L'ÉGOISME
ia moins hideuse et la moins brutale, elle remplit mieux qu'une autre le but que nous nous sommes proposé. Elle nous met en mesure de saisir dans sa nature essentielle une cause de servitude qui, à force de se faire intéressante, touchante et subtile, échappe souvent aux sévérités de la loi morale. Pour apprécier avec justice les tendances mauvaises de notre nature, il importe de les prendre dans leur manifestation la moins odieuse. Autrement le jugement s'applique aux aggravations accidentelles du vice, et le vice lui-même échappe à la flétrissure qu'il méritait.
C'est le vice que j'ai cherché a saisir; j'ai voulu montrer ce que fait de nous l'égoïsme le plus honnête, à supposer qu'il y en ait de tels. Quant aux égoïsmes grossiers, je ne m'arrêterai pas longtemps à instruire leur procès.
Tel homme, fort peu porté à l'analyse et qui ne coupe guère de cheveux en quatre, écrase tout autour de lui sous sa lourde personnalité; mais ce qu'il écrase d'abord, c'est lui-même. Il fait des esclaves, mais en commençant par lui. Voyez-le : poursuivant sans vergogne son succès, sa gloire ou son profit au travers de ce qui lui fait obstacle, allant à son but aux dépens de qui il appartiendra, marchant sur les autres, blessant, mutilant, à la manière de ces batteries qui parcourent au galop un champ de bataille et broient sous leurs roues cent blessés plutôt que de faire un détour, il se donne pour ce qu'il es(, un franc égoïste.
Ce tyran-là serait-il un homme libre? — Je pourrais répondre qu'aucun tyran n'est libre, et qu'on achète toujours au prix de sa liberté l'avantage de tuer celle d'autrui. Ne nous contentons pourtant pas d'une telle
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réponse, si fondée soit-elle; examinons ce qui se passe dans le cœur de l'égoïste brutal.
Est-il maître chez lui? Peut-il céder aux instincts élevés d'une nature que Dieu a créée pour le bien? Non, ce despote a un despote. Le moi lui défend d'être bon, d'être généreux, d'être juste, d'être aimable; le moi lui défend d'être heureux.
Il y a, grâce à Dieu, des esclaves à la chaîne qui sont plus libres que lui mille fois, car ils possèdent leur âme. Ils aiment leurs frères, ils servent leur Dieu, ils espèrent, ils agissent, ils vivent. En dépit du joug indigne qui les opprime, ils marchent, ils avancent, ils remplissent leur noble destinée d'hommes, ils se perfectionnent, ils grandissent; leur pauvre vie se fait belle. Elle se fait indépendante aussi : dans le saint oubli d'eux-mêmes, ces esclaves ont parcouru la route lumineuse au bout de laquelle on trouve la liberté.