CHAPITRE V
LE RESPECT DE SOI
Il est un trait de la liberté morale sur lequel je tiens à fixer quelques instants notre attention. Les questions d'honneur ne m'ont jamais semblé petites. C'est du superflu, dira-t-on. Je ne sais trop; en tout cas je doute que nous puissions nous en passer. Êtes-vous sûr que la morale se contente du strict nécessaire? Un brin de luxe ne gâte rien ici.
Je doute que la vertu se passe de la dignité; je doute qu'un caractère soit tout à fait indépendant s'il n'est un peu fier. Tenir son cœur en bride, c'est bien; surveiller en outre sa vie, c'est mieux. Le serviteur de la justice ne peut que gagner, et beaucoup, à contracter les habitudes du respect de soi. L'âme alors prend une attitude nouvelle : elle a de saines délicatesses ; elle sent que la forme tient au fond et que sous prétexte de ne tenir qu'au fond on peut en venir à le compromettre
Et puis, il y a dans le respect de soi bien autre chose que des formes. La vertu a besoin de cet élan, de cet excès, si l'on veut, qui la transforme en chevalerie L'honneur est une parure qui lui sied; cela lui va d'avoir les grandes loyautés et de se revêtir de noblesse.
LE RESPECT DE SOI
Je sais bien qu'on a abusé du mot honneur comme de tous les beaux mots de la langue. Il y a un honneur mondain, qui est indépendant de la morale. Bien mieux, il en tient lieu, il en dispense, il est toute la morale à lui seul.
Vous voyez des hommes qui foulent aux pieds les devoirs les plus élémentaires et qui d'ailleurs sont contents d'eux-mêmes : ne sont-ils pas hommes d'honneur? A leurs yeux et aux yeux des autres cela suffit. Écoutez Alfred de Vigny ; personne n'a rédigé en termes plus animés et plus fermes le code de cette vertu d'un nouveau genre :
« L'honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée. — L'honneur, c'est la pudeur virile. — La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose sacrée que cette chose inexprimable. »
Est-ce tout à fait faux? Le vrai moraliste n'a-t-il rien à recueillir là? Je le pense si peu , que je m'arrête devant cette école de l'honneur, me demandant ce que nous avons à apprendre chez elle, quelles exigences de la pudeur virile nous devons lui emprunter. Mais, cela dit, il importe de protester. On nous parle de la conscience exaltée ! Avant de l'exalter, il eût convenu de ne pas la museler. Otez-lui son bâillon, et vous l'entendrez crier. Elle dénoncera vos débauches, vos mensonges, vos lâchetés; elle vous mettra en face de vos victimes; elle vous présentera les vies que vous avez perdues, les âmes que vous avez souillées, les familles dont vous avez ruiné le bonheur, les frais avenirs que vous avez flétris pour jamais; elle vous montrera ce qu'il y a de déshonorant dans votre honneur.
L'honneur mondain a inventé, lui aussi, sa conscience artificielle. Préoccupé de ce qui est noble et oublieux de ce qui est bon, enivré de lui-même, enflé d'un orgueil démesuré, il a fait de ses fidèles une race à part, la race supérieure au-dessous de laquelle croupissent les vilains. Encore ici le mot décisif a été dit par l'auteur de Grandeur et Servitude militaires : « Le noble et l'ignoble sont les deux noms qui désignent le mieux à nos yeux les deux races d'hommes qui vivent sur la terre. »
Rien n'est plus faux assurément, et nous nous en tenons à la vieille distinction du bien et du mal. Toutefois le bon est appelé à être aussi le noble, et c'est là le point que j'ai voulu mettre en lumière. Qui ne l'a remarqué? les meilleurs parmi nous, ceux qui méritent le plus de respect, oublient et négligent trop souvent ce qu'on pourrait nommer la poésie de la vertu. Nous en connaissons tous qui semblent s'attacher à rendre le bien aussi prosaïque que possible.
Hélas, ils sont de leur temps. Notre siècle n'est pas celui de la chevalerie. Nous sommes très-pratiques, très-positifs, même un peu grossiers; l'idéal ne nous hante guère. En toutes choses nous nous laissons aller, accomplissant peut-être ce que nous prescrit notre conscience, mais nous défiant à l'excès des enthousiasmes.
Il en faut cependant. C'est faute d'être chevaleresque que le bien aujourd'hui est si rarement contagieux. C'est aussi pour cela qu'on l'accomplit si mollement, avec si peu de vigueur et d'entrain. Pourquoi la vertu n'aurait-elle pas les exaltations et les loyautés splendides de l'honneur?
LE RESPECT DE SOI
J'aime les gens dont on peut dire : « Ils ont l'honneur à cœur. » Le nombre semble en diminuer chaque jour. Les meilleurs, je le répète, se contentent trop souvent d'obéir en gros à leur conscience, sans s'inquiéter de ce qu'on appelle à tort des raffinements.
La conscience n'est pas raffinée, mais elle est exigeante et ne se contente pas d'une obéissance sommaire. Elle est sévère et nous veut sévères envers nousmêmes. — Voyez ce pauvre père de famille ; il pourrait penser comme tant d'autres que les dettes contractées vis-à-vis des riches ne se remboursent pas, qu'avant de payer des gens qui n'ont que faire de son argent il doit songer aux besoins des siens. Eh bien, non; il a l'honneur à cœur, c'est sa maladie. II travaillera, il se privera, il mettra de côté, il s'inquiétera de s'acquitter, il tiendra à se suffire. J'ai connu de ces efforts véritablement héroïques, et j'ai toujours senti à leur vue que la vertu ne perdait rien à traiter alliance avec l'honneur.
Il serait inutile de multiplier les exemples. Le respect de soi n'est en définitive que la sévérité envers soi, envers son parti, envers son pays, envers sa cause. Patriotes, nous serons les premiers à voir et à blâmer les fautes de notre pays. Catholiques, nous nous ferons un devoir de signaler les torts du catholicisme. Protestants, nous ne laisserons à personne le soin de flétrir ceux de la Réforme. Plus notre cause nous est chère , plus nous aurons besoin de répudier en son nom ce qui la souille; les complaisances nous répugneront à l'égal des complicités.
Pourquoi faut-il que notre foi semble exclure de
temps en temps la parfaite loyauté? — Nos bons livres ne sont pas toujours loyaux; je veux dire que l'incrédule qu'ils nous représentent et qu'ils réfutent n'est pas l'incrédule réel, celui que nous rencontrons dans le monde. — Notre histoire n'est pas toujours loyale; elle arrange les faits, glisse sur les endroits scabreux, noircit les adversaires et idéalise les amis.
La loyauté est une des lois fondamentales de l'honneur. Aussi l'honneur se trouve-t-il partout dans l'Évangile. Il serait bizarre que des chrétiens ne l'y eussent pas vu, plus scrupuleux, plus héroïque, plus chevaleresque cent fois que celui du monde. L'idéal chrétien ne ressemble pas, Dieu merci, à la prose grossière qu'il nous arrive de lui substituer.
C'est cet idéal, notez-le, qui met l'accent sur nos convictions, la joie dans notre obéissance, le rayon de lumière au fond de nos cœurs. Par lui nous sommes plus véritablement libres. Encore ici il se trouve en définitive que l'idéal est le réel, que le superflu est le nécessaire, qu'en ôtant au devoir ses séductions on lui ôte ce qui fait qu'il fortifie et qu'il affranchit. Le devoir qui nous porte, c'est celui qui a des ailes et qui monte vers Dieu. Souvenons-nous de nos heures de foi ardente, d'enthousiasme, de chevalerie.
Quelle âme ne conserve le souvenir de quelques-unes de ces heures-là ? Alors nous marchions la tête dans les cieux ; nous ne redoutions rien ni personne ; nous n'hésitions pas; notre cause était belle; c'était un privilège incomparable de la servir; nous nous sentions appelés à aimer tout ce qui est beau, tout ce qui est bon ; nous ne concevions pas un conflit possible entre une vérité
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et un devoir; nous étions altérés de sainteté, de progrès, de lumière.
Nous éprouvions alors ce qu'éprouve le soldat qui a à cœur l'honneur du drapeau. Notre fierté, parfaitement étrangère à l'orgueil, .nous enseignait une à une les généreuses indépendances. Rien dans nos vies consacrées à de si grandes choses ne pouvait être livré à l'abandon ; le fond et la forme, les sentiments, les actes et les paroles revêtaient également ces habits de fête dont le poëte a si bien parlé :
Ou est comme un enfant dans ses habits de fête Qui craint de se salir et de se profaner.
Ce n'est pas sans inconvénient qu'on se met à porter un vêtement plus grossier, celui qui est habitué aux taches et à la boue. En dépouillant son caractère de distinction et de noblesse, notre vertu baisse d'un cran. Une tenue négligée influe sur nous plus que nous ne l'imaginons, et la liberté morale s'ébranle un peu quand le respect de soi s'affaiblit.