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CHAPITRE III

LA DURETE

Il ne manque pas d'égoïstes qui ne sont pas précisément durs. Pourvu que leurs affaires se fassent et que leurs intérêts soient à l'abri, ils ne s'opposent pas à ce que d'autres aient sujet de se réjouir. Incapables, cela va, sans dire, de cette bienveillance active qui s'appelle la charité, ils ont parfois une bienveillance en quelque sorte passive. S'ils s'aiment trop pour aimer leur prochain, ils ne le haïssent pas, ils lui sourient volontiers et lui souhaitent bonne chance. Ils n'ont point de fiel ; les émotions d'une sympathie superficielle ne leur sont point inconnues. Ils sont faciles à vivre, bons enfants.

La dureté de cœur est donc une servitude à part (car c'en estime), et nous ne saurions la passer sous silence.

Les voici, les âmes sèches, dont le contact est toujours un froissement. Elles auront peut-être quelques hautaines vertus, dures et sèches comme elles-mêmes; mais c'est tout. Les compassions, les tendresses, le côté humain de notre nature, tout cela leur manque.

Il en est qui ne sont que dures': les passions haineuses ou jalouses ne les hantent du moins pas. Dans ce cercle de l'enfer du Dante où nous venons d'entrer,

celles-là sont les meilleures et les moins misérables. Vous les avez maintes fois rencontrés ces hommes de bronze. Vous avez entendu leurs sentences qui tranchent comme un glaive : — Les maux d'ici-bas sont inévitables, Dieu l'a voulu! S'il y a des abîmes de souffrance, de tentation et de désespoir, qu'y pouvons-nous ! Ne faut-il pas des pauvres à côté des riches, des malheureux à côté des heureux, des damnés à côté des élus!

Notez que ceci n'est pas pour eux un de ces faits devant lesquels on s'arrête en frémissant et mettant la main sur sa bouche; ce n'est pas un de ces abîmes où l'on n'ose regarder, car ils donnent le vertige. Non, tout cela ne les remue en aucune façon ; nulle corde du cœur ne vibre en eux, ils ont le bon lot, que d'autres s'arrangent! Dieu et mon droit.

Ils habitent un pays où la lumière ne pénètre pas. La lumière est douce, aimable; elle éveille la vie, elle ouvre le calice des fleurs. Que voulez-vous qu'elle fasse dans les régions glacées où nous venons de mettre les pieds? Parmi les servitudes morales j'en imagine peu de plus effrayantes que celle-ci.

Quelle est notre vocation ici-bas? Notre conscience nous la révèle clairement par le malaise qu'elle nous inflige quand nous nous en écartons et par les joies pures qu'elle nous donne quand nous y retournons. — Nous sommes appelés à aimer; mais la sécheresse d'âme nous le défend. Nous sommes appelés à combattre le mai qui est en nous; mais ce mal est avant tout la sécheresse d'âme, et tant qu'elle subsiste, aucun progrès véritable n'est possible. Nous sommes appelés à servir les causes généreuses; mais les causes géné reuses ne sont chéries et servies que par les cœurs gé-

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néreux. Nous sommes appelés à être heureux, oui heureux, eu dépit des douleurs de la vie ; mais la sécheresse d'âme exclut jusqu'à la pensée d'un bonheur digne de ce nom. Enfin nous sommes appelés à être libres; mais la sécheresse d'âme nous met en esclavage. Elle nous rend aussi incapable des émotions, des palpitations et des mouvements de la vie, que le serait un cadavre pris dans les glaces polaires.

Celte servitude si rude devient bien plus rude encore quand la malveillance se joint à ladurelé. Nous avons tous rencontré des hommes qui étaient durs sans être malveillants. S'ils ignoraient ce que c'est que d'être joyeux avec ceux qui sont dans la joie et de pleurer avec ceux qui pleurent, ils ne connaissaient pas davantage ce que c'est que de haïr. Enfermés dans leur rude carapace, n'ayant aucun contact avec d'autres humains, ils ne plaignaient personne, n'aidaient personne, mais aussi n'attaquaient personne.

Par malheur, les âmes inaccessibles à la sympathie ne le sont pas aux antipathies passionnées. Qu'un sentiment d'envie s'éveille chez elles, et elles deviennent positivement méchantes. Alors leur servitude redouble : je les vois courbées sous l'obsession de cette pensée rongeante : Pourquoi celui-ci réussit-il mieux que moi? On l'applaudit, on l'exalte; a-t-il plus de talent? A-t-il rendu plus de services? D'où vient que je suis mis en oubli?

Quiconque a commencé à se dire cela a renoncé à être libre. 11 appartient à sa jalousie, il travaille sous ses ordres, sous son fouet toujours levé. Qu'il le veuille ou non, un plus fort que lui le gouverne, lui inspire ses

sentiments, ses préoccupations, ses craintes ignobles et ses ignobles désirs. Son tyran ne le torture pas seulement; il le rabaisse et le rapetisse. Son supplice de chaque jour est aussi une dégradation de chaque jour.

Chez d'autres, la méchanceté naît d'elle-même, en dehors des provocations de l'envie. Certaines âmes dures sont en même temps des âmes positivement malveillantes. Le dénigrement est pour elles un besoin, je n'ose dire un plaisir.

En tous cas, elles ne connaissent que ce plaisir-là. Découvrir le mauvais côté de toute chose et de tout homme, deviner les intentions perfides, soupçonner les motifs intéressés, mettre en doute les dévouements et les vertus, passer les succès au laminoir d'une critique morose, décourager ce qui s'élance, ramener à terre ce qui s'élève, attrister ce qui s'égaye, blâmer, gémir, déplorer, découvrir les défaillances de la vertu, les faiblesses du talent et les taches du soleil, quelle joie !

Ah! Dupont, qu'il est doux de tout déprécier!

Ge sont là joies d'esclaves. L'homme libre a des bonheurs différents. Il aime, il sympathise, il admire, Le beau côté est celui qu'il aperçoit le premier. Il excuse, il encourage, il réserve sa sévérité pour luimême et son indulgence pour autrui. Aussi voyez, que de braves gens il rencontre sur sa route ! Et que de bons livres! Et que de belles œuvres I Et que de motifs d'espérer! Il espère, en effet. Quoiqu'il voie le mal et qu'il s'en afflige, il n'a garde d'oublier la victoire remportée il y a dix-huit cents ans. Il sait que

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nous sommes chargés non de gémir, mais de travailler. Et il travaille, et il le fait joyeusement, en fils de la maison. Il aime le service de son Père céleste : il se sent chez lui. il obéit à des commandements qui lui sont précieux, il combat sous un drapeau dont il est lier. Aussi n'est-ce pas ici le soldat de rencontre, ramassé par les racoleurs, enrégimenté de force; c'est le volontaire, champion de la meilleure des causes.

Auprès de l'homme libre représentez-vous maintenant l'esclave. Enchaîné par ses haines, réduit à leurs voluptés amères et empoisonnées, marchant dans la nuit qu'elles font, il ne peut ni relever la tète vers le ciel, ni respirer à pleine poitrine une bouffée d'air pur. L'oppression des sentiments mauvais est sur lui. La malveillance qui siège en lui attriste tout autour de lui, elle dépeuple son cœur et sa vie. Ce qui réussit le blesse, ce qui grandit lui fait tort, ce qui est heureux l'offense. Sa passion venimeuse rêve je ne sais quel nivellement dans le mal. Et plus il va, remarquez-le, plus ses griefs s'accumulent. N'a-t-il pas vu ceci dans la version diabolique de l'Évangile : « Vous ne pardonnerez pas vos offenses à ceux que vous avez offensés! »

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