LA RECHERCHE DES BIENVEILLANCES
C'est pis encore, c'est de la servitude. Oui, nous avons perdu la liberté, sans laquelle on ne fait rien de bon icibas. Nous ressemblons à ces maladroits qui se savent tels et que rend cent fois plus gauches la conscience de leur gaucherie.
Notez d'ailleurs qu'il ne s'agit ici ni d'approbation ni de succès, il s'agit de sympathie. Nous pouvons nous passer de réussir ; nous nous passons difficilement d'être aimés; Je sais tel homme très-peu désireux de louanges, et que la malveillance systématique a consterné. Quand l'injustice, qui froisse toujours, se donne carrière, quand ceux sur qui l'on comptait faiblissent, quand on se heurte au parti pris, alors on fait le brave peut-être, on chante pour ne pas pleurer ; mais n'y regardez point de trop près, sous cette vaillance il y a bien des tristesses, sous cette indépendance il y a déjà peut-être comme un avant -goût d'asservissement.
11 ne faut pas qu'il en soit ainsi. Quoique la sympathie soit douce, quoique certaines natures surtout la souhaitent passionnément, gardons-nous de la transformer en nécessité absolue. Notre liberté morale demande à être défendue aussi de ce côté-là. Ce sera difficile, sans doute : après avoir accepté la désapprobation et l'insuccès, accepter au besoin la cessation des bienveillances accoutumées, faire passer sa conviction et son devoir avant cela, ne pas fléchir, demeurer libre, ce n'est pas le fait des âmes vulgaires. Plus il y a de délicatesse en nous, et plus certaines brutalités nous atteignent; plus nous sommes aimants, et pins nous nous sentons éperdus à la rencontre de visages ennemis.
Alors naissent pour nous deux tentations : celle de la lâcheté et celle du découragement.
Deux chaînes qui conduisent à l'esclavage. — Si nous sommes lâches, si nous reculons devant l'ennemi, si nous achetons un retour de faveur, il est bien clair que nous avons cessé de nous appartenir. Si nous nous décourageons, si l'affreuse parole : A quoi bon ! vient se glisser sur nos lèvres, nous renonçons à ce qui. faisait notre force. Qu'est-ce qu'un soldat qui a jeté ses armes? Qu'est-ce qu'un homme qui a mis sous clef ses convictions? Le cœur libre est celui qui regarde plus haut que le succès, plus haut même que la sympathie, qui espère contre toute espérance, qui croit à la puissance intrinsèque de la vérité, qui se confie au Dieu de vérité et qui sait attendre. — « S'il tarde, attends-le. »
Ce serait une étude curieuse que celle des rapports qui existent entre la haine et la servitude. J'ai dû me borner à ces rapides indications; au reste, quiconque lit avec attention l'histoire, remarquera que les grandes libertés se sont toujours fondées dans l'espérance. Les désolations éloquentes d'un Démosthène ou d'un Tacite sont admirables pour protester contre le despotisme qui s'approche, mais elles sont aussi impuissantes qu'admirables; ces voix âpres se font entendre à l'heure des décadences sans remède. La fondation des gouvernements libres s'accomplit dans de tout autres conditions : il y faut l'enthousiasme, la foi naïve, l'élan général, les chaudes sympathies; il faut que le foyer soit brûlant, pour que le chef-d'œuvre du statuaire jaillisse du moule.
La liberté n'est point hargneuse* Essayez de la fonder
LA RECHERCHE DES RIE iWEI ELANCES. 171
sur la haine, haine des classes, défiances, jalousies, passion de nivellement, ardeur de se venger et de punir, vous n'y parviendrez jamais. Ce qui vous manque pour cette œuvre ce sont des cœurs ouverts, de larges espérances, des perspectives lumineuses; ce sont de hautes aspirations, des générosités, des dévouements, des estimes, des admirations et, pour tout dire, des sympathies.
Non; la haine ne fonde rien, ni liberté morale, ni liberté politique. La haine asservit celui qui l'éprouve et risque d'asservir par contre-coup celui qui en est l'objet. La haine rabaisse, rapetisse et corrompt tout. Je hais la haine.