Lisez le Violon de faïence, par M. Champfleury
seul. Qu'il me soit permis cependant de signaler en terminant une des idolâtries qui menacent notre indépendance, l'idolâtrie de la liberté.
Fait étrange, la liberté nous asservit, lorsqu'elle devient une idole; nous cessons d'être libres, dès que nous cherchons d'une certaine manière la liberté. Qui n'a rencontré des hommes que préoccupe, que domine, qu'absorbe, on peut le dire, l'idée fixe de leur indépendance ? Ils sont toujours en garde et sur la défensive. Leur chère indépendance ne serait-elle pas menacée? Cette affection, s'ils s'y livraient, ne les gênerait-elle pas? Ce devoir, s'ils l'acceptaient, ne ressemblerait-il pas à un joug? Cette vérité, s'ils y croyaient, ne ferait-t-elle pas d'eux ses serviteurs? Ils se défient de leurs émotions, de leurs convictions ; ils se défient d'eux-mêmes et des autres. Us ne se consacrent à leur patrie que sous toute réserve ; ils n'ouvrent leur cœur à la foi qu'à condition de rester les maîtres. Au fond, il n'y a pour eux que leur idole ; leur passion les gouverne; elle dicte leurs idées et règle souverainement leur conduite ; ces idolâtres de la liberté personnelle sont des esclaves.
J'en dirai autant des idolâtres de la liberté politique. Il est bon certes de l'aimer et je crois que personne ne l'aime plus que moi ; mais nous ne sommes plus libres, si notre passion libérale est un fétichisme, si tout autre progrès nous devient indifférent, si tout autre intérêt s'efface devant celui-là, si tout moyen nous semble bon pour atteindre ce but. Que pensez-vous de la liberté morale des gens qui n'ont plus qu'une pensée, qui la subissent, qui la suivent, qui mettront au besoin sous leurs pieds la justice et
LES IDOLES
la pitié, leur conscience et leur cœur, pourvu qu'ils construisent quelque jour sur un monceau de ruines sanglantes le fragile édifice de la constitution qu'ils ont rêvée?