‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 150 sur 196 · LES ENFANTS DES MAUVAISES FAMILLES · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DES MAUVAISES FAMILLES

Partout où manque la famille, la vraie, il n'y a point de place pour la liberté. La famille et la liberté se tiennent de si près, qu'en m'occupant de la seconde après avoir traité de la première, il me semble que je ne n'ai pas changé de sujet. Et, au fait, y a-t-il plusieurs vérités? Au centre de la vie morale toutes ne coïncidentelles pas? Au foyer je vois la lumière, je ne distingue pas les rayons.

Nous voici en face d'une servitude par situation qui mérite une immense pitié. Ici, la négation de liberté semble telle, que la conscience hésite et se trouble. Parmi les problèmes qui bouleversent l'âme, je n'en connais pas de comparable à celui-ci. Depuis que je réfléchis, je m'arrête consterné au bord de ce gouffre, l'enfance abandonnée ou pervertie, l'hérédité du mal. Combien d'enfants sur qui pèse, dès la première heure de leur vie, l'écrasant fardeau d'une naissance irrégulière! Combien dont le berceau est souillé de boue, dont les premiers regards voient des infamies, dont les premiers bégaiements reproduisent des paroles grossières! Combien qui n'ont jamais été aimés, dont les

genoux ne se sont jamais ployés, auxquels on n'a jamais montré le ciel! Ni une caresse, ni un conseil sérieux, ni une allusion même lointaine à la distinction du bien et du mal. Le bien, le mal, ces mots n'ont plus de sens dans le milieu où commencent ainsi de jeunes vies. Quiconque a lu le navrant récit intitulé « le Rachat de Jane, » doit avoir compris la misère donlije veux parler, misère sans seconde, qu'il ne faut pas confondre avec la pauvreté.

La pauvreté, quand elle est extrême, peut contribuer pour sa part à mener là ; à elle seule, elle ne mène point là. 11 y a, grâce à Dieu, des pères et des mères trèspauvres qui aiment, qui élèvent admirablement leurs enfants. On ne saurait assez protester contre le dicton banal des prisons et des bagnes : « Qu'on me donne des rentes, et je serai honnête. » Une autre parole est bien plus malaisée à réfuter : « Si j'avais eu une famille, des affections, une éducation, si j'avais respiré l'air salubre que respirent tant d'autres enfants, je serais honnête. »

Je citais tout à l'heure « le Rachat de Jane; » j'aurais dû citer aussi cette « Histoire d'un petit gueux » que n'ont pas oublié les lecteurs de la Revue britannique. J'aurais dû citer ces pages émues où un journaliste anglais a consigné les souvenirs d'une nuit passée au workhouse. Quand je veux me représenter l'esclave de nos sociétés sans esclaves, je vais chercher un de ces malheureux corrompus dès la mamelle. Maltraité au logis, jeté à la rue, grelottant, mendiant, couchant sous les ponts, l'imagination remplie d'obscénités, accoutumé et fait à tout, il entre dans la vie sans avoir connu une tendresse ou un devoir. Quels amis aurat;L? Vous le devinez. Quelles leçons lui donnera-t-on ?

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Je n'ai pas besoin de !e dire. Il vole, il continue dans la prison son éducation commencée dans le ruisseau. Le cœur se serre, la pensée se trouble à suivre cet esclavelà, de sa naissance à sa mort, du grenier sordide où s'enivrait son père jusqu'au grabat sur lequel il expire lui-même en blasphémant. Au lieu du grabat ce sera peut-être l'échafaud.

Ah ! parmi les circonstances atténuantes, celle-ci devrait être la plus décisive. Ma première question , si j'étais juré, serait celle-ci : « L'accusé a-t-il eu un père, une mère, une éducation, de bons exemples? » Inexorable envers l'habit noir, je ne le serais pas envers certaines blouses déchirées.

On nous a fait plus d'une fois le roman du gamin de Paris. Il est, je crois, moins admirable qu'on ne le dit, mais il est digne d'une très-grande pitié. Cet enfant vieilli avant l'âge, dont le cœur s*est atrophié, qui n'a plus de parents, qui a remplacé l'émotion par le ricanement, qui est théâtral quand il n'est pas gausseur et dont les élans parfois héroïques ont besoin d'une mise en scène pour se produire, cet enfant si peu enfant me fait l'effet d'une monstruosité.

Est-ee à dire que le gamin de Paris, le vagabond de Londres, le petit voleur des five points de New-York, la jeune fille corrompue avant l'âge de telle ou telle cité manufacturière, l'enfant même des bandits et des assassins, soient irrémédiablement condamnés à suivre la voie où les place leur naissance? Non certes , je ne me lasse pas de dire, le libre arbitre subsiste toujours; si la responsabilité diminue, et beaucoup, elle ne disparaît pourtant pas. Regardez-y de près, vous verrez qu'il

n'est pas une de ces existences où les secours de Dieu n'aient été offerts, où les occasions de relèvement ne se soient présentées. Nous les apercevons si souvent, que nous devons les supposer toujours. C'est volontairement, en vertu d'un acte libre, que telle occupation trop régulière a été rejetée, que tels scrupules trèsréels ont été écartés, que l'on s'est décidément tourné du côté du vice et de la paresse.

Il importe de maintenir cela avec force, non-seulement parce que cela est vrai, mais aussi parce que cela est consolant. Que vient-on nous parler d'âmes flétries et définitivement perdues? Chaque fois qu'avec une charité courageuse on est descendu dans le gouffre des perversités sociales, chaque fois qu'on a adressé aux malheureux que personne n'aima jamais une parole de véritable affection, on a été entendu. Londres a vu sa mission intérieure, ses « femmes de la Bible, » pénétrer dans les quartiers les plus infâmes; des écoles déguenillées se sont ouvertes ; des réunions de voleurs ont été tenues, les jeunes gens sans asile ont acclamé lord Shaftesbury, qui leur assurait les moyens de travailler honnêtement. La charité des dames de New- York s'occupe à régénérer les five points. La France a fondé ses asiles agricoles, Mettray, Sainte-Foy, et il s'est trouvé que les enfants les plus corrompus des familles les plus corrompues n'étaient pas inaccessibles à l'action du bien.

La régénération est donc possible ; donc notre devoir est tracé. Si la liberté est pour nous autre chose qu'une déclamation, nous sommes tenus de lui porter secours là où elle rencontre des périls extrêmes. Les enfants des mauvaises familles ont besoin de nous; ans nous

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