‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 154 sur 196 · Le Livre des Merveilles · texte numérisé non relu

Le Livre des Merveilles

entre nos bras et quand nous l'avons porté en haut, notre triomphe est certain. La prière porte en haut et présente à Dieu tous les tyrans qui nous asservissent, l'inquiétude, la crainte du monde, les doutes, les tentations, et par-dessus tout le péché.

Essayons d'étudier de plus près encore l'affranchissement par la foi en Dieu. Qui dit foi dit confiance. Trop souvent elle manque : maint chrétien se montre moins joyeux et paraît se sentir moins en sûreté que ceux qui n'ont pas de père au ciel. Les plus faibles accidents de la vie suffisent à le troubler ; il a des terreurs d'esclave.

Pourquoi cela? Nous l'étonnerions bien, si nous lui disions, ce qui est vrai pourtant, qu'il ne croit pas en Dieu. Lorsque la foi est réelle, elle ne nous laisse pas traîner ainsi dans les bas-fonds, elle nous fait monter sur les hauteurs, vers les « montagnes d'où nous viendra le secours. » — Voici un chagrin ; je le sens, et trèsvivement, mon Père céleste me l'a envoyé pour que je le sente; mais c'est mon père qui me l'a envoyé. Voici une inquiétude ; je n'y suis point indifférent ; mais mon père est là, il m'aime, il me garde, il sait mieux que moi ce qui m'est bon.

Le jour où la confiance en Dieu se grave en nous, nous mettons le pied sur le rivage de la paix ; désormais nous respirerons à l'aise, nous serons forts et nous serons libres. Désormais ne se posera plus pour nous la question angoissante et terrible :

O demain, c'est la grande chose!

De quoi demain sera-t-il fait?

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Demain appartient à Dieu comme aujourd'hui ; demain comme aujourd'hui il n'arrivera rien sans sa permission. La sentez-vous inonder votre âme, cette sécurité délicieuse sans laquelle il n'existe pas de bonheur? Travailler avec sécurité, aimer avec sécurité, vivre avec sécurité, quelle grâce ! Se confier, espérer, aller en avant au nom du Dieu fort, quelle source de liberté!

Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère,

En la suivant des yeux s'avance au bord du nid,

Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre

Et sauter dans le ciel déployé devant lui ?

Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle?

Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile;

Il sait qu'il est aiglon; — le vent passe, il le suit.

Il sait qu'il est aiglon. Sondez cette parole. Savezvous que vous êtes enfant de Dieu? On ne s'élance pas à moins. Quand on le sait, on étend ses ailes ; la conscience de l'amour divin, la certitude du secours divin nous donnent la force de planer par-dessus les petites craintes, les petits intérêts et les petites ambitions de la terre.

Mais la confiance a une compagne, une sœur, dont l'esprit austère nous effraye un peu, la soumission. Ce qu'il y a de plus de difficile, c'est de croire en Dieu jusqu'à dire : « Ta volonté, et non pas la mienne. » Un des hommes libres du xvie siècle, dont j'admire l'énergie et dont je goûte rarement les vers, Théodore de Bèze, s'écriait un jour :

O Dieu ! si tu veux, Je sais que tu peux

Me tirer d'ici.

Mais si pour cette heure Veux que je demeure, Je le veux aussi.

Nous ne devenons véritablement libres qu'à la condition de la prononcer aussi, cette parole difficile, douloureuse, qui est une parole d'affranchissement parce qu'elle est une parole de renoncement : « Je le veux aussi. » Il ne s'agit de rien moins que de prendre son cœur à deux mains, de comprimer ses battements, de se jeter décidément, absolument, dans les bras d'un père et d'un maître. — II sait ; moi j'ignore. Un jour, là-haut, je lui rendrai grâce pour ce qu'il m'a refusé autant que pour ce qu'il m'a accordé, pour ce qui m'a fait souffrir autant que pour ce qui m'a rempli d'allégresse. Ce que tu veux, Seigneur, ce que tu veux! « Mon cœur ne s'est point élevé, chantait le psalmiste... N'ai-je point soumis et fait taire mon cœur, comme celui qui est sevré fait envers sa mère? Mon cœur est en moi comme celui qui est sevré. »

Notre indépendance est à ce prix ; il nous faut ce ventlà dans nos voiles pour entrer au havre de grâce. Autrement, que de tempêtes! Voici des prières qui semblent ne pas être exaucées, bien qu'elles le soient dans le sens le plus élevé et le plus réel. Voici des ruines, des séparations, des douleurs aiguës dont nous ne comprenons pas l'utilité. Voici des œuvres excellentes en péril. Voici des iniquités triomphantes. Voici que nousmêmes, à l'heure où nous pouvions être utiles, nous sommes arrêtés brusquement par la maladie ou par la mort. Que de pourquoi se dressent alors devant nous! Quelles tentations d'incrédulité ou de murmure!

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Que nous deviendrons faibles, si nous ne courbons la tête en balbutiant la grande parole : Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux !

Plus d'une fois j'ai vu de mes yeux ce spectacle, le plus beau qu'on puisse contempler sur la terre, une âme bien tendre, bien aimante,, j'oserai dire bien inconsolable, et qui a trouvé la paix dans son abandon aux mains de Dieu. « Comment veux-tu que je n'aime pas Dieu? » écrivait Mme de la Ferronnays après le naufrage de son bonheur. Nos simples paysannes pieuses en disent autant. Il en est qui, ayant chéri, soigné leur enfant avec des délicatesses d'affection, une grâce, une passion et, n'en déplaise au préjugé, une poésie que la vie des champs n'éteint certes pas, ont baisé la main qui les frappait. Elles ont gardé l'affliction qui sanctifie et rejeté celle qui asservit. Au travers de leurs larmes elles ont vu le ciel, et les belles demeures de làhaut, et la volonté de Celui qui aime mieux leur enfant qu'elles ne l'ont aimé. Elles ont vu cela, et elles ont relevé la tête, prêtes à poursuivre vaillamment le combat de la vie, le cœur plus ferme, plus décidées à remplir tous les devoirs, l'âme plus ouverte aux tendresses et même aux joies1.

C'est que la soumission ne va pas sans la reconnaissance, de même que la confiance ne va pas sans la soumission. Confiance, soumission, reconnaissance, tout cela tient dans la foi en Dieu. Les cœurs brisés et soumis dont je viens de parler étaient des cœurs recon-

i. On comprend pourquoi, parmi les douleurs , je nommr celle des mères.

naissants. Il fait bon se souvenir des bienfaits de notre Père céleste. Chacun d'eux est une consolation et une promesse; ajoutons que chacun d'eux est une lumière qui éclaire les problèmes angoissants de nos destinées. Je ne sais pourquoi Dieu me frappe; mais je me rappelle qu'il m'a délivré. Je ne sais pourquoi il me refuse aujourd'hui ; mais je me rappelle qu'il m'a exaucé cent et cent fois. En vérité, la foi sans reconnaissance est bien hésitante , la prière sans reconnaissance est bien molle, la confiance sans reconnaissance est bien imparfaite. Quant à la soumission sans reconnaissance, elle est impossible.

Que c'est grand, croire en Dieu ! Que c'est beau, Faffranchissement par la simple et vraie foi! La jeunesse se retire, les forces s'en vont; cependant quelque chose naît en nous, quelque chose de jeune et de fort. Ce quelque chose, c'est la liberté.

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