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CHAPITRE IX

LA PEUR

J'écris la peur, non la lâcheté. Démontrer que les lâches sont des esclaves, en vérité, ce ne serait guère la peine. Mais on peut n'être point lâche et être accessible à la peur. Cela est vrai, même des hommes qui sont braves par nature, qui n'ont point de nerfs, qui aiment et cherchent volontiers le péril. Qui dira jamais combien d'esclaves la peur a fait en 93! Et pourtant ces gens-là, qui tremblaient devant une émeute, qui votaient sur l'ordre des tribunes, qui ne savaient résister nulle part au despotisme de la rue, se montraient parfaitement braves devant l'ennemi et parfaitement fermes devant l'échafaud.

Ils mouraiènt à merveille : sans différence de partis , sans distinction de sexe, tout le monde alors semblait être familiarisé avec la mort. Il ne s'agit donc point ici de ceux qui, pour employer le langage de l'Écriture, « sont, par la crainie de la mort, retenus toute leur vie dans la servitude. » Non, il s'agirait plutôt de ceux que la même Écriture désigne ainsi : « Ils craignaient les Juifs. »

Ils craignaient. La peur n'agît jamais avec plus de

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puissance que lorsque son objet reste dans le vague. C'est alors surtout qu'elle fait des esclaves, esclaves des Juifs au temps de Jésus-Christ, esclaves des persécuteurs païens après Jésus -Christ , esclaves des princes, esclaves du peuple, esclaves de quiconque dispose d'une puissance ou d'une menace.

Voyez comme les caractères s'abaissent, comme les convictions s'effacent ! que de trembleurs ! que de courtisans ! Celui-ci fait le raisonnement du lièvre :

Mes oreilles un jour seront cornes aussi.

Celui-là découvre instinctivement que, pour être en paix et en sûreté, il n'est rien de tel que de se concilier à tout prix qui pourrait lui nuire. On sait quel empire ont exercé d'impudents coquins, par cela seul que leur impudence faisait peur. L'Arétin racontait en riant à Titien son ami, quelles rentes il s'était procurées en mettant à rançon tout ce qui avait un rang et un nom en Italie. Chose triste à dire, il ne s'était trouvé personne, pour ainsi dire, qui eût le cœur de mettre ce misérable au défi. On ne se contentait pas de le combler de présents; on le comblait de témoignages d'estime, qu'il recevait de fort haut, comme de raison.

Ces gens-là étaient-ils des lâches? Non pas dans le sens ordinaire de ce mot, la plupart auraient fait bonne contenance devant l'ennemi. Mais la fermeté morale sans laquelle il n'existe pas d'hommes libres leur manquait totalement.

La peur nous démoralise, en même temps qu'elle nous asservit. Dès qu'elle a cessé d'être un accident pour devenir un état, dès que la peur du mal a enfanté le ii. 12

mal de la peur, il n'y a plus d'infamies dont nous ne devenions capables ; les individus et les assemblées sont alors des instruments à tout faire.

Ne me parlez donc pas des braves de nature. Parlezmoi de ceux que la conscience a affranchis de la peur. Serviteurs de la vérité et de la justice, ils ont mis leur dignité en lieu sûr. Ils vivent dans une région d'où l'on regarde sans émotion les menaces et les injures. C'est le seul pays où la crainte n'entre pas. Ces indépendants sont des amis fidèles et sur qui l'on peut compter, absent et présent. Ils sont des champions invincibles de la vérité. Devant qui reculeraient-ils? Leur trésor est hors de la portée de l'ennemi.

Les questions de courage se posent parfois d'une façon fort étrange. Ce sera un des étonnements de l'avenir, et d'un avenir prochain, que le duel ait passé chez nous pour une affaire d'honneur.

L'honneur ! Les peuples les plus braves n'y ont donc rien compris! Dans l'antiquité entière, je ne découvre que les Gaulois qui aient eu cette manie 1 ; les Grecs et les Romains, qui n'étaient rien moins que lâches, n'avaient pas inventé cela. Les nations musulmanes n'ont pas craint la guerre, elles ont eu leurs époques de chevalerie; où sont leurs duels? Les Anglais ne passent pas pour timides , et de plus en plus il est admis chez eux qu'un homme, fût-il officier, peut maintenir intact l'honneur de son nom, sans recourir à Pépéë ou au pistolet.

1. Chez les Germains je ne vois pas le duel, mais une institution bien différente, le combat judiciaire. Celui-ci a envahi toute l'Europe au moyen âge et a duré des siècles.

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L'épée et le pistolet, disons-le, sont des instruments de tyrannie. Des désoeuvrés, qui ont passé leur temps dans les salles d'armes et qui font mouche à tout coup, peuvent se donner la fantaisie d'imposer à qui leur déplaît une lutte parfaitement inégale, parfaitement 'lâche, par conséquent, et conserver, que dis-je? acquérir la situation d'hommes d'honneur.

A ce jeu-là un misérable tel qu'Aaron Burr pourra tuer aisément un grand citoyen tel qu'Hamilton1. 11 est clair qu'en pareille rencontre les chances d'un Hamiiton sont petites et celles d'un Burr énormes; il vaut mieux n'avoir rien à risquer, rien à regretter, rien à perdre; il vaut mieux n'avoir à se préoccuper ni du devoir, ni de Dieu, ni de l'éternité, ni des cœurs qu'une nouvelle sinistre peut plonger dans le désespoir. Léger de bagage, étranger aux préoccupations morales, si l'on possède par-dessus le marché l'avantage d'avoir étudié le maniement des armes en homme qui prévoit que cela pourra lui servir, il est bien probable qu'on l'emportera sur un adversaire qui pense, qui sent, qui aime, et qui est aussi inexpérimenté que brave. Vous voulez des duels? Égalisez du moins les chances : recourez aux boulettes empoisonnées, ou empruntez aux Japonais leur Hirî-Kiri; ouvrez-vous le ventre ei que votre adversaire soit forcé d'en faire autant.

Cela vous paraît absurde? Je le pense comme vous; mais je pense aussi qu'en matière d'honneur, puisqu'on en parle, il vaut mieux être absurde que lâche. Je pense que l'égalité est la loi fondamentale d'un com-

\. Voir l'Histoire politique des États-Unis, par Laboulaye, t. III, p. 233.

bat honorable, à supposer d'ailleurs qu'il puisse y avoir égalité entre un honnête homme provoqué sans motif et un duelliste de profession, qui n'a ni famille ni carrière, et dont la mort peut-être ne fera pas verser une larme.

Si l'on prétend que le duel est précisément destiné à protéger les citoyens honnêtes et leurs familles contre certaines brutalités, je réponds que les brutalités dont on parle sont accrues et non réprimées par l'invention d'un code d'honneur, aux termes duquel on a le droit d'insulter honorablement les gens, pourvu qu'on se batte après avec eux. Ou je me trompe fort, ou les Athéniens de Marathon et les Spartiates des Thermopyles auraient été de mon avis sur ce point.

Ne confondons pas ce qui est parfaitement distinct. — Les duels sont, dit-on, une marque de vaillance! Avouons alors que nous sommes dépassés en fait de courage par des nations dont les duels sont bien plus terribles et bien plus fréquents, par Jes populations des villes espagnoles ou mexicaines, qui se battent sans cesse à coups de couteau. Voici des duels terribles, corps à corps, où la terrible navaja fait rudement son office, des duels qui jettent chaque jqur quelque cadavre sur le pavé de Valence ou de Puebla.

S'il y a des offenses (je suis de cet avis) dont on ne peut pas poursuivre la réparation devant les tribunaux, il ne faut pas en accroître le nombre en offrant à ceux qui les commettent cette justification aisée et brillante de leur infamie, qu'ils trouvent sur le terrain. Il faut que le désert se fasse autour d'eux, que leur crime soit décidément une lâcheté, que les complaisances de l'opinion, presque assurées aujourd'hui par le

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duel, fassent place à une réprobation générale.

L'honneur des familles saura se garder, soyez tranquilles.'Je ne vois pas qu'en Suisse, par exemple, où le duel est pour ainsi dire inconnu, cet honneur coure plus de périls qu'ailleurs. En tous cas, il y aura profit pour lui à ce que la classe des insulteurs et des débauchés soit cela et pas autre chose1. On la verra telle qu'elle est, quand l'auréole des duels aura été arrachée de son front.

Ceci rentre dans mon sujet, bien plus qu'on ne l'imagine peut-être à première vue. Il s'agit d'un usage, qui a pu se comprendre au temps des jugements de Dieu, qui plus tard a pu se lier avec un certain éclat aux destinées de notre chevalerie occidentale. Sous le règne universel de la force, il était nécessaire peut-être que la force qui protège tînt tête à la force qui attaque. Alors d'ailleurs le duel était véritablement un combat à armes égales; ces chevaliers savaient tous manier la lance et porter la cuirasse. Aujourd'hui les choses se passent différemment : Quelle que soit la place des exercices virils dans l'éducation de nos jeunes gens, et je voudrais qu'ils sussent tous tenir une épée, il est évident que l'habileté extrême n'appartiendra le plus souvent qu'aux désœuvrés d'une certaine catégorie. C'est de la chevalerie en sens inverse; maintenant il n'y a de cuirassé que les agresseurs.

1. Cette classe se trouvera, en fin de compte, beaucoup moins nombreuse qu'on ne le croit. Il ne manque pas d'hommes élégants, exercés aux armes, tirant l'épée comme des raffinés de la cour des Valois, qui ont le cœur très-bien placé, mènent une vie très-honorable et n'ont assurément rien de commun avec les roués.

Il en résulte que les agresseurs sont aussi des oppresseurs. Le duel asservit, au lieu de proléger. Connaissez-vous une servitude plus dure que celle de l'homme qui sent le duel absurde, qui le sent criminel, qui frémit à la pensée de comparaître devant Dieu le cœur plein d'une pensée de meurtre, et dont le sangbout en même temps à l'idée de passer pour un lâche ?

Il ne passera point pour tel, s'il a fait ses preuves. Faire ses preuves, c'est la première condition à remplir lorsqu'on veut refuser les duels1. Les occasions ne manquent guère à qui ne veut pas les éviter. Nous vivons dans un temps où les hommes de mon âge, s'ils ont habité Paris, ont pu apprendre ce que c'est que d'entendre siffler des balles et d'enjamber des cadavres étendus sur le pavé. Des épidémies ont ravagé nos cités; des révolutions ont mis les caractères à l'épreuve. Ne craignez rien, vous qui vous affranchissez de l'esclavage du duel, il vous sera aisé de prouver qu'en agissant ainsi vous faites preuve de courage et non de faiblesse.

Les caractères fermes et libres se reconnaissent à ce signe infaillible qu'ils ne commettent jamais ce que le monde appelle de petites lâchetés. — Pas si petites cependant, car il s'agit de déserter la cause d'un ami absent, de désavouer une vérité importune.

Et cela revient tous les jours : les grandes lâchetés exigent de grandes occasions, les petites se contentent

\. La seconde condition, c'est, bien entendu, de ne pas insulter.

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des circonstances ordinaires de la vie. A chaque instant, à propos de chaque question et de chaque acte , la peur de nous compromettre nous enlève notre indépendance.

Parmi les craintes qui asservissent, j'en connais peu qui y réussissent mieux que la crainte des responsabilités. Les responsabilités! Mais elles sont là sans cesse devant nous et nous ne les supprimons qu'en supprimant la vie.

C'est bien là le moyen auquel recourt en général l'esclave de la peur. Il a l'air d'ignorer que nous sommes responsables de notre inaction autant que de notre action. — Reste une ressource : agir sous l'impulsion d'autrui, déléguer sa conscience. L'homme qui a donné ainsi charge de lui-même se sent déchargé des responsabilités... et encore !

J'aurais beaucoup à dire, si je voulais montrer dans toutes ses manifestations, plus honteuses les unes que les autres, la servitude de la peur. Les petites lâchetés se diversifient à l'infini; une fois entrés dans cette voie, nous allons, avançant toujours, descendant toujours, toujours moins capables de rebrousser chemin vers les hauteurs. On nous voit, pour ne citer qu'un exemple, flexibles vis-à-vis des méchants et souvent, par compensation, tyranniques envers les bons. S'il y a dans notre famille ce qu'on appelle à juste titre un parent redoutable, un de ceux qu'on n'aime guère mais qu'on craint, nous sommes aux petits soins avec celui-là. Vous diriez le bonhomme Ghrysale qui, tremblant d'oflénser la terrible Philaminte, a bien soin d'adresser à sa sœur les reproches qu'il destine à sa femme :

Voulez-vous que je dise? Il faut qu'enfin j'éclate, Que je lève le masque et décharge ma rate.

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur

— Comment donc?

— C'est à vous que je parle, ma sœu

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