‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 13 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ENCORE i/lNDE

Je crois avoir décrit avec vérité les vieilles destinées de cette Inde où l'on ne doit méconnaître ni la conscience du devoir, ni la recherche du vrai, ni la préoccupation du salut; mais où les influences énervantes du panthéisme, du néant divin et humain, de la métempsycose, des castes, de la domination cléricale, de l'ascétisme, de la polygamie et de l'abaissement des femmes ont étouffé un à un les germes d'affranchissement moral.

Achevons notre étude; les tendances à la contemplation, à l'indifférence, à l'absorption, n'ont pas encore trouvé leur satisfaction complète et leur formule définitive; le bouddhisme, dont je viens d'annoncer rapproche, n'est pas encore venu. Quand il sera là, il n'y aura plus rien à souhaiter; la doctrine de servitude sera parfaite, et malgré les vertus touchantes du fondateur, malgré la beauté de certains préceptes, malgré la douceur exquise de l'atmosphère au sein de laquelle nous serons transportés, nous sentirons qu'entre la liberté et le bouddhisme la conciliation est impossible.

Et il se trouve des esprits élevés qui (au nom de la

liberté, notez-le bien) exaltent les croyances indiennes, en les comparant à l'Évangile !

Le bouddhisme est une croyance indienne. Rien ne m'a arrêté dans mes premières études sur l'Orient comme cette indication de la statistique qui semble rattacher le bouddhisme à la Chine. Le bouddhisme chinois! Cette religion du désespoir et de la mort appartenant en propre à ce peuple si pratique, si préoccupé de vivre, de devenir fonctionnaire, de passer des examens et de fabriquer de petits vers ! La métaphysique de Bouddha donnant la main à la morale de Confucius! Tout cela m'a gêné, il m'en souvient, jusqu'au moment où j'ai enfin appris et compris que j'avais affaire à un produit très- authentique du génie indien, que le bouddhisme n'est en Chine qu'à l'état de doctrine importée, acceptée sans trop sourciller par la nation la plus indifférente de la terre, qui trouve moyen d'amalgamer Confucius et Sakiamouni, et qui, sous l'enveloppe banale d'un culte officiel, pratique tranquillement deux ou trois cultes contraires.

Nous essayerons d'apprécier au chapitre suivant l'influence que le bouddhisme marié au confucéisme et avant tout au scepticisme paisible qui caractérise les Chinois, a exercée sur leur liberté morale. Pour le moment, restons dans les limites de l'Inde, vraie patrie du bouddhisme, où il a vécu pendant des siècles avant d'aller dominer ailleurs.

C'est, en effet, mille années avant Jésus-Christ que Sakiamouni paraît avoir accompli sa réforme. Le bouddhisme est une révolution intérieure du brahmanisme, dont il conserve, en les exagérant encore, le

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panthéisme énervant, les transmigrations mortelles- à l'individu, les aspirations à l'indifférence et au néant, mais dont il renverse les castes.

Qui dit révolution dit mouvement ; nous nous retrouvons donc de nouveau en présence du fait étrange que je signalais au commencement, la recherche du vrai, et par suite un certain degré de liberté morale, se maintenant en Asie malgré tous les éléments de servitude qui s'y sont accumulés.

Constatons le fait; ne nous hâtons pas de le juger. Nous serons mieux à même de nous en former une idée juste lorsque nous aurons examiné en détail la seconde religion de l'Inde, le bouddhisme.

La seconde vit longtemps côte à côte avec la première, sans provoquer aucune lutte violente. Tolérée parles Brahmanes, elle accomplit au bout de cinq ou six cents ans la conquête deCeylan, son vrai sanctuaire-, elle passe clans l'Indo-Chine et à Java; elle se met en train de convertir à ses dogmes le tiers peut-être du genre humain.

C'est après quinze siècles seulement, ne l'oublions pas, que le brahmanisme commence à persécuter les bouddhistes et les force à transporter en Chine leur patriarche et le centre officiel de leur action. Le Thibet et tous les peuples tartares acceptent la religion exilée et envahissante. Elle s'installe partout, en Corée, au Japon, tant elle convient au génie de l'extrême Orient. Et toutefois l'Inde, qui seule avait pu lui donner naissance, ne parvenait pas à la supprimer chez elle; elle semblait même ne pas le vouloir, car mille ans après la grande persécution on rencontrait encore dans les plaines du Gange et de l'Indus des traces nombreuses

du culte bouddhiste, des temples et des couvents.

Je n'entrerai pas dans rémunération très-fastidieuse des livres sacrés du bouddhisme. II y a trois «corbeilles» ou recueils, dont le dépouillement nous mènerait loin *. Les Soutras des bouddhistes remplissent à peu près le même rôle que les Védas des brahmanes. La parole de Bouddha, mise en écrit par ses disciples, voilà ce qu'ils sont censés renfermer. Par malheur, les disciples n'ont pu se mettre d'accord ; plusieurs rédactions rivales ont été publiées, plusieurs conciles se sont réunis pour décider la question, plusieurs sectes ont lutté sur ce terrain, sans arriver à autre chose qu'à grossir le nombre des compilations qui forment la Bible bouddhique.

Si nous cherchons maintenant quelle est la doctrine qui s'y trouve, nous sommes frappés avant tout de la théorie des bouddhas.

Qu'est-ce qu'un bouddha? tout simplement un homme qui, ayant traversé la série entière des transmigrations, ayant habité la terre, l'enfer et le ciel, s'est purifié à tel point par ses vertus, qu'il a mérité de ne plus renaître; il est entré dans le Nirvana, il est parvenu à ne plus être.

Le voilà bouddha, supérieur aux. dieux qui subissent encore le malheur de vivre. Les dieux l'adorent, les dieux lui obéissent, il est « dieu des dieux ».

Il n'y a jamais deux bouddhas à la fois sur la terre. Le Bodhisattva, ou Bouddha en puissance, attend dans le ciel des dieux le moment de la mort du bouddha

1. Voir, pour tout ceci, non-seulement M. Ampère et M. Brunei, mais M. Barthélémy Saint-Hilaire : Le Bouddha et sa religion.

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auquel il doit succéder. Alors seulement il naît luimême au sein de la famille qu'il a choisie.

Mais, outre ces bouddhas secondaires dont la succession se continue encore au Thibet dans la personne du Dalaï-Lama, le grand-pontife du bouddhisme, il y a eu un petit nombre de bouddhas suprêmes, incarnations de la substance universelle, de ce quelque chose qu'on ne pourrait personnifier et nommer Dieu sans fausser la doctrine panthéiste. Sakiamouni, le fondateur du bouddhisme, est le quatrième de ces grands bouddhas.

On sait son histoire : sa famille, famille souveraine d'ailleurs, n'appartient pas à la race des Brahmanes, mais à celle des kchatryas. On pressent, à ce seul fait, que le régime des casles va être renversé. Sakiamouni mène d'abord la vie brillante à laquelle l'appelle sa naissance ; de nombreuses femmes composent son harem. Mais la tristesse, ce n'est pas assez dire, l'horreur de l'existence le gagne. Il a rencontré successivement un vieillard, un malade, un mort, et les misères d'ici-bas ont assailli sa pensée de telle sorte, qu'il aspire au non-être.

Le voilà ascète. Pendant six années de solitude il se livre aux pénitences les plus rigoureuses. Puis il se lasse de suivre cette voie ; il rassemble des disciples, il prêche, il fait du bien et manifeste d'une façon souvent touchante les profondes sympathies qui sont en lui.

Mais là n'est pas encore !a perfection, le besoin du non-être qui s'est emparé de lui réclame une satisfaction véritable. Sakiamouni se plonge dans la contemplation ; il monte sur un arbre, médite, s'absorbe, arrive ainsi au but suprême et meurt.

Son dernier enseignement a dominé et transformé tous les autres. Sur son système entier, sur sa morale souvent belle, pèse la doctrine du non-être. Ce qu'il propose à ses disciples, c'est d'échapper à l'existence, de comprendre que le monde, la matière, la vie, l'individu, n'ont aucune réalité.

Je m'arrêterais plus longtemps à exposer la théorie du bouddhisme, si je ne l'avais décrite d'avance en parlant du brahmanisme, dont le principe est le même. Seulement Bouddha l'applique avec une rigueur qui le rend presque nouveau. Voici la différence fondamentale :

Le panthéisme brahmaniste est plein de Dieu, si j'ose m'exprimer ainsi ; l'action de la divinité y est partout et semble essayer de racheter par sa surabondance ce qui manque à sa réalité personnelle.

Avec Bouddha, le vide se fait, l'idée de Dieu s'efface. On se sent tout près du naturalisme athée; par delà le monde éternel, qui n'est guère qu'une éternelle illusion, il ne reste rien, rien à la lettre, que le Nirvana. C'est là qu'il faut aller, et par le plus court chemin. Décidément, la fatigue de vivre est le seul ennemi à vaincre; le Nirvana, la non-existence, est le seul bien véritable.

Qu'est-ce, je le demande, que le foyer soi-disant divin de l'irradiation centrale d'où tout procède? Qu'est-ce que cette substance absolue, l'incompréhensible Bouddha? De lui part une lumière qui s'affaiblit en s'éloignant. Il n'agit pas ; il est la source involontaire d'où tout émane. Des incarnations qui sont des bouddhas apparaissent, et puis rentrent dans la béatitude du non-être. Des hommes, des animaux, des

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plantes, parcourent en gémissant la série des métamorphoses ; et leur but suprême est le néant.

Et plus le néant est partout (la remarque est de M. Ampère), plus le bouddhisme s'efforce de le racheter par l'extravagance de la durée et des dimensions. Loin de le racheter, il îe complète ainsi ; l'excessif touche au fantastique, et le fantastique achève de détruire toute conscience de réalité.

Essayez de concevoir l'homme conservant le sentiment de sa liberté morale au milieu de ces entassements monstrueux qu'enfante fatalement une force sans pensée et sans volonté! Imaginez un individu au sein de ces saturnales du panthéisme!

Voici le monde des hommes. Au milieu se dresse le mont Merou. Le long de ses flancs sont les six cieux des désirs, qui vont en s'épurant et s'affaiblissant. Audessus siège le pays des formes, où désirs et plaisirs n'entrent pas; et cette région de la sainte indifférence n'a pas moins de dix-huit étages superposés.

Mais le monde des hommes n'est qu'un point dans l'immensité. Ici apparaît (je pille toujours M. Ampère) une arithmétique effrayante : d'abord le chiffre modéré de cent quadrillions de mondes; ensuite, ce chiffre multiplié par lui-même, l'unité suivie de soixante-huit zéros; et ainsi de suite, jusqu'au dixième nombre, « indiciblement indicible » , l'unité suivie d'assez de zéros pour former en typographie une ligne d'un kilomètre et demi.

Arrêtons-nous, cela donne le vertige. — Notez que cet univers qui repose sur la fleur de lotus a pour voisins dans la même tleur je ne sais combien de quintillions d'univers semblables. Et notez encore que c'est

par myriades de myriades que se comptent les fleurs de lotus.

Il en est de môme pour le temps. Les périodes, ou kalpas, commencent toutes par la vertu qui sort passivement de Bouddha. Mais elle s'affaiblit peu à peu. Alors lés désirs apparaissent, l'insensibilité bienheureuse succombe. Ainsi va le monde, jusqu'au jour où le feu le détruit, après quoi le vide règne, il ne fait ni nuit ni jour.

Et le temps amène un autre kalpa.

Ce n'est pas pour satisfaire une vaine curiosité que j'ai rappelé ces choses; j'ai tenu à montrer ce que devient la liberté humaine au sein d'une croyance parfois vantée et la plus répandue peut-être qu'il y ait icibas. Au sein de ces abîmes béants, en face de cette émanation mécanique, sur ces univers accumulés, sous la voûte de ces cieux mornes, l'àme ne sait où se prendre. Quel Dieu trouver? qui prier? à qui aller? D'ailleurs, la prière est doublement absurde, car elle exprime un désir; or, tout désir est un mal, car il est un signe de vie. L'homme accompli ne peut ni prier, ni désirer, ni jouir; il ne souffre pas non plus; il se perd, il contemple; il n'agit plus, il ne s'émeut plus, il n'existe plus.

Qu'importe maintenant qu'au milieu de tant de siècles, aux divers étages de la pyramide des mondes, on voie apparaître de temps en temps une manifestation spéciale de la substance absolue d'où tout émane? Ces incarnations de Bouddha s'appellent comme lui, et comme lui elles proclament le néant. Chacun des bouddhas, Sakiamouni comme ses prédécesseurs, recherche l'absorption et y aboutit. Jamais doctrine de servitude ne fut plus logique et plus complète.

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Le culte du bouddhisme est connu. Il ne s'agit, au fond, que d'honorer Sakiamouni, de célébrer sa mémoire, de vénérer ses reliques. Rien de ce qui forme la partie vivante et spontanée de la religion ne se rencontre ici : ni élans de cœur, ni cris de détresse, ni sentiment poignant de péché, ni expression de la piété des simples fidèles.

Un vaste clergé, très-organisé, très- hiérarchique, revêtu d'habits distincts, séparé du commun deshommes par le célibat, aboutissant à un chef suprême qui est le Dalaï-Lama, s'interpose partout entre le peuple et ce qu'il faut bien, pour éviter les circonlocutions, appeler la divinité. Le clergé se charge de tout ce qui concerne les rapports de ce monde avec Bouddha; il accomplit les rites, entonne même une façon de prière, ou au besoin charge les moulins à prière de les débiter à sa place.

Du reste, il a laissé croître à l'ombre du bouddhisme toute uneforêtde superstitions populaires. Les hommes, quoi qu'on fasse, ne se contentent pas d'une substance universelle qui rayonne ; ils ont besoin , quand ils regardent le ciel, d'y trouver quelqu'un. De là le culte des génies. Si l'intelligence centrale, si le Bouddha suprême n'est pas un être particulier à force d'être la source de tous les êtres, les dieux secondaires auront du moins l'avantage d'être des personnes, ou peu s'en faut. L'imagination populaire en a mis partout, dans l'eau, dans l'air, dans les murs des maisons. Rien n'arrive dont un génie ne soit cause; les bouddhistes multiplient les cérémonies pour les fléchir.

Pauvres gens ! qui s'étonnerait de la fantaisie qui les pousse à peupler tant bien que mal ce vide immense qui les attire et qui les attend? En fait de vide, le bouddhisme a dépassé le brahmanisme, ce qui semblait difficile. Il ne s'agit plus ici de se perdre en Dieu, mais de se perdre dans le rien.

Qu'on dispute sur le sens précis du Nirvana, je le veux bien. Les admirateurs du bouddhisme, car il y en a et cela s'explique par les grands côtés de sa morale, s'efforcent de croire que le Nirvana, ce but suprême, cette récompense et cette béatitude des saints, n'est pas tout à fait le néant.

Je n'ai garde de les contredire : on est d'ordinaire plus près du vrai en croyant au bien qu'en croyant au mal, lorsqu'il s'agit de systèmes que l'on déteste.

Admettons que le Nirvana ne soit pas le synonyme exact du néant. En tout cas, il signifie ce calme profond, cette vie réduite à son minimum, qui semblent annoncer la cessation de l'existence individuelle. L'individu a disparu, pour ainsi dire, car il n'a plus ni affections, ni pensées, ni désirs; il s'est identifié avec l'être absolu. Que l'apathie parfaite ne soit pas le néant, que l'abolition de tous les modes d'être et de sentir ne soit pas la destruction, j'y consens, quoique la différence me semble difficilement appréciable. A côté du nihilisme , une métaphysique subtile parviendra à placer une chose qu'il est plus aisé de nommer que de définir; à la bonne heure, cette chose sera le Nirvana, Les bouddhistes répéteront les paroles de Bouddha : « Tout m'attriste, et je désire entrer dans le Nirvana ; » ils aspireront à atteindre le rivage opposé. Gela suffit;

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nous savons que sur ce rivage opposé rien ne vit et que c'est là ce qui fait son charme irrésistible.

La vie est le mal, voilà le dogme des dogmes. Pendant les périodes (kalpas) dont se compose l'existence de l'univers, à mesure que la vertu de Bouddha qui se communique à l'ensemble s'affaiblit graduellement, quelle est la conséquence immédiate de cet affaiblissement du divin? La vie apparaît, les désirs apparaissent; la déchéance s'appelle vie et désir, la sainteté s'appelle insensibilité et vide.

Dans le vide, on se repose d'avoir vécu. Le vide d'ailleurs a ses degrés, le bouddhisme est parvenu à distinguer dix-huit espèces de vides. On dirait une cloche pneumatique, où l'opérateur poursuit jusqu'aux dernières traces du dernier atome d'air vital.

Le brahmanisme aboutissait à Dieu, ou du moins à la substance absolue d'où tout part et où tout retourne ; le bouddhisme aboutit au vide. Disons le vide, au lieu de dire le néant.

La route est longue, au reste, pour y parvenir, et pendant ce temps l'individu, déjà si malade, achève de périr broyé et re broyé sous la pesante roue des transmigrations. Ne nous éténnons pas si la liberté ne parvient pas à prendre pied chez ces peuples où nul n'est soi, où la personnalité n'est jamais que provisoire et où le couronnement de la métempsycose doit être le vide définitif. Loin d'être surpris des servitudes, je suis surpris de rencontrer encore ici et là parmi les hommes qu'écrase une telle croyance quelques symptômes de vie morale.

Ah ! je comprends cette immense lassitude, ce besoin

d'en finir qui saisit de pauvres âmes en présence du cercle fatal d'existences misérables qu'elles sont condamnées à traverser. Emportées à travers le temps et à travers l'espace par la métempsycose, elles essayent de se réfugier dans le néant. La vie leur apparaît si redoutable, qu'elles rêvent de ne plus vivre ; je ferais comme elles.

Figurez-vous des transmigrations qui épuisent l'échelle des êtres; voyage indéfini, toujours tourmenté, sans cesse interrompu par la mort et par l'oubli. Et c'est à recommencer ! Et le voyage n'est pas seulement interrompu par des milliers de morts, il l'est aussi par le supplice de l'enfer. Le bouddhisme a placé deux enfers sur le passage des créatures qui parcourent leurs transformations et qui ont besoin d'expier, de se purifier par la souffrance. Chacun de ces enfers, dont les tourments valent ceux du Dante, renferme seize étages de douleurs. Les âmes coupables passent par tous les étages, sans qu'il en manque un seul.

Puis le voyage continue, l'âme changeant d'habit, de nom, de conscience de soi à chaque relais. Enfin on arrive, les plus mauvais finissent par aboutir, par l'effet des existences successives, à la sainteté, à l'indifférence et au vide.

11 va sans dire que le bouddhisme a ses couvents. Aucune religion n'a autant de moines; c'est un vrai moyen âge. — Je laisse à part les solitaires et je me contente de rappeler ces moines, seul clergé des bouddhistes, qui vivent en commun, tonsurés, célibataires, portant l'habit jaune, ayant pour règle de renoncer à toute propriété individuelle et de mendier.

J'ai parlé du moyen âge bien des choses semblent

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ici nous y reporter. Les beaux temps du bouddhisme ont multiplié les monastères, les donations aux monastères. On ne cessait alors d'entendre le son des cloches saintes; ,on allait de pèlerinage en pèlerinage adorer des religieux; on environnait les religieux d'une immense vénération. Ceux-ci menaient une vie d'abstinence, se livraient aux austérités, faisaient de longs noviciats. Non contents de dire leur chapelet, ils instruisaient les enfants; le couvent, c'était l'école, c'était la bibliothèque; la dévotion, la science, la littérature, le mouvement d'idées que comporte une religion d'esclaves, tout s'était réfugié là. On allait au couvent se mettre en retraite ; les moines distribuaient en aumônes aux portes du monastère une portion de ce qu'ils avaient recueilli en mendiant.

Aujourd'hui encore, les bonzes ou talapoins qui habitent les nombreuses pagodes-couvents de Siam, sont traités par le peuple avec beaucoup de respect. Dans le Birma, un souverain dévot et presque moine nous reporte aux souvenirs de notre roi Robert. Il n'est pour ainsi dire personne parmi les Birmans qui n'ait suivi, enfant, les écoles des religieux et qui n'ait même passé plusieurs années dans les couvents1.

Les vies oisives et mendiantes des moines bouddhistes ne sont pas très-édifiantes , j'en conviens. Néanmoins la vénération subsiste et les aumônes destinées aux bonzes forment dans le budget des Birmans un article qui surprendrait notre parcimonie. Il y a là un état social que nous ne connaissons plus, mais que nos pères du xe siècle auraient compris.

1. Voir un article de M. Bastian : Revue des Deux Mondes, 18GG. i. 4

Si le bouddhisme établit une distinction profonde entre les laïques et les clercs, s'il appelle un clergé ascète et mendiant à occuper la première place, il n'en proclame pas moins une morale dont les devoirs concernent tous les hommes sans exception, et c'est par là que la liberté, qui semblerait avoir dû périr mille fois, retrouve encore la force de manifester sa présence.

Elle a la vie dure, Dieu l'a voulu ainsi. Comme elle ne saurait entièrement disparaître sans emporter avec elle l'homme lui-même, il n'arrive nulle part qu'on parvienne à l'anéantir. Où les dogmes panthéistes menacent de l'étouffer, la morale vient à son secours et la recherche du vrai lui tend la main ; où la morale est rabaissée et la recherche du vrai remplacée par la pure croyance territoriale, les dogmes écrasants du panthéisme s'en vont. Nulle part, je le répète, les deux ennemis ne l'ont assaillie en même temps. Mais n'anticipons pas.

L'histoire de Bouddha est touchante. Lorsqu'on la lit, on se sent en contact avec une âme d'élite, désintéressée, aimant les hommes, aimant aussi la vérité. Sa charité rappelle, non pas précisément celle des apôtres, mais celle, bien plus quintessenciée, de certains saints du calendrier. Il fait l'aumône de ses yeux, l'aumône de sa tête; il livre son corps à un pauvre tigre qui meurt de faim.

Aussi ses disciples ne se sont-ils pas bornés à recommander en son nom l'observation des préceptes religieux, vénérer Bouddha, vénérer les reliques et les images de Bouddha, vénérer les livres qui contiennent

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la doctrine de Bouddha, vénérer les moines de Bouddha ; ils ne se sont pas bornés à proclamer les cinq préceptes moraux, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas commettre adultère, ne pas s'enivrer ; ils sont descendus plus avant dans la conscience humaine : i!s ont fait vibrer les cordes de l'amour et de l'humanité, si souvent muettes dans le monde antique ; ils se sont élevés parfois à des hauteurs telles, queM. Ampère va jusqu'à risquer un mot étrange : le christianisme de l'Orient.

Le fait est que la pensée de l'Évangile se présente d'elle-même à nous, lorsqu'au sortir des monstruosités dogmatiques que j'ai citées, nous rencontrons des splendeurs morales, bien inattendues et d'autant plus précieuses. Un système qui a fait des humbles et des débonnaires ne méritera jamais les condamnations sommaires du dédain.

Sans doute ces charités sont ascétiques, sans doute ces humilités sont ratlinées, sans doute ces pauvretés volontaires sont des pratiques, sans doute la grande puissance qui transforme est absente ici, il n'y a pas renouvellement mais mutilation; et pourtant c'est quelque chose cela; nous rencontrerons d'autres civilisations où la pensée d'un sacrifice volontaire, d'un devoir envers la vérité ne se montre presque plus.

L'histoire des bouddhistes signale des fondations d'hôpitaux. « Les maisons de médicaments, de bonheur et de vertu, » pour parler leur langage, apparaissent chez eux bien des siècles avant le christianisme.

Si je voulais peindre leur douceur à l'égard des animaux, il me faudrait redire et développer ce que

j'ai dit en parlant du brahmanisme. L'institution des hôpitaux a-t-elle été étendue aux bêtes? Je l'ignore. En tous cas, les moines sont tenus d'abandonner à leur intention dans des lieux déserts une partie de la nourriture qu'ils ont recueillie en mendiant. — Ce n'est pas à nous, si durs, parfois même si cruels et si lâches envers les créatures de Dieu, qu'il conviendrait de tourner en ridicule ces touchantes compassions.

Ce qui assure une place à la morale bouddhiste dans le respect des hommes, c'est le rang qu'elle assigne aux sentiments charitables. Elle dépasse de beaucoup le brahmanisme, en ce qu'elle est désintéressée. La doctrine des œuvres méritoires lui est inconnue; les macérations des ascètes sont sans valeur à ses yeux. Comme le bouddhisme, sous certains rapports, ressemble plus à une philosophie qu'à une religion, comme la notion nette de Dieu n'apparaît nulle part chez lui, comme il ne s'agit en tous cas que d'arriver au vide final , la bonté n'a jamais ici le caractère d'un calcul.

Et pourtant n'exagérons rien : la bonté des bouddhistes se relie à leur quiétisme ; c'est un peu la bonté de l'homme qui ne tient à rien, qui n'espère rien, qui se débarrasse volontiers de son bagage de vie.

Le roi de Kankarvana n'ayant plus qu'une seule petite mesure de nourriture pour l'empêcher de mourir de faim, fit cette réflexion : « Si je la mange, je vivrai; si u je ne la mange pas, je mourrai. » Puis il ajouta : « Que je la mange ou que je ne la mange pas, il faudra u toujours de toute nécessité que je meure; j'ai assez « de la vie. » Et il la donna.

J'ai assez de la vie; ce mot explique bien des sacrifices. Un bouddhiste s'écrie au moment où il va s'offrir

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en proie à une tigresse affamée : « Je n'abandonne la « vie, ni pour la royauté, ni pour le plaisir, ni pour le « rang de saka, ni pour celui de monarque souverain, (( mais bien pour arriver à l'état suprême de bouddha « accompli. »

Ces hommes compatissants et bons sont avant tout des hommes pressés d'en finir. « Va Purna, délivré, <t délivre ; arrivé à l'autre bord, fais-y arriver les autres; « consolé, console; parvenu au Nirvana complet, mona tres-en le chemin 1. »

La morale du bouddhisme ne cesse de recommander l'aumône, de flétrir l'égoïsme. Elle veut que tous les êtres, «qu'ils soient sur la terre ou dans l'air », témoignent de la charité des hommes.

Mais le bouddhisme nous réserve de bien autres surprises. C'est assurément un des faits les plus étranges et des plus inexpliqués de l'histoire que cette manifestation de vie au sein d'une doctrine de mort. L'âme humaine n'a jamais mieux montré ce que Dieu a mis de liberté en elle ; en dépit de sa chape de plomb, elle marche, elle s'agite; le poids du néant l'oppresse sans la tuer; avec une élasticité sans pareille elle réagit, elle se redresse ; sous ce ciel sans Dieu , sur cette terre réservée à la destruction, parmi ces créatures qui toutes marchent à l'envi vers la félicité de ne plus être, elle accomplit de grandes réformes sociales, elle s'enthousiasme pour des idées, elle les prêche, elle souffre à cause d'elles, elle sonde, elle cherche; elle semble

1. J'emprunte ces citations, tirées des livres bouddhiques, à M. Brunei : Avant le christianisme.

oublier un moment son quiétisme, sauf à s'y engourdir ensuite de nouveau. Elle se fait missionnaire , raisonneuse, travailleuse.

L'abolition des castes est une des plus magnifiques réformes qui se soient accomplies ici-bas. Ce qu'elle exigeait de courage et de forte conviction, ce qu'elle a dû exiger de dévouements obscurs indépendamment des souffrances dont l'histoire a gardé le souvenir, chacun peut l'imaginer. On assure qu'afin de mieux consacrer le nouveau principe de l'égalité des hommes, le bouddhisme a pris soin de choisir successivement ses premiers patriarches au sein des diverses castes indiennes : le premier de tous a été brahmane, le second kchatrya, le troisième vaisya, le quatrième soudra.

Sur un autre point, l'égalité des hommes a été proclamée par le bouddhisme : non content d'effacer la distinction des castes, il a effacé la distinction des pays. En plein paganisme antique, nous rencontrons là un système, plus philosophique que religieux il est vrai, qui renie le principe des religions nationales. Sans doute nous n'en sommes pas encore à cette sublime notion de l'Église, société des croyants, recrutée parmi tous les peuples par la seule adhésion personnelle ; mais si nous n'avons pas l'Église, nous avons déjà l'Humanité. Ce n'est pas peu de chose; parmi les Grecs et les Romains un petit nombre de génies supérieurs parviendront seuls à oublier par moments les différences de race, à supprimer les frontières, à sentir que les hommes sont frères, quelles que soient leur patrie, leur langue, leur race.

Et le bouddhisme no s'arrête pas là; après avoir aboli les distinctions de caste et de nation, il essaye

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une autre réforme : la femme est admise par lui aux cérémonies religieuses; il lui reconnaît une âme, il fait cesser la dégradation absolue qui pesait sur elle dans le brahmanisme. Révolution immense, qu'il a la gloire d'entreprendre, mais qu'il n'a pas la force d'achever. L'égalité des peuples était plus aisée à concevoir en Asie que l'égalité des sexes; le mépris des femmes avait alors des racines si profondes, que Bouddha luimême les injurie en essayant de les affranchir. Son dédain s'exprime avec une brutalité que, grâce à Dieu, nous ne comprenons plus.

Faisons encore un pas : approchons d'une idée sainte, l'idée de vérité. Le bouddhisme l'a-t-il saisie? A-t-il reconnu les droits du vrai sur notre conscience? A-t-il éprouvé le besoin de répandre des doctrines ? A-t-il eu une prédication? A-t-il eu un prosélytisme?

Pour prendre au sérieux la prédication bouddhique, il faut oublier l'institution merveilleuse que le christianisme seul a fondée parmi les hommes, l'enseignement populaire qui, sur tous les points du globe, met sans cesse à la portée des plus simples les plus hautes vérités. Mais, quelle que soit la distance qui la sépare de la prédication chrétienne, la prédication bouddhique a existé. Ce qu'Athènes et Home païennes n'ont jamais vu, l'extrême Orient l'a possédé. Du sein des monastères sortaient des hommes qui allaient exposant la morale, et plus souvent encore les subtilités métaphysiques du bouddhisme. Ce n'était là ni un fait constant, ni une pratique faisant partie intégrante du culte public; mais si rare et si exceptionnelle qu'elle fût, cette prédication a existé et des savants ont pu nous le

dire1, voilà vingt-quatre siècles que le bouddhisme prêche.

Si quelqu'un mettait en doute le mouvement intellectuel dont je cherche à donner une idée, je l'engagerais à lire d'abord la relation du voyage que fit au vne siècle de notre ère le religieux chinois Hiouen- Thsang, ensuite le bel ouvrage de M. Barthélémy Saint- Hilaire, le Bouddha et sa religion. On est surpris de rencontrer tant de braves gens enfiévrés de théologie.

Hiouen-Thsang entreprend et exécute un voyage périlleux, dans le seul but de réunir quelques traditions sur Bouddha , de rapporter en Chine quelques manuscrits, de visiter les grands monastères bouddhistes existant encore dans l'Inde, d'y soutenir la saine doctrine, de servir en un mot dans l'un et l'autre pays ce qui à ses yeux est la vérité.

Et Hiouen-Thsang n'a pas été seul à agir de la sorte. Avant lui, après lui, d'autres religieux ont accompli des voyages semblables. Ce n'est point un apostolat; il s'agit moins de gagner des âmes que de compléter des bibliothèques et de l'emporter dans certaines luttes intérieures. Mais ces luttes mêmes témoignent d'un état moral qu'on ne soupçonne guère quand on ne consulte que le paganisme des contrées méditerranéennes. Avouons qu'une croyance qui produit un Hiouen- Thsang, si désintéressé, si simplement dévoué et courageux, si fortement soutenu par l'amour de la vérité, était autre chose qu'un rite national. 11 faut voir l'intérêt immense qu'excite ce pieux voyageur, l'émotion des peuples et des princes, les efforts qu'on fait pour le

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