‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 14 sur 196 · M. Émile Burnouf · texte numérisé non relu

M. Émile Burnouf

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retenir, le respect avec lequel on reçoit ses décisions en faveur du grand Véhicule ! Il faut le voir à son retour, ramenant comme un conquérant ses dépouilles opimes portées par de nombreux chevaux, puis consacrant le reste de sa vie à mettre au service de ses frères les trésors théologiques qu'il a recueillis ! Il refuse les avantages personnels qui lui sont offerts, mais il ne peut empêcher que la puissance impériale n'environne sa personne et ses travaux de toute sorte de marques d'honneur.

Cette relation, à laquelle l'analyse de M. Barthélémy Saint-Hilaire vient de rendre la vie, jette beaucoup de jour sur un côté mal connu des religions de l'extrême Orient. Qui le savait, dans le grand public du moins, que l'Inde et la Chine avaient eu un moyen âge, d'innombrables couvents, une vraie scolastique, des docteurs aussi puissants que des princes, des questions subtiles publiquement discutées et passionnant les multitudes?

Au fond, l'homme est toujours l'homme. Les doctrines mêmes qui poussent le plus à sa destruction n'y parviennent jamais entièrement. Le paganisme occidental, armé de son territorialisme religieux et de la négation du vrai qu'il renferme, n'est point parvenu à le tuer. Le paganisme oriental a eu beau l'écraser sous le divin avec Brahma ou lui enlever le divin avec Bouddha , il n'est point parvenu à le tuer : l'homme est demeuré là, meurtri, impropre aux développements énergiques, incapable de liberté; cependant, au travers de sa somnolence et de sa servitude séculaire, il a eu son heure de réforme, et longtemps après, un mouvement d'idées, un conflit de sectes religieuses

et philosophiques- se prolongeait encore au fond de l'Asie.

Sachons être justes envers ces croyances antiques, qui sont aussi des croyances modernes, car elles ont conservé toute l'étendue, sinon toute la réalité de leur empire, et leur influence, bien qu'affaiblie, s'exerce aujourd'hui encore sur une très-grande partie du genre humain.

Sans doute elles sont devenues, et c'est le signe de leur déchéance, de simples croyances nationales, de simples traditions machinalement acceptées et qui intéressent aussi peu que possible la conscience; mais elles n'ont pas toujours eu ce caractère, et j'ai tenu à le rappeler.

Je n'ai pas moins à cœur, au reste, de prévenir une seconde erreur, qui serait plus grave que la première.

Dans notre enthousiasme, tout récent et parfois un peu factice, pour certaines civilisations asiatiques, nous pourrions être tentés d'établir je ne sais quelle égalité entre la foi qu'enfante le bouddhisme et celle que l'Évangile a introduite ici-bas; toute réserve faite quant aux questions d'erreur et de vérité, nous pourrions être entraînés à supposer que de part et d'autre le mouvement des consciences a été à peu près semblable. On ne saurait assez protester contre une pareille exagération.

Même à sa grande époque, le bouddhisme n'a rien eu qui ressemblât, de près ou de loin, à ce fait immense de l'évangélisation, qui commence aux apôtres. Il n'a connu ni ce besoin de répandre une révélation divine, ni cette ardente préoccupation du salut des âmes, ni

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cette conception absolue du vrai qui exclut radicalement son contraire. Entre le bouddhisme et le brahmanisme la lutte des doctrines ne tarde pas à s'épuiser; une sorte d'indifférence vague prévaut, et nous en trouvons plus d'une preuve dans les relations de Hiouen- Thsang avec les brahmanes. Et quel but se propose celui-ci, en fin de compte? De gagner des âmes à la vérité? Je n'oserais pas l'affirmer. 1 désire avant tout ramasser des livres et des reliques, compléter les recueils de traditions et de légendes, assurer enfin le triomphe d'une école sur une autre école, du grand Véhicule sur le petit.

A vrai dire, ceci est une œuvre monastique ; les corporations y jouent un plus grand rôle que les individus. Où est-elle là, je le demande, la sainte popularité de l'Évangile? où sont-ils les grands missionnaires laïques du livre des Actes et des Épîtres? Nous sommes loin de la religion qui fera sentir à chaque fidèle, grand ou petit, savant ou ignorant, l'obligation d'agir, de combattre, de devenir un témoin, de gagner ceux qui l'entourent par ses paroles, et plus encore par ses prières et par sa vie. Dans le paganisme de l'extrême Orient je vois des moines, des théologiens, des philosophes, parfois aussi des rois, qui mettent leur autorité au service de leur croyance; je ne vois pas le peuple de franche volonté, le peuple évangéliste, le peuple apôtre.

Il ne faudrait même pas considérer de trop près les travaux des religieux bouddhistes. Ce qu'on nomme chez eux des prédications, ce n'est souvent que la lecture machinale des Soutras. On sait comment elle s'accomplit aujourd'hui même à Ceylan. Les religieux

lisent de nuit, à la clarté des torches, du haut d'une chaire tournante, d'où la parole, ou plutôt le bruit sacré, se répand de façon égale sur la foule des auditeurs.

La foi de l'individu, cette manifestation suprême de la liberté, morale, n'a qu'une forme possible, l'Église, la société libre des croyants assemblés sous tous les cieux, le lien direct établi entre chaque âme et Dieu, la fraternité vivante des enfants du même père. La notion d'Église apparaît-elle, à un degré quelconque, au sein du bouddhisme?

Les disputes, les recherches, les travaux, les dévouements même dont nous avons parlé, portent l'empreinte de la scolastique. Rien de libre, rien de spontané ; le respect, que dis-je? l'adoration des manuscrits, des anciens, des commentateurs, des autorités, oui; on compile, on cite, on traduit; des monastères entiers sont voués à la transcription des vieux textes. A l'aspect de cette activité si prodigieuse et si stérile, on est presque tenté de prendre en horreur les idées, les discussions, les livres, la poursuite de la vérité; on se tournerait volontiers vers les peuples que le principe païen a franchement dominés, qui ont accepté leur culte et n'ont pas daigné se demander ce qu'il valait, qui ont trouvé bon que chaque nation eût le sien, et qui, dans l'insouciance suprême du vrai, ont concentré les énergies de leur âme dans la satisfaction des ambitions terrestres, faisant de la politique, faisant de l'art, laissant aux philosophes le soin de poser çà et là quelques questions sans conséquence sur l'âme et sur Dieu Il ne faut pas trop confondre le bruit avec la vie et les dissertations métaphysiques avec le mouvement des

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consciences en travail. Souvenez-vous de Byzance. Quelle société a été plus éprise que celle-là de recherches et de discussions? Il semblait qu'on n'y eût plus qu'une préoccupation : trouver le vrai. Voici des églises qui retentissent des acclamations provoquées par les sermons de Chrysostôme ; voici des couvents où l'on dispute sur la lumière incréée du Thabor; voici des empereurs qui prennent parti; voici des multitudes qui se passionnent. Et rien de sérieux, la mort partout ; derrière les subtilités et les disputes, s'avance d'un pas sûr le despote qui étouffera sous un pan de sa robe toutes ces velléités de liberté impuissante. Ayant suffisamment disputé, le monde byzantin va s'endormir au sein de la religion officielle.

Les discussions du bouddhisme ont eu même fortune. Si elles constituent un des incidents les plus curieux de l'histoire, elles ne constituent pas, tant s'en faut, un élément de vie énergique et de durable liberté. La tempête bouddhique une fois calmée, le vacarme des débats intérieurs et des travaux d'érudits continue assez longtemps. Ensuite , ce vacarme lui-même cesse et les nations retombent, plus inertes que jamais, dans leur engourdissement.

La stérilité de l'extrême Orient est un des grands enseignements de l'histoire, on me pardonnera d'y avoir insisté. Il valait la peine de se demander pourquoi les principes qui produisent ailleurs la liberté ne remplissent plus là que le rôle de complices ou, si l'on aime mieux, d'ornements de la servitude.

Le bouddhisme proclame l'égalité des hommes et entrevoit le dogme de l'Humanité; il prêche le déta-

chement, l'humilité, la douceur, la bonté envers tous les êtres; il s'adresse aux sentiments élevés qui d'ordinaire font des hommes et des hommes libres. Eh bien, non, il ne fait que des esclaves; sa doctrine étouffe sa morale. Le principe d'indifférence et de langueur gagne de proche en proche; sous la fascination du néant, l'âme humaine s'anéantit elle-même; elle renonce à vivre, à lutter, à sentir, à penser. Pourquoi se donnerait-elle la peine de choisir entre le mal et le bien? Elle ne souhaite autre chose que de sortir du monde de la diversité et de la lutte pour entrer dans celui de l'unité, du repos et du vide.

Et ce qui est vrai du bouddhisme n'est pas moins vrai du brahmanisme, dont il est juste que je dise encore un mot avant de prendre définitivement congé de l'Inde.

C'est presque avec épouvante que nous avons découvert dans les vieux poèmes indous des notions si sublimes de devoir, des modèles si achevés et si attachants de tendresse, de dévouement , de droiture, de modestie. Cette poésie, qui berce les imaginations sans remuer les consciences, ces nobles préceptes que chacun accepte et que personne ne prend au sérieux , cette sympathie tout esthétique pour le bien qui n'enfante aucun effort viril, tout cela nous a fait comprendre à quel point est mortelle la blessure que reçoit l'homme lorsqu'on lui arrache son individualité, lorsque, dans le passé, clans le présent et dans l'avenir, on le condamne à n'être plus quelqu'un.

Et remarquez-le, si le devoir est mis erf lumière par les vieilles légendes de l'Inde, la charité y a sa place aussi ; encore un agent de liberté qui n'a rien produit,

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absolument rien. — L'histoire de Bama renferme des actes d'abnégation héroïque qu'on ne peut lire sans se sentir repris et humilié; des compassions puissantes envers toutes les créatures remplissent les pages du livre. Mais lisez avec soin, examinez de près; que découvrez-vous? Une sorte de malaise accompagne votre admiration. Ah ! ils sont malsains, ces enivrants parfums qui montent des poëmes indous comme ils montent des plaines embaumées du Gange. Il y a là un amour passionné de la nature, qui devient un culte. On se sent envahi, submergé par une puissance mystérieuse qui endort la pensée, paralyse les forces de l'âme et fait naître le pressentiment de l'absorption avant même que la doctrine en soit formulée. Vous êtes suffoqué par les vapeurs si douces qui sortent de ces régions grandioses ; votre vie individuelle se perd au sein de la vie universelle.

Quand vous avez senti cela, vous savez pourquoi l'extrême Orient, placé entre des religions qui tuent l'homme et des principes qui devraient le faire vivre, a été défendu, hélas ! par ses croyances contre sa morale.

La même impuissance atteint un troisième agent libérateur, le plus important peut-être, la conscience des droits de la vérité. Je n'ai pas à revenir sur le fait considérable que nous venons de constater : les sectes et les philosophies rivales, la grande réforme bouddhique, le long ébranlement intellectuel et moral qui la suit, en voilà plus qu'il n'en faut pour signaler la présence d'une notion de vérité. L'idée que la vérité oblige, que le vrai exclut le faux, que l'usage ne décide pas tout, qu'une religion nationale peut être une religion men-

songère et qu'une religion mensongère doit être rejetée, cette idée, si étrangère en général au paganisme, a troublé la paix d'une contrée qui passe pour vouée à l'immobilité absolue. Mais ici encore l'élément de servitude l'emporte à la longue sur l'élément de liberté. Les crises une fois passées et quelles que fussent parfois les préoccupations persistantes des théologiens de profession, la masse retombait dans sa séculaire apathie. Il fait si bon dormir de ce sommeil des âmes qui sont délivrées d'elles-mêmes, qui n'ont pas charge de se conduire, et qui, laissant là les embarras de la vie individuelle, se laissent glisser les yeux fermés vers l'abîme du Grand Tout ou vers l'abîme du néant1 !

1. Encore un coup, j'ai écrit néant faute d'un meilleur mot. J'aurais voulu respecter plus complètement la vague élasticité de ces doctrines que nous estropions toujours un peu en les faisant entrer dans le cadre inflexible de l'esprit occidental. Ni nos idées ni notre langage ne correspondent à ces idées et à ce langage-là; on ne peut traduire cela en français. De même que l'athéisme bouddhiste nous laisse entrevoir je ne sais quelles ombres divines au-dessus desquelles flotte même parfois une autre ombre moins distincte encore et destinée à disparaître comme les autres, l'ombre du dieu suprême, de même l'anéantissement bouddhiste s'appelle au besoin « immortalité » ou u intelligence accomplie. » — Et qu'importe, puisqu'il signifie en tous cas suppression du mouvement, du désir et de la pensée, abolition de l'individualité?

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