CHAPITRE Y
LA SOIF DU SUCCÈS
Si le besoin absolu de sympathie fait quelques esclaves, la soif du succès en fait beaucoup plus. Autant le premier sentiment est digne de compassion et presque de respect, autant le second est inexcusable. C'est ici le cas d'appuyer un peu plus que je ne L'ai fait dans les chapitres précédents et d'entrer dans quelques détails. Me permettra-t-on, puisque je tiens une plume, d'examiner au point de vue particulier des écrivains la triste et malheureuse maladie que je signale? Ils n'en souffrent pas seuls, mais il est certain qu'ils en souffrent beaucoup. Par le temps qui court, ce danger d'asservissement existe surtout pour eux. Prenons donc cet exemple ; le lecteur généralisera lui-même ce que nous aurons exprimé d'une façon trop spéciale.
La soif du succès crée une véritable dépendance. Les préoccupations qui nous envahissent alors sont de celles qui rabaissent l'âme et la diminuent. Ne supposons rien d'ignoble : il n'y a eu ni concessions faites aux dépens de la conscience, ni flatteries adressées aux journalistes en renom; soit, mais il y a eu attente fiévreuse, inquiétude, malaise. La liberté morale a fait naufrage.
LA SOIF DU SUCCÈS
La soif du succès peut aller jusqu'à nous créer de toutes pièces des infortunes réelles. Nous souffrons, nous faisons souffrir, nous tombons dans ces défaillances d'esclaves, l'impuissance, la langueur, le mécontentement morne qui enfante des doléances et n'aboutit à aucun déploiement d'énergie.
Et voici une vie où le soleil s'éteint, où le bonheur s'éclipse, où les grâces de Dieu ne se sentent plus, où la piété et la foi s'ébranlent. Elle est envahie jour après jour par une susceptibilité malsaine, qui voit partout des manœuvres, qui suppose des persécutions et des noirceurs. Nous voilà concentrés sur nous-mêmes, vulnérables par delà toute mesure.
Cela est bien misérable et bien petit, n'est-ce pas? Ah! l'inquiétude vaniteuse est certes un esclavage. Être sans cesse sur ses gardes, se défier, s'irriter, quel supplice ! Que deviennent à ce régime la vigueur de notre pensée et l'indépendance de nos sentiments? La simplicité de cœur affranchit; l'amertume de cœur asservit. Voyez Rousseau chez ses amis : — On est injuste envers moi! Il y a complot! Il y a mot d'ordre! Je sais quel homme a tout dirigé, quelle haine s'est donné carrière !
Vous n'êtes pas Rousseau et vous plaignez sa folie? Je le veux bien, mais comme lui vous perdez la liberté de votre âme, à mesure que vous la laissez envahir par les soupçons. L'Écriture nous avertit que les racines d'amertume ne troublent pas seulement, elles souillent1. Écartons de nous le plaisir amer que nous trouvons à nous plaindre des hommes, à gémir sur leurs injus-