amertumes, ni envies, se confier en Dieu, vouloir ce qu'il veut, jouir de ses dons, attendre ses délivrances, travailler à toute bonne œuvre, soutenir toute noble cause, voir clair sur sa route, savoir où l'on va et en savoir le chemin, sentir qu'on a mis tous ses biens en sûreté, n'aspirer qu'aux félicités élevées, quelle joie ! Je voudrais que l'étude à laquelle nous nous livrons nous apprît à la désirer. En sondant une à une les causes de notre esclavage, j'espère que nous sentirons naître en nous ce besoin, cette soif ardente de l'affranchissement qui fait qu'on s'écrie : Mon Dieu, délivre-moi du mal !