LES FAUSSES POSITIONS
Parmi les circonstances il en est peu qui menacent plus directement notre liberté que celles auxquelles je consacre ce très-court chapitre.
Les fausses positions sont de deux natures. — Il y en a qui sont nées de notre faute : c'est un refus que nous avons opposé à la conscience, un sacrifice qu'elle réclame et que nous ne nous résignons pas à accomplir; c'est un interdit, pour parler l'énergique langage de la Bible. Voici un mensonge que nous exploitons, un méfait quel qu'il soit qui n'est connu que de nous seul et dont la découverte nous couvrirait de honte, une injustice ignorée dont nous profitons et que nous ne voulons pas réparer; cela suffît pour empoisonner notre vie, ruiner notre paix et nous imposer un esclavage de toutes les heures. — H y a aussi de fausses positions dont nous souffrons et dont nous sommes innocents. Mais les unes comme les autres se reconnaissent à la gêne morale qu'elles nous font éprouver. Nous marchons comme en présence de l'ennemi ; nous nous sentons contraints de mesurer nos actes et de peser nos
paroles. Nous sommes craintifs, inquiets; nous sommes affaiblis et impuissants.
Cet état d'âme, qui n'est assurément pas la liberté, appelle une résolution virile. Il ne s'agit pas de s'en accommoder ou de se le dissimuler à soi-même; il s'agit d'en sortir. Que la gêne dont je parle soit petite ou grande, que la servitude morale se fasse faiblement ou fortement sentir, que la fausse position soit innocente ou coupable dans son principe, il n'importe, notre devoir est de travailler à y mettre un terme.
A quoi bon développer ceci? L'asservissement par les fausses positions est plus clair que la lumière du jour; au lieu d'une dissertation, j'ai bien envie de faire une confession. Il m'est arrivé une fois dans ma vie, sinon de sentir, au moins de pressentir ce que notre liberté peut avoir à perdre quand notre situation est devenue tant soit peu fausse, et je ne vois pas pourquoi je ne le dirais pas tout uniment.
Lorsque le chef de la branche ainée de ma famille, qui avant 89 servait comme mon grand-père et avec le même grade dans le régiment de Picardie, vint nous rappeler, à mon père et à moi, qu'après lui nous hériterions d'un vieux titre, peut-être aurions-nous dû lui répondre que cet héritage ne serait pas recueilli. Sans doute notre droit n'était pas douteux, et, à défaut de nos papiers détruits pendant la révolution, il nous restait assez de lettres du siècle dernier portant le cachet aux armes des Gaspari. Cependant l'évidence du droit n'est pas sa régularité matérielle, et souvent depuis je me suis demandé s'il n'aurait pas fallu tenir compte de cette différence. Une telle conduite n'aurait-elle pas été