LES MAUVAIS PARENTS
ils deviendront ce qu'ils ne sont pas encore, des esclaves qu'on ne saurait affranchir.
Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur ma pensée. En parlant des mauvaises familles, je n'ai pas entendu le moins du monde les chercher toutes dans la classe indigente. Si celle-ci paraît fournir le plus nombreux contingent, si notre paupérisme est, un infernal agent de servitude , nous n'avons pas le droit d'oublier que d'autres agents non moins funestes travaillent dans d'autres compartiments de l'organisation sociale. Les écus n'ont point par eux-mêmes le privilège de faire des âmes libres,' pas plus que de braves gens, des enfants honnêtes ou des parents dévoués.
Y a-t-il proportionnellement plus d'esclaves en bas qu'en haut? J'avoue n'en rien savoir. Les vies vouées à l'argent et vendues à la mondanité sont sans aucun doute au premier rang de celles qui demeurent étrangères à la liberté, parce qu'elles demeurent étrangères aux pensées élevées , aux instincts généreux , aux devoirs, aux progrès, aux tendresses. Et pour ne parler que des enfants qui ont eu le malheur de naître là, que voulez-vous qu'ils deviennent?
Ah! ne parlons pas trop des privilèges du riche. Les privilèges du pauvre me frappent tout aussi souvent. Voici un enfant dont la naissance a été un événement, mais ni son père ni sa mère n'ont le temps de s'occuper de lui; ils appartiennent à d'autres devoirs; ils ont autre chose à faire que de l'aimer, et de l'élever. De bonne heure il sait que sa fortune est faite et qu'il n'aura pas à se fatiguer pour vivre. De bonne heure les séductions amollissantes du luxe, les idées fausses,
les vanités, les sottises l'ont assailli. A peine sorti du collège, toutes les facilités du vice sont devant lui : une société frivole, dont la nullité n'a d'égale que sa corruption, lui ouvre d'emblée ses rangs. Comme rien ne l'attire ou ne le retient au logis, comme on n'y parle qu'affaires, toilettes, niaiseries, il est rejeté au dehors, non moins abandonné que l'enfant des rues immondes où son élégant équipage n'entrera jamais.
Voici un autre enfant. — Sa naissance a causé presque autant de terreur que de joie, car il s'agira de le nourrir. N'importe, on travaillera un peu plus, et l'enfant ne manquera de rien. Voyez avec quelle tendresse son père et sa mère veillent sur lui! Que de caresses! Quelle sérieuse et forte affection ! L'affection, le travail, le devoir, se montrent à lui dès que ses yeux sont ouverts. Devant lui , au village, il a la vie vraie et saine. Il connaît les privations, mais il connaît aussi les joies. Il reçoit peu de jouets, mais il a de belles fêtes, en pleine campagne et en plein air. Il a une famille, lui, une famille où l'on aime et où l'on prie.
Lequel de ces deux enfants a le plus de chance de devenir un homme, je veux dire un homme libre?