‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 132 sur 196 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'inquiétude, le découragement et l'ennui

L'inquiétude est-elle une des formes de la peur? Peut-être. En tous cas, le lecteur me pardonnera de consacrer ici quelques réflexions à une maladie morale qui tend à prendre aujourd'hui de redoutables proportions.

Hélas! qui ne les connaît, ces rongements que ressent notre âme quand elle est envahie par la vision de tout ce qui pourrait arriver? — Tout ce qui pourrait arriver, nous ne parviendrons jamais à porter ce fardeau. Sous ce fardeau nous fléchissons, nous, succombons; impossible de nous relever. Adieu la paix: adieu aussi la liberté. Quelle liberté morale serait compatible avec une obsession qui ne nous laisse pas une minute de franche énergie? Vous connaissez ces vagues furieuses qui battent un navire : l'une n'a pas cessé que l'autre commence, et une autre, et une autre encore; jamais on n'arrive au bout de la tourmente et du péril.

De même, les vagues de l'inquiétude accourent pour nous assaillir; pas une n'y manquera; aussi loin que s'étend notre vue, nous les voyons bondir et se hâter, et d avance nous sentons le choc de celles que nous

devinons à peine vers l'horizon. Pauvres esclaves que nous sommes alors, nous n'essayons plus même de nous affranchir; nous souffrons autant des maux futurs que des maux présents, autant des maux possibles que des maux réels.

Et aucune autre pensée ne se fait jour chez nous. Ne nous parlez pas de joies; que feront- elles demain? Ne nous apportez pas de bonnes nouvelles ; qui nous dit qu'elles ne précèdent pas les mauvaises? Peut-être sommes-nous comblés de biens et entourés de tendresses; qu'importe? Nos biens sont menacés, et nos tendresses donc !

Quand nous en sommes là, nous sommes asservis. Le maître commande, nous obéissons. 11 nous défend de goûter aucun bonheur, de déployer aucune force, de réaliser aucun progrès. C'est triste, ajoutons que c'est honteux. — Notre métier d'hommes libres est tout autre : à chaque jour sunit sa peine; marchons hardiment, fermement, dans la confiance en Dieu; occuponsnous de nos obligations plutôt que de nos prévisions, n'affaiblissons pas le présent sous prétexte de pourvoir à l'avenir.

Pour peu que l'imagination se mette de la partie, la vie devient littéralement impossible. C'est ici la servitude spéciale des âmes d'élite ; il n'en est que plus nécessaire de la signaler. Oui, plus notre cœur est tendre, plus il est vulnérable; plus notre intelligence saisit d'objets, plus elle a de sujets d'angoisse, plus notre activité a de-nobles causes à soutenir, plus nous sommes accessibles aux envahissements mortels de l'inquiétude.

Que de vies généreuses ont été ruinées ainsi ! Tantôt ce sont nos parents, tantôt ce sont nos œuvres de cha-

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rité qui tombent sur nous et nous écrasent. Tout ce qu'il y a de bon se transforme chez nous en venin. Nous périssons, quelle misère ! par nos affections et par nos devoirs.

Que faire? Supprimer les devoirs et les affections? Nous cuirasser d'égoïsme? Descendre au niveau de ceux que des soucis semblables ne sauraient troubler? Non certes; il faut que nous vivions avec tout cela, que nous aimions, que nous travaillions, et il faut en même temps que nous soyons libres.

Ah , si nous savions nous confier et regarder plus haut que la terre, nous porterions notre fardeau sans fléchir, car nous ne porterions chaque jour que le faix d'une journée. Et alors, quelle vigueur ! La vie a repris son charme; le devoir a repris sa place, et le bonheur aussi, et les beaux projets, et la poésie des lointains. Nous avons retrouvé l'élasticité de nos mouvements; nous avons recommencé à regarder hardiment en avant et en arrière, en avant pour espérer, en arrière pour remercier. Rien de tel que la reconnaissance pour combattre l'inquiétude ; mais rien de tel aussi que l'inquiétude pour tuer la reconnaissance.

Elle tue bien autre chose : en même temps que notre cœur se rétrécit sous l'influence des soucis dévorants, il [arrive aussi que notre intelligence s'affaisse. Nous finissons par devenir impropres aux grandes choses. Les minuties nous attirent; habiles à grossir des riens, nous ne tardons pas à être asservis par eux. Les petites préoccupations, les petits intérêts, les petits bruits, les petites craintes tissent bientôt autour de notre liberté une de ces toiles d'araignée où les ailes de l'âme s'embarrassent, se ternissent et se brisent. Rappelez-vous le réveil de Gulliver, que les vagues ont jeté sur le rivage

de Lilliput : il essaye d'étendre son bras, son bras est fixé au sol par des milliers de liens imperceptibles ; il veut lever la tête, chacun de ses cheveux a été attaché pendant son sommeil ; peu s'en faut que le géant ne demeure le prisonnier des nains. Heureusement il donne une forte secousse, au risque d'une assez 'vive souffrance. Et nous aussi, à moins de nous secouer avec vigueur, nous demeurerons esclaves des infiniment petits.

Auprès de l'inquiétude se tient un despote plus morne et plus sombre, le découragement. Aux travailleurs qui accomplissaient gaiement leur tâche il a fait entendre la parole fatale : A quoi bon !

A quoi bon! on ne t'aime plus, on ne t'écoute plus. A quoi bon ! d'autres feront mieux que toi. A quoi bon ! les causes que tu prétends servir n'ont pas besoin de ton appui. — Ma main tremblerait si j'essayais de sonder ces plaies du travail découragé. Que se passe-t-il chez ceux qui sentent qu'on ne les a plus à gré? Aux prix de quels efforts deviennent-ils libres? Je l'ai indiqué ailleurs et je ne veux pas le redire.

Mon sujet, au reste, est plus vaste, et nous avons à considérer ici sous un aspect plus général la servitude du découragement. Quelle que soit la cause qui nous ait amenés là, et souvent nous y venons sans cause aucune, nous voici brisés, ployés en deux, incapables de relèvement; le ressort de notre âme est rompu, les saines énergies nous font défaut. Est-ce découragement, est-ce lassitude? Je l'ignore. Le fait est que nous sommes à terre, que nous ne nous redresserons pas, que nous aurions horreur de nous redresser.

Oui, c'est là un symptôme de cet étrange mal, qu'on s'y abandonne, qu'on lui appartient et qu'on ne se soucie pas d'en guérir. Las de tout, des questions, de la vérité, de la liberté, de soi-même d'abord, on n'aspire qu'à oublier et à s'assoupir. Vous diriez le voyageur qui, fatigué d'une longue route, ne désire plus qu'une chose, dormir. N'allez pas lui parler des plaisirs du voyage ou du but à atteindre ; il ne vous écouterait pas.

L'engourdissement est d'ordinaire au bout des découragements et des lassitudes d'ici-bas. Et ce n'est pas l'engourdissement d'une nuit. Le sommeil de l'âme où tombent nos découragés dure d'ordinaire aussi longtemps que leur vie.

Tous ne s'endorment pas, il est vrai; quelques-uns s'aigrissent et se désespèrent. Plaignons-les, sans oublier cependant que ces désespoirs suprêmes résultent moins souvent de leurs infortunes que de leurs dispositions; ils les ont créés plutôt que subis. Je comprends Valentine d'Orléans s'écriant dans l'amertume de son pauvre cœur meurtri : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien. » Je suis moins touché, je l'avoue, quand je vois des hommes qui ont peu souffert se détourner mélancoliquement de la vie, de ses devoirs, de ses travaux et de ses promesses.

Qui n'a rencontré des jeunes gens courbés sous les lassitudes séniles? Jeunes ou vieux, nous excellons parfois à gémir au sein des conditions du bonheur. Rien ne nous intéresse, rien ne nous touche; les affections ne sont pas faites pour nous ; les belles causes nous apparaissent sous leur méchant côté ; des vérités nous ne voyons que les objections, des roses nous ne voyons que les épines.

Triste état, profondément triste, d'autant plus qu'on finit par s'y plaire et qu'on y est malheureux avec un mélange de lâche volupté! Il faudrait réagir; il faudrait faire acte d'homme libre; non, l'esclavage est accepté. On est emprisonné dans ses doutes, dans ses amertumes, dans ses impuissances ; on est emprisonné dans son propre cœur. Le cœur alors est un véritable cachot : il n'est pas question d'en sortir pour respirer l'air pur et pour contempler la lumière du soleil.

Jusqu'où l'on va ainsi, nul ne l'ignore. A force d'être dégoûtés de la vie, il en est qui finissent par s'en débarrasser violemment.

Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On n'est plus assez fou pour se faire trappiste ; Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.

C'est bien cela : ou la Trappe, ou le suicide. Les découragés de notre temps posent ainsi le grand et noble problème de l'existence. Je ne puis dire à quel point me révoltent ces leçons de débilité et de servitude. J'éprouve une inexprimable pitié pour certains désespoirs : la pauvre ouvrière qui n'a plus d'ouvrage et qui, plutôt que de se vendre, enjambe le parapet d'un pont, remue les fibres les plus intimes de mon cœur; au bord de ces abîmes, le cœur me manque ; je frissonne des pieds à la tête, j'ai besoin de penser à celui qui sonde les abîmes et qui sait ce qui se passe au fond des cœurs. Quant à vous, qui forgez de toutes pièces votre malheur, qui ne voulez pas porter virilement le poids de la destinée commune, qui n'hésitez un moment qu'entre les deux manières d'en sortir, le suicide ou le couvent; vous qui ne consentez à comprendre ni le

prix des tendresses, ni les droits de la vérité, ni les saintes joies du devoir, ni, le dirai-je? les émotions fortifiantes de la lutte; vous qui renoncez si aisément à la vie parce que la vie est le combat, et qui à la première espérance trompée allumez votre réchaud, je ne vous juge pas sans doute, mais je crains que vous n'ayez été plus faible encore que malheureux et que votre découragement n'ait été la marque suprême de votre esclavage.

Auprès des découragés, j'aperçois les ennuyés. Ils se ressemblent tant, qu'il est difficile de ne pas les réunir.

Si nous savions l'histoire intime de tous ceux qui ont abouti au désespoir, nous découvririons peut-être que la plupart ont passé par l'ennui. La douleur fait moins de désespérés que l'ennui. L'ennui pesant, monotone, dont on ne sort pas, qui se reproduit incessamment lui-même et renaît de ses cendres comme le phénix, comprenez-vous cette lente et impitoyable torture?

On s'ennuie toujours lorsqu'on n'aime rien et qu'on ne croit à rien. C'est une infortune sans pareille d'avoir, comme on dit, perdu ses illusions. Dès lors, l'indifférence s'installe chez nous. Elle a bon air : elle juge de haut; elle dédaigne ; elle ne se laisse pas prendre aux apparences qui séduisent les simples esprits; elle raille les enthousiasmes; elle a reconnu la vanité de la religion, de la tendresse, de la philosophie, de la politique, de la littérature et de l'art. Elle a fait le vide autour de l'homme, or il s'est trouvé que dans le vide l'homme s'ennuyait à périr.

Prenez le plus éprouvé de ceux qui traversent, le cœur haut, les douleurs et les difficultés de la vie, vous

verrez qu'il est moins à plaindre mille fois que celui qui, par l'indifférence, s'achemine vers l'ennui. Le premier, du moins, se sent vivre : il combat, il avance, il a des devoirs, des croyances, des espérances; je dirai même qu'il a ce fonds de bonne humeur, ces joies vaillantes qui sont l'attribut des forts. En tous cas, il ne s'ennuie pas, soyez-en certain : il marche vers un but, il comprend le privilège de servir de nobles causes et même de souffrir pour elles. Le sécond ne souffre pas ; oh ! non, il s'ennuie.

J'ai rencontré dans mes voyages des infortunés qui, comblés des biens de la fortune, étaient allés traîner à l'autre bout du monde leur chaîne d'esclave, je veux dire leur ennui. Pourquoi voyageaient-ils? Je n'en sais rien. Ils ne visitaient pas un monument, ne contemplaient pas un point de vue, ils prenaient en pitié nos admirations naïves. Que voulez-vous? Ils s'occupaient de voir si l'ennui de Naples, de Constantinople ou du Caire différerait par hasard de l'ennui de Paris.

Pauvres gens ! Leur servitude les suit partout et ce qu'il y a de pis, c'est qu'elle ira croissant avec l'âge. Vous savez l'histoire des ennuyés célèbres : pour ne citer que deux noms, Mme du Deffand au siècle dernier et M. de Chateaubriand dans le nôtre, ont prouvé jusqu'où peut aller le supplice de l'ennui chez les vieillards. Sans les comparer, j'ai le droit de dire que voilà deux intelligences supérieures. Eh bien, elles semblent chargées de nous apprendre que ni l'intelligence à elle seule, ni le génie même, ni les grands rôles remplis, ni les idées, ni les souvenirs, ne nous préservent de tomber dans le vide quand nous avons le malheur de devenir indifférents. Et pourquoi donc les vieillards le

seraient-ils? S'ils ont découvert la vanité de certaines choses, ils ont dû découvrir aussi le prix immense de beaucoup d'autres. Aussi, qu'ils sont vaillants, qu'ils sont jeunes, ces vieillards qui, loin de penser qu'il ne vaut pas la peine de vivre, arrivent au bout de leur longue carrière plus convaincus que les jeunes gens du but admirable que l'existence humaine a devant elle ! Ils savent ce que vaut la vérité; les progrès font battre leur cœur; il y a tant à faire et tant à aimer! Qui donc a inventé l'ennui?

Ceux-là sont libres. Quant aux autres, je ne vois pas ce qui pourrait les défendre contre l'esclavage. La vie seule se défend, et ils sont morts.

Avouons-le d'ailleurs, nous semblons parfois nous proposer l'ennui comme une sorte de perfection à atteindre. On dirait que nous cherchons à réunir autour de nous tout ce qui peut éteindre les ardeurs, consterner les gaietés, attiédir les affections, figer et glacer les croyances, transformer en mouvements mécaniques les élans de l'âme qui se porte vers le devoir. L'horreur des entraînements et des joies de l'existence nous a gagnés; nous sommes pareils à l'homme dont parle le poëte :

Il croit son mur gâté lorsqu'une fleur y pousse.

Arrachez ces fleurs ! Ayez des murs bien unis, bien froids, que ne dépare aucune végétation irrégulière ! Rien n'est désordonné comme la vie : arrangez-vous de façon à la supprimer autant que possible ! Vous aurez alors un de ces intérieurs où l'on grelotte, mais où rien ne dérange la symétrie et ne trouble la marche réglée

de l'existence. Chaque jour, à la même heure, on fera la même chose, on rencontrera les mêmes visages ayant la même expression, on entendra les mêmes paroles, on dissertera sur les mêmes sujets.

Qui n'en a vu de ces maisons, je devrais dire de ces glacières, qui n'entr'ouvrent jamais un de leurs volets pour laisser entrer un rayon? Et il y a là des enfants ! Et ils végètent dans ce crépuscule ! Une ponctualité monotone fixe une fois pour toutes le timbre permis de leurs rires. Je me trompe, ils ne rient pas, ils ne crient pas, ils ne disent pas de folies ; pris dans le décorum, vieux avant l'âge, ils savent déjà quelle physionomie il faut avoir à table ou au salon, lis posséderont bientôt l'art de poser des questions solennelles et de les débattre solennellement. Ils auront les opinions, le langage, et aussi les manières froides qui conviennent aux gens bien élevés; pauvres esclaves, qui feront souche d'esclaves, et qui transmettront aux générations nouvelles la tradition du genre grave et de l'ennui domestique.

Peut-être leur transmettront-ils tout autre chose : l'ennui domestique a ses réactions, et plus d'un jeune homme se jette dans le désordre pour échapper aux solennités et aux froideurs de la famille. — Ah ! la maison paternelle avait une autre mission ; elle devait être le nid d'une heureuse couvée ; on devait apprendre là et les rires, et les pleurs, et les tendresses, et les expansions, et les devoirs, et les prières, et le vrai en tout et pour tout. Le convenu devait en être banni. 11 devait y avoir là des natures franches et fortes; il devait s'y forger des caractères ; il devait s'y faire des hommes libres.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'organisation de l'ennui à domicile me choque encore plus en France qu'ailleurs. Gela n'est pas conforme à notre génie national. La verdeur de nos pères ne paraissait pas devoir nous préparer à tant de roideur, à des relations si peu naturelles et cordiales. Encore, si nous étions empesés en raison de la gravité réelle de nos pensées ! 11 n'en est rien; nous sommes pédants sans être savants. Aucun besoin de l'esprit ou de l'âme, aucune préoccupation pieuse ou scientifique ne fournit sinon la raison suffisante, c'est impossible, du moins le prétexte de notre façon d'agir. Si nous emmaillotions nos enfants dans l'ennui, si nous coupons les ailes de l'imagination, si nous engourdissons le cœur, si nous desséchons les germes, si nous comprimons la vie, si nous arrêtons tous les libres mouvements, ce n'est pas même en vue d'être austères. C'est tout simplement la maladie du vide qui règne chez nous, vide de l'intelligence et vide du cœur. Nous aimons peu, nous pensons peu, et nous nous ennuyons. N'est-ce pas le cas de répéter la plainte éloquente de Musset?

Gaîté, génie heureux, qui fus jadis le nôtre, Rire dont on riait d'un bout du monde à l'autre, Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais Dans l'éternel bon sens, lequel est né français, Fleurs de notre pays, qu'êtes-vous devenues?

Musset a pu signaler le mal ; nul moins que lui n'a connu et possédé le remède. Le remède des inquiétudes, du découragement et de l'ennui se nomme l'espérance. L'espérance est une libératrice : elle met des joies et des forces partout où elle passe. Combien de

fois je l'ai éprouvé ! Qui n'espère pas devient esclave, esclave des lassitudes et des défaillances. Mais regardons plus haut que cela; au-dessus des nuages il y a le soleil, après le sombre hiver viendra le printemps.

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie.

Vent, froidure, pluie, autant de despotes qui asservissent. Que nous importe? La belle saison approche, et déjà la fête commence dans nos cœurs. Voyez comme tout s'enchante et se transfigure !

C'est un grand secret d'indépendance de croire au printemps. Il ne faut pas que la mélancolie des choses qui meurent nous fasse oublier la grâce victorieuse des choses qui renaîtront. Certes les douleurs sont grandes ici-bas, et les cœurs sympathiques en ont plus que leur part, car elles viennent à eux des quatre coins de l'horizon. Comment arrive-t-il qu'ils n'en soient pas accablés? Parce que, soutirant beaucoup, ils espèrent encore plus; leur indépendance morale est à ce prix. Joseph de Maistre l'a dit, « ia bataille vraiment perdue, c'est celle qu'on croit perdue. » Les hommes qui espèrent fortement ne considèrent jamais les batailles comme perdues. Ils ont foi au bien, ils s'attendent à Dieu, ils savent que toute vérité fait son chemin.

L'espérance, soyez-en sûrs, a joué un grand rôle dans la vie de quiconque s'est affranchi soi-même et à contribué à affranchir les autres. Ce n'est pas avec des élégies sur notre temps que nous accomplirons de grands progrès. Nous sommes trop portés à gémir : il nous semble que d'autres époques nous auraient offert

des moyens d'action et des chances de succès que celle-ci nous refuse. Ce n'est pas en littérature seulement que nous avons inventé l'école des désespérés. J'aime bien mieux cet Ulrich de Hutten qui, aux prises avec les problèmes formidables du xvie siècle, s'écriait dans son noble enthousiasme : « Qu'il est doux de vivre maintenant, quoiqu'il ne soit pas temps encore de se reposer ! »

Qu'il est doux de vivre maintenant ! Qui sent cela ne court pas risque de succomber aux découragements moroses. Rien n'est facile comme de dresser l'acte d'accusation de notre temps. Chaque siècle a eu ses misères, que dis-je? ses crimes, ses dépravations, ses défaites de l'esprit, ses reculs de la conscience; la vérité a toujours été en péril, les bonnes causes ont toujours été menacées, et dans un sens les mécontents ont toujours eu raison. Mais les mécontents sont des impuissants. Toute force naît d'une espérance. La critique, lorsqu'elle est seule, ne saurait donner à personne ni une énergie, ni une joie, ni une liberté.

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