CHAPITRE YI
Les séductions de la défaite sont la pierre de touche au moyen de laquelle on reconnaît les cœurs chevaleresques, qui mettent de l'honneur dans le devoir et de l'idéal dans la morale. Les indépendants qui ne savent ni transiger ni fléchir, et en qui se réalise cette ferme domination des principes à laquelle les Anglais donnent un nom dont je regrette que nous ne possédions pas l'équivalent, consistency, trouvent un certain charme à accepter la défaite, à opposer le droit au nombre, à résister aux vainqueurs, à remonter les courants.
Il y a là pour eux un charme et un attrait. Oui, les âpres jouissances de l'isolement et du péril les attirent Volontiers ils se détournent d'un succès et vont à une cause perdue, à une vérité désavouée. Ce sont là de vraies tentations à l'usage des généreux, et je plaindrais ceux qui ne les auraient jamais ressenties.
Entendons-nous bien cependant : les généreux de viendraient absurdes s'ils ne pouvaient vivre que dans ' les oppositions et dans les minorités. II est une dispo sition maussade, une passion d'isolement, d'où sor le mauvais individualisme, celui qui dissout et ne fonde
pas. Tout deviendrait impossible avec des indépendances prétendues (une autre forme de l'esclavage) qui ne seraient que la préoccupation maladive de soi , l'incapacité de sympathiser et de s'unir, la négation perpétuelle, la contradiction systématique, l'impuissance par conséquent.
Rien n'est moins aimable et moins respectable qu'une telle disposition. Je me demande, en vérité, si les esclaves de l'orgueil qui dit toujours non sont supérieurs aux esclaves de la lâcheté qui dit toujours oui. Quoi qu'il en soit, ce sont de part et d'autre des esclaves, la liberté n'a pas à choisir entre eux.
L'homme vraiment libre connaît et les nobles séduct ions de la défaite et les séductions non moins nobles du triomphe. N'allons pas les nier : elles sont si douces ! Assister à la victoire d'une bonne cause, quelle plénitude de bonheur, surtout lorsqu'on a été à la bataille pour elle ! Demandez aux vieux champions de l'abolitionisme américain si la victoire a ses joies. Mais demandez-leur ensuite si, (pendant leurs longues années d'impopularité, de souffrance et d'insuccès, ils n'on pas senti que les vérités méconnues ont un charme qui n'est qu'à ell^s. Je sais bien comment ils répondront à vos deux|questions.
Nous ne nous représentons jamais bien l'importance des minorités. Elles ont eu , elles auront toujours un rôle immense dans l'histoire. Que deviendrait-elle, cette histoire, pour peu qu'on en retranchât les vaincus? L'imagination recule : tout ce qui a fini par vaincre icibas a commencé par être vaincu : toutes les idées qui sont devenues banales ont été étranges ; tous les lieux