CHAPITRE XIII
L AMOUR DE L ARGENT
J'ai parlé d'idoles. Il y aurait de l'affectation à ne pas s'arrêter un moment devant celle qui reçoit aujourd'hui le plus d'hommages. Les esclaves de l'argent sont innombrables. Nos sociétés modernes ne renferment peut-être pas de classe plus réellement avilie et corrompue : elle est tournée vers la terre, aucune chose élevée ne la tente, aucune générosité n'a prise sur elle.
Notez que je ne parle point ici de l'avarice qui entasse, quoiqu'elle ne nous soit point étrangère ; je parle de l'amour de l'argent qui le ramasse à tout prix pour le dépenser. Il n'avait pas si grand tort, ce prédicateur dont on s'est tant moqué, lorsque, cherchant une transition et n'en trouvant pas, il s'écriait du haut de la chaire : « Puisque nous en sommes à l'avarice, disons un mot de la prodigalité. »
La prodigalité, le luxe, si l'on veut, voilà la forme que prend de plus en plus chez nous l'amour de l'argent. Et c'est bien là l'amour de l'argent, ne nous y trompons pas; l'idole, ainsi déguisée, n'en est pas moins grossière. Prenez, pour vous en assurer, le plus
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brillant des industriels ou le plus habile des agriculteurs ; si sa visée se borne à gagner de l'argent et à entrer dans la terre promise du grand luxe, s'il n'y a chez lui aucune poursuite désintéressée du progrès, aucune chaude tendresse, aucun devoir, il vous sera impossible de ne pas plaindre un cœur descendu aussi bas. La moindre âme éprise d'idéal vous semblera, et avec raison , mille fois supérieure à ce pauvre riche. Fût-il, par-dessus le marché, un inventeur, un génie, vous ne parviendrez pas à voir en lui autre chose que le très-humble serviteur, le serf corvéable et taillable de l'argent.
Aujourd'hui la question d'argent est partout, à notre honte. Dans la littérature comme dans la vie, dans les drames et dans les romans comme dans les relations sociales, elle tient le haut bout. Le rêve de la mère auprès du berceau de son nouveau-né, le rêve de la jeune fille au matin de la vie, c'est un hôtel, des voitures, des chevaux de prix, un luxe bien apparent, qui se constate aux yeux de tous. Car il s'agit moins d'en jouir que de l'étaler; ou plutôt la jouissance consiste justement dans l'étalage.
Qu'aucune pensée de devoir n'entre là-dedans, cela va sans dire. L'idée que nous sommes responsables, que nous sommes moins propriétaires qu'administrateurs, que notre fortune nous est prêtée pour faire du bien et que dans un sens sublime dont l'Évangile a le secret « la propriété c'est le vol, » cette idée n'aborde certes pas nos Turcarets. Mais ce dont ils ne se doutent pas non plus, c'est que le culte de l'argent est aussi bête qu'il est ignoble. Qu'il y a de sottise là-dedans !
Que représente ici-bas, je le demande, un millionnaire qui n'est pas autre chose? Qu'est-il? Que fait-il? A quoi sert-il? Il a cent, deux cent mille livres de rente; il donne des bals dont on parle ; sa femme a des toilettes qui font du bruit; il a un hôtel ; il fait courir; son cuisinier est un grand homme.
Mais c'est un méchant plat que sa sotte personne Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.
Lorsqu'on rencontre le luxe bête, on est tenté d'emprunter des méchancetés à Célimène.
Gagner de l'argent et gagner sa vie sont deux choses distinctes. Je suis plein de respect pour les hommes qui gagnent leur vie, pour ceux qui travaillent à assurer l'avenir de leurs enfants, pour ceux qui s'efforcent de mettre de l'ordre dans leurs affaires. On peut faire tout cela et ne pas tomber dans l'idolâtrie de l'argent. Allons plus loin encore : qui ne connaît des industriels, des commerçants, des banquiers dont le temps est consacré à diriger des opérations destinées à leur rapporter des bénéfices, et qui cependant ne sont à aucun degré ce qu'on appelle des hommes d'argent?
L'homme d'argent, voilà le misérable dont nous avons à décrire ici l'esclavage. Qu'il s'occupe de l'acquérir ou qu'il se consacre à le dépenser, il n'importe; si l'argent est sa pensée centrale, si le sentiment d'en avoir beaucoup et de s'en faire gloire est la lumière de sa vie et la joie de son cœur, plaignez-le. Sa vie, chaque jour plus abaissée et plus servile, finira par être consacrée à l'adoration de son dieu.
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Servir le dieu Mammon, quelle misère! Que penset-on alors? Que désire-t-on ? Que rêve-t-on ? Reste-t-ii dans ces existences encombrées d'affaires et de vanités une place, tonte petite, pour les idées? Y a-t-il dans ces cœurs qui s'atrophient quelque chose qui remue encore? Voici une famille : en vérité, on ne sait qu'en faire; que chacun aille de son côté et que les tendresses soient remplacées par la banalité des relations officielles! Voici des devoirs : que d'autres les remplissent! Les hommes d'argent n'ont de temps et de force, d'entrain et de zèle, de cœur et de tête, je dirais même de conscience que pour l'argent. Ne leur parlez que d'affaires sérieuses, ce qui signifie d'affaires d'argent. Quant aux bagatelles qu'on nomme affection, dévouement, patriotisme, progrès, charité, culture de l'esprit, éducation personnelle, amour de Dieu et des hommes, ils s'en occuperont le jour où ils n'auront plus à s'inquiéter des opérations de la Bourse, de l'arrangement de leur château, ou du mariage avantageux de leur fils.
Je n'examine pas ici la question du luxe au point de vue de l'économie politique. Mon sujet est autre : il s'agit de savoir si les habitudes croissantes d'un luxe grossier et la poursuite effrénée de l'argent ne portent pas atteinte à notre indépendance morale. Que le luxe prenne les proportions d'une calamité publique, qu'en supprimant l'épargne il empêche le renouvellement du capital, je n'ai point à m'en occuper. Ce qui m'inquiète, c'est de voir à quel point nos hommes d'argent, ït nous tous à leur suite peut-être, nous glissons vers a servitude.
Non-seulement les préoccupations d'argent, nous
l'avons vu, oppriment l'âme et dessèchent la vie; mais elles ne nous permettent pas de nous arrêter sur la triste voie où elles nous ont fait entrer. Marche ! nous crient-elles ; ne vois-tu pas que tes voisins vont te dépasser? Marche! Ne vois-tu pas que le prix de toute chose augmente ? Marche ! Ne vois-tu pas que tes enfants ont besoin d'être plus riches que leur père? Marche! Ne vois-tu pas que les dépenses de ta maison s'accroissent, et qu'avec tes millions tu es à la veille d'être gêné?
Peut-être, en commençant, avait-on fixé le chiffre dont on avait l'intention de se contenter. Arrivé là, on se sent pressé d'aller plus loin, et l'on fixe un autre chiffre. Chez les hommes d'argent (je ne parle que d'eux) l'avidité grandit avec la fortune. On spécule, on spécule encore. Si l'on fait des pertes, et cela arrive, il importe de les réparer. Si l'on fait des gains, il importe de mettre à profit sa veine.
L'homme d'argent est décidément un esclave. Haletant, épuisé, il ira jusqu'au bout; sa passion, le fouet levé, lui défend de se reposer une heure. Esclave malheureux entre tous, s'il a quelques jouissances fugitives et souvent empoisonnées, il ne cesse de s'inquiéter et de gémir. Écoutez-le, rien n'est sûr, il sera ruiné, il l'est. En tous cas, il est gêné, et lorsqu'on est gêné, on n'est pas gai. — Les lamentations de bien des riches sur leur gêne ne seraient que comiques, si elles n'étaient pas tristement sérieuses, comme symptôme d'un état factice, faux, forcé, d'une course au clocher où personne ne veut être dépassé et où chacun galope à se rompre le cou.
Ce qui n'est pas moins sérieux, c'est que le luxe
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insensé, coupable et sot des siècles d'argent revêt toujours, en outre, un caractère provocateur. Autant je suis convaincu qu'il doit y avoir des riches et des pauvres, autant je le suis que le contraste de certaines misères et du faste grossier est mauvais en soi. Un de mes amis, fort peu démocrate de sa nature, entre un jour chez moi en s'écriant : (( Je suis socialiste. » — « Voifè! Et pourquoi? » — « Une chienne de voiture vient de m'éclabousser des pieds à la tête. » Il était réellement en colère, et à ce moment je ne veux pas jurer qu'il n'eût voté des deux mains une loi de nivellement. Je me permis de lui rappeler que sa voiture à lui avait éclaboussé peut-être et plus d'une fois d'honnêtes piétons. Cela parut le calmer un peu; mais souvent depuis je me suis demandé si l'étalage insolent de certaines opulences n'était pas au milieu de nous la prédication la plus éloquente du socialisme.
Il y a de si nobles luxes, et l'argent offre de si douces jouissances à qui sait s'en servir au lieu de s'y asservir! Au lieu de construire des maisons pour les ouvriers anglais et des écoles pour les nègres américains, M. Peabody aurait pu se donner les plus riches palais, les ameublements les plus splendides, des équipages à faire retourner tous les passants, une table à rendre jaloux tous les millionnaires qui ne sont pas autre chose. Il a mieux aimé l'autre luxe : chacun son goût.
La servitude de l'argent va plus loin que je ne l'ai dit. Ces existences appauvries par la richesse, ces âmes affaissées et desséchées au contact d'une passion sans grandeur, ont encore à passer peut-être par une dégra-
dation plus entière. Ce n'est point assez de s'écrier avec La Fontaine :
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Si la fortune vend ses dons, il est malheureusement vrai que nous sommes tentés de nous vendre nousmêmes pour les obtenir. Le grand luxe n'enfante que trop souvent la grande mendicité, ou, si l'on aime mieux, la mendicité en grand. Comme il faut suffire à des dépenses dont l'accroissement est sans limites, une idée fixe ne tarde pas à nous hanter : Comment rétablir l'équilibre de notre budget?
Quiconque dépasse ses revenus est en train, qu'il y prenne garde, de devenir un mendiant, mendiant d'affaires lucratives, mendiant de places, quesais-je? Cet asservissement par la cupidité va vite en besogne. Pour peu que nous nous apercevions alors que notre indépendance a un prix de vente, nous nous demandons, des amis complaisants se demandent dans notre intérêt de quel droit nous préférions la gloriole d'un honneur prétendu à l'avenir de nos enfants et à la paix de notre foyer. Ces beaux raisonnements mènent loin : si un principe fait obstacle, on le supprime ou on l'interprète; si une conviction gêne, on l'ajourne à des temps meilleurs; s'il est nécessaire de courber le dos, on le courbe .
Est-ce tout? J'ai peur que non. L'esclave de l'argent ne se borne pas toujours à mendier une place, à changer sa cocarde; il n'immole pas seulement sa dignité de citoyen sur l'autel de l'idole, après y avoir immolé son
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fils et sa fille, sacrifiés à quelque alliance aussi lucrative que honteuse; ii va jusqu'à l'infamie des actes contraires à la probité. 11 devient malhonnête homme purement et simplement.
Je ne prétends pas que ceci soit particulier à notre époque. Les fournisseurs d'armée qui prenaient leurs millions dans la pauvre gamelle du soldat, les généraux qui faisaient fortune en pillant des pays conquis, les grands seigneurs et les ministres d'autrefois qui se bâtissaient un patrimoine en entassant des confiscations sur des pots-de-vin, n'étaient pas précisément des modèles de délicatesse. Mais ces honteuses séductions de la fortune frauduleuse et rapide passent pour s'être multipliées de nos jours.
Le luxe disproportionné se concilie mal avec la loyauté absolue. Qui dépense trop veut trop gagner. Il s'agit d'aller vite; on n'a pas le temps de peser des scrupules, quand on court à triple galop. — Voici un fabricant qui se croit honnête homme. Il voudrait que ses ouvriers fussent heureux et moraux. Par malheur, sa vertu lui coûterait cher; tant pour ménager les forces des enfants et respecter la loi sur les heures de travail, tant pour le repos des dimanches, tant pour faciliter les économies et assurer le soin des malades, tant pour des logements salubres, tant pour aider au maintien des bonnes relations de famille, tant pour les écoles,
total Il est clair qu'un père, qui se souvient de son
devoir envers ses propres enfants, ne peut pas sacrifier eurs intérêts à ceux des premiers venus. Il y aura un peu de boue et un peu de sang sur les écus qu'il laissera après lui; mais comment faire?
Un autre honnête homme, incapable de commettre ii. 14
aucune des coquineries qui relèvent de la police correctionnelle, n'hésitera pas à tromper sur la qualité des marchandises; « il fait comme tout le monde, » et cela met sa conscience en repos. Surtout s'il s'agit de millions, il se sent à l'abri des inquiétudes qui harcèlent les pauvres diantres occupés à tromper en détail. Ici on trompe en grand, et c'est tout autre chose. On organise une affaire sérieuse ; on la lance à grand renfort de prospectus; on s'en retire à temps, avec les bénéfices assurés aux inventeurs. Quant aux imbéciles qui s'y sont pris, quant aux badauds qui ont eu la naïveté de croire à la sincérité des circulaires, tant pis pour eux, ils n'ont que ce que leur sottise mérite.
Si je ne craignais de tomber dans la déclamation (et les questions de liberté, qui sont toujours des questions morales, habitent au bord même de ce précipice), j'opposerais à l'esclavage des hommes d'argent l'indépendance de ceux qui savent se contenter de peu. L'histoire des peuples a là-dessus des enseignements magnifiques. Contemplez par la pensée la Rome des premiers temps; comparez ces mœurs simples et fortes, cette fière pauvreté, ces grands citoyens meneurs de charrue, aux Romains conquérants du monde, encombrés des trésors de l'Asie, envahis par les besoins factices, parles mœurs efféminées et par un luxe sans frein. Le règne de l'argent commence alors, et la liberté s'en va.
A Dieu ne plaise que je hasarde ici de sinistres prophéties ! J'espère que la liberté ne s'en ira point ou qu'elle reviendra; mais c'est à une condition : nous nous défierons de l'argent. Il fait si bon régler sa vie,
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accepter sa place quelle qu'elle soit, honorer sa position par sa conduite et viser, non à l'égalité de luxe, mais à l'égalité d'indépendance ! Elle est si douce l'indépendance qu'on puise dans la modération des désirs ! Il semble si peu désirable, vu de loin, cet étalage d'opulence dont nous lisons les récits à l'ombre de nos chênes, pendant que nos bœufs tracent leur sillon ! L'homme qui vit ainsi sous le regard de Dieu, au sein des magnificences de la création, sent le prix d'une existence qui renferme tant de vraies richesses, tant de devoirs, tant d'affections, tant d'espérances, tant de lumineuses perspectives à côté de tant de douleurs. Cet homme-là, que je connais, que j'ai rencontré quelquefois et auquel je voudrais devenir semblable, regarde de haut, vous pouvez m'en croire, les joies misérables de l'argent. Marchant dans sa dignité et dans sa liberté, il ne comprend pas qu'on se baisse pour si peu.