‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 153 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DIEU

Il y a des causes profondes de liberté, comme il y a des causes profondes de servitude. Je vais en indiquer quelques-unes; il sera d'ailleurs d'autant moins nécessaire de les énumérer toutes et de les exposer systématiquement, que nous n'avons pu traiter la première partie sans entamer un peu la seconde. En disant ce qui nous rend esclaves, nous avons presque dit ce qui doit nous rendre libres.

Autre observation préalable : si certaines doctrines dont nous avons déjà parlé reparaissent encore ici, ce n'est plus à titre de doctrines. C'est la façon d'y croire et de les appliquer à la vie qui nous occupe maintenant. Il existe, en effet, plus d'une façon de croire en Dieu, par exemple, et tel homme dont l'esprit admet

le Dieu unique, le Créateur, le Père céleste, ne retire de cette vérité nul atome d'indépendance personnelle. Deux professions de foi, exactement semblables en théorie, produiront deux vies parfaitement opposées. Et n'allez pas supposer que l'une d'elles soit hypocrite et mensongère ; il suffit qu'elle demeure à la superficie. Nous avons des croyances à fleur de peau qui ne renouvellent pas un seul de nos sentiments, qui ne changent en rien notre attitude morale, qui ne nous relèvent et nous affranchissent en aucune façon. Nous ne nous arrêterons point à celles-là.

Le lecteur me pardonnera ces répétitions plus apparentes que réelles et dont au reste je ne prétends pas abuser. Un seul dogme, à vrai dire, reparaîtra devant nous ; mais comment ne pas y revenir? Que signifieraient les causes de liberté si elles ne commençaient par Dieu?

Dieu est la base de la liberté. Lorsque Voltaire, bénissant le petit-fils de Franklin, prononçait ces deux mots : God and liberty, il proclamait une vérité que son prodigieux esprit avait entrevue, mais dont son cœur n'avait pas mesuré toute la portée. Croire en Dieu, c'est un affranchissement ; la vie en est transfigurée. — Je crois en Dieu; donc je suis obligé, donc ma vie a une règle, donc je suis gardé au dedans contre les asservissements du dehors, donc je suis libre. Je crois en Dieu ; donc je sais qu'il existe une justice, un droit, une liberté. Je crois en Dieu ; donc je suis aimé, et les tyrannies, quelles qu'elles soient, ne m'intimident plus.

Le premier effet de la foi en Dieu, c'est de mettre en nous la prière, la prière filiale, qui raconte tous les

DIEU

besoins, qui demande toutes les délivrances, la prière qui n'est ni une gymnastique morale, ni un rite, une récitation ou une sèche pratique, la prière du cœur, la prière continuelle. Qui croit en Dieu, vit avec Dieu, marchant sous son regard, s'attendant à lui quoi qu'il arrive, à l'heure des joies, et à celle des tristesses, et à celle des chutes, et à celle des amertumes, et à celle des découragements. ,

La vraie prière est une libératrice ; la plupart des grands hommes libres d'ici-bas ont été des hommes de prière. Songez à ces géants, auprès desquels nous sommes si petits, à ces témoins, à ces martyrs qui, en prison, aux galères, sur les bûchers, dans l'exil, dans la pauvreté, dans les séparations poignantes, dans les déchirements inexprimables du cœur, n'ont cessé de demeurer fermes. Sans remonter jusque-là, n'avez-vous jamais remarqué sur votre chemin des âmes fortes, sereines, pacifiées, qui sont en même temps des âmes très-vivantes, où brûlent d'énergiques passions, où palpitent des sympathies ardentes, et ne vous êtesvous pas demandé si un tel spectacle d'indépendance est naturel sur notre terre corrompue?

Ah ! la force morale, cet autre nom de la liberté, est chose assez rare ici-bas pour qu'on s'arrête à la contempler. Hawthorne nous en a donné le mot. dans un livre d'enfants bien digne d'être lu par les hommes faits !. — Comment Hercule a-t-il vaincu Antée? Gomment nous-mêmes vaincrons-nous l'Antée qui nous assaille à chaque pas? En le séparant de la terre qui lui rend sa vigueur. Quand nous avons pris notre ennemi

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