CHAPITRE IX
LA BONTÉ
Nous n'aimons jamais assez : amour de Dieu, amour des hommes, amour de notre famille, chacune de ces affections éternelles est un affranchissement. Sans insister plus longtemps sur cette vérité centrale vers laquelle nous avons été ramenés plus d'une fois, je voudrais signaler un des aspects les moins connus de la question qui nous occupe, l'indépendance par la bonté.
Oui, la bonté; prenons ce simple mot. La bonté, il semble que ce ne soit pas grand'chose ; qui n'est pas bon? — Qui? Mais d'abord les méchants, ceux qui envient, ceux qui haïssent, ceux que dominent et gouvernent les sentiments mauvais. Ensuite, les indifférents, qui se croient bons parce qu'ils ne s'intéressent à rien et ne s'inquiètent de personne. Puis, les bons qui ne sont tels qu'en vertu d'une nature bienveillante, et qui rendront volontiers service pourvu que cela ne coûte rien à leur égoïsme. Enfin (passez-moi cette énormité) les bons qui se dévouent sans aimer. Pleins de nobles illusions, ils s'essayent à faire du bien. Hélas, l'expérience vient vite. Ils ont rencontré des ingrati-
tudes et des injustices, et les voilà qui reviennent désabusés et meurtris, à peu près comme don Quichotte après ses expéditions de chevalerie errante. Il en est sans doute qui persévèrent, mais désormais ils agiront sans entrain, sans espérance et, pour répéter le mot, sans amour. Même chez ces généreux, les chaînes du moi n'ont pas été brisées ; ils se sont repliés sur eux-mêmes ; en apprenant à mépriser leur prochain, ils ont d'ordinaire appris à s'estimer. Quoi qu'il en soit, les lies du cœur ont été remuées, des amertumes fermentent en eux; l'amour n'a pas prononcé la parole d'affranchissement.
La bonté est autre chose. Vous la découvrirez, je l'ai découverte bien des fois avec attendrissement au fond des âmes que remplit le sentiment de leur indignité et que l'amour divin a remuées jusqu'au fond. Dans leur petit état, elles aiment à leur tour, humblement, fortement; et c'est ainsi que la bonté, cette plante du ciel, se met à fleurir sur la terre.
Les bons sont libres ; je ne connais pas de fait moins remarqué et plus évident. Si vous parveniez à lever les voiles de la bonté (car elle se cache), vous verriez qu'autour d'elle tous les fronts se redressent. Non-seulement les bons sont libres, mais ils affranchissent ceux qui se trouvent sur leur chemin. II se fait sur la terre une propagande de liberté par le moyen de la bonté. Comment cela ? Parce que la bonté crée la bonté : à son doux contact, quelque chose s'éveille en nous, notre égoïsme se sent mal à l'aise, des questions de conscience se posent; cela peut mener loin.
Je n'ai pas à énumérer les privilèges des débonnaires; je me borne à en constater un seul, leur indépendance.
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Se mouvoir dans la bienveillance, c'est se mouvoir dans la liberté : tous les sentiments élevés accourent alors à l'envi ; ils nous fortifient, ils nous défendent contre les petits froissements et contre les préoccupations serviles. Notre cœur est au large, nous nous confions, nous croyons au bien: nous espérons.
N'avez-vous pas vu de ces âmes indulgentes et sympathiques, auprès desquelles on se réfugierait volontiers pour respirer à l'aise, pour échapper au conflit des jugements amers, des ambitions alarmées, des irritations et des jalousies? Vous approchez, et déjà un apaisement s'opère en vous, il vous semble que vos liens se détachent un à un, ceux des craintes, ceux des passions mauvaises. Vous sortez de vous-même, vous vous oubliez, vous vous intéressez au bien, à la vérité; vous vous passeriez au besoin de l'approbation du monde.
La bonté est comme la foi, elle transporte les montagnes. Elle a ses intérêts, qui ne sont pas ceux du vulgaire ; elle a son but, qui est haut placé ; elle a ses ambitions, qui sont infinies; elle a ses joies, elle a ses trésors. Pourquoi mendierait-elle ? Elle est riche. De qui dépendrait-elle ? Elle n'a besoin de rien. Elle ne sera ni inoccupée ni ennuyée; il y a tant à faire! Par l'ardeur, par le bonheur, par la conviction, par la démonstration de vie qu'aucune argumentation savante ne saurait remplacer, elle émancipe merveilleusement l'existence. Les cœurs en haut ! C'est un sursum corda perpétuel.
11 faut voir comme la bonté va en guerre , comme elle déploie fièrement son drapeau et se met à eonquiï4?.-EUe ne prétend pas seulement soulager des misères, elle prétend faire des heureux. Or, est-on
heureux sans être libre? Est-on heureux sans être bon ? La bonté s'avance, les mains pleines de dons et pleines aussi d'idéal ; elle dirige vers le devoir et vers la foi les regards fixés sur les basses convoitises; elle leur montre le ciel.
Arrêtons-nous un moment, le sujet en vaut la peine, à l'une des manifestations principales de la bonté : je veux dire les œuvres charitables.
Et d'abord, permettez-moi d'insister pour qu'elles soient libres. Parmi les libertés qui nous manquent trop souvent, je suis obligé de placer la liberté de la bienfaisance. Nous sommes de terribles despotes : non contents d'avoir codifié la morale, nous avons réglementé la charité. Bien différents en cela des apôtres qui évitaient toute apparence de contrainte, même indirecte, et qui s'en remettaient avec une délicatesse infinie à la libre décision de chacun1, nous organisons des listes nominatives, des appels qui semblent faire de la souscription à telle ou telle œuvre un devoir absolu de conscience. Prenons-y garde, sans la liberté de donner ce que l'on veut, à qui l'on veut, comme l'on veut, notre charité ne sera plus la charité. Qu'est-ce que la charité sans la liberté? Celui-là seul donne gaiement qui donne librement.
Nous ne donnons pas toujours gaiement ; il nous arrive, c'est horrible à dire, d'ouvrir notre bourse par lassitude, par respect humain, afin de ne pas refuser en face. S'imagine-t-on, par hasard, qu'il y ait une de ces
1. Voir IIe aux Corinthiens, vin et ix. « Que chacun donne selon qu'il l'a résolu dans son cœur, non avec tristesse et avec contrainte, car Dieu aime celui qui donne avec joie. »
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souscriptions extorquées qui produise un bien quelconque? Il serait préférable qu'on donnât moins et qu'on donnât mieux.
Mais on ne donnerait pas moins, au contraire. La joie de la bienfaisance fait sa force et sa grandeur. L'œuvre que nous choisissons est toujours celle que nous accomplissons le plus fidèlement. Sans nous isoler, tant s'en faut, des œuvres communes dont la nécessité est évidente et que nous aimerons davantage quand elles s'imposeront moins, nous abriterons notre participation sous le voile de l'anonyme, évitant avant tout une charité bruyante qui met en oubli le grand précepte : « Que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite. »
Ainsi reparaîtra la liberté de celui qui donne ; et du même coup, ceci n'importe pas moins, la liberté de celui qui reçoit. L'aumône joyeuse n'a jamais humilié l'indigent. Ce qui l'abaisse et ce qui pourrait l'asservir, c'est l'aumône plus ou moins contrainte, celle où le cœur n'entre pour rien et où les mains ne se rencontrent pas.
M. Jules Simon semble n'avoir prévu que celle-là, lorsqu'il a réclamé la suppression complète de la bienfaisance. Je conçois la préoccupation qui l'a dominé : la fierté du pauvre est un sentiment précieux qu'on ne saurait trop ménager ; elle est une des conditions essentielles de son indépendance. Travailler^ ne pas demander, se suffire, s'adresser aux associations mutuelles plutôt qu'à l'aumône, c'est excellent. La charité qui ne respecterait pas ces susceptibilités généreuses, qui détruirait ou affaiblirait ces indépendances, ferait beaucoup plus de mal que de bien.
Mais, tout en maudissant avec M. Jules Simon la charité qui ruine les énergies et qui écrase au lieu de relever, la charité aveugle ou hautaine, celle qui croit que l'argent est tout et qui pense qu'on peut aider les gens sans les aimer ou les aimer sans veiller sur le trésor de leur dignité morale, je maintiens contre lui que la bienfaisance sera toujours nécessaire. Hélas, il ne faut qu'avoir vécu un peu au village ou monté quelquefois les escaliers de l'indigence trois fois indigente des grandes villes, pour ne conserver aucun doute sur ce point. Il est des cas d'exception, maladie, vieillesse, abandon, chômages prolongés, désastres agricoles, famines, où le secours devient une nécessité absolue.
Ne disons pas aumône; disons charité, je le veux bien. Mais avouez du moins que la charité est indispensable, à moins qu'on ne la remplace par le droit au travail, ou par quelque institution de ce calibre. En dehors du socialisme qui établirait l'égalité par la misère universelle, je ne vois que la charité. Elle est, elle sera le doux lien entre les classes ; c'est à elle qu'il appartient de fonder la paix sociale, de détruire beaucoup de servitudes et de n'en pas fonder une seule.
Si sa mission est belle, elle n'est point aisée à remplir. Il faut qu'elle aime; il faut qu'elle respecte; il faut qu'elle encourage les efforts personnels; il faut qu'elle s'adresse aux consciences et aux âmes. Jamais elle ne s'acquittera bien de sa tâche, si elle se borne à donner de l'argent. Elle doit savoir donner et elle doit savoir refuser ; l'un n'est pas moins indispensable que l'autre. Son premier devoir est de se mettre en défense contre cette ignoble exploitation qui s'organise partout, de lettres, de demandes effrontées, de vagabonds allant
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frapper à toutes les portes. La charité, qui a besoin de liberté et de lumière, repoussera bien loin ce qui les ôterait toutes deux. Elle se réservera pour les gens qu'elle connaît, et n'agira qu'à coup sûr. Alors elle donnera avec joie et donnera bien. Alors elle secourra des pauvres et ne créera pas de mendiants. Créer un mendiant, c'est faire un esclave. Or la charité qui fait des esclaves devient une misérable esclave elle-même : elle appartient aux lettres que lui apporte la poste, aux sollicitations de la porte, aux listes de hasard, à l'inconnu. Elle agit par contrainte, elle devient mécontente, hargneuse; elle se défie, elle se décourage; elle ne sait plus donner de bon cœur.
Cette charité-là n'est plus la charité ; cette bontélà est une faiblesse, presqu'une maladie. Elle marche de déceptions en accablements. Pourquoi ? Parce qu'elle ne sait pas être indépendante. Oui, nous sommes appelés à conquérir l'indépendance dans l'accomplissement du bien. Toute conquête coûte quelque chose ; il est douloureux de refuser. Mais si nous ne refusons pas pour grossir la part de nos fantaisies ou de notre luxe, si nous refusons pour donner, si nous pratiquons la bienfaisance en hommes intelligents et en hommes libres, alors, soyons-en sûrs, nous ne créerons ni mendiants ni esclaves; nous goûterons la joie de notre œuvre, à côté de ses inévitables douleurs; nous fonderons entre les vrais pauvres et nous des relations affectueuses qui ne coûteront rien à la dignité de personne ; le travail, l'ordre, l'économie se propageront de plus en plus, et devant les énergies que développe la vraie charité , nous verrons reculer peu à peu toutes les causes de servitude.
Elles reculeront d'autant mieux, que l'égalité véritable tiendra compagnie à la vraie liberté. Sur le terrain de l'amour l'égalité est de droit. Quand on traite de la charité, on ne pense d'ordinaire qu'à celle du riche ; pourquoi oublier celle du pauvre? Charité du pauvre envers le pauvre, charité du pauvre envers le riche, l'une et l'autre valent bien la peine d'être mentionnées. Auprès de la petite aumône de l'argent vient se placer la grande aumône des sympathies, des consolations, des encouragements, des services. Tout riche a besoin de cette aumône-là.
Les lecteurs amis (je sais que j'en ai quelques-uns de tels) ne s'étonneront pas si je cite ici nos devoirs envers les bêtes; ils sont habitués à mes récidives. Au reste, comme il ne faut abuser de rien, je referme résolument un gros dossier qui est devant moi, je ne veux pas redire ce que j'ai dit dans la Famille. Surtout je ne veux pas me mettre à raconter des cruautés. De semblables récits font plus de mal que de bien. Je me borne à un seul mot, et ce mot, je l'emprunte à la Bible : ((Toute la création, écrit l'apôtre, soupire et est en travail jusqu'à maintenant. » La création soupire, et nous sommes ses tyrans. Non contents d'avoir violenté la nature, d'avoir détruit nos forêts jusqu'à livrer nos plaines aux inondations périodiques, d'avoir forcé les cultures jusqu'à amener les maladies végétales, d'avoir perfectionné les croisements jusqu'à créer des races monstrueuses et malsaines, nous avons donné carrière à notre cruauté diabolique. Il me semble parfois que le doux regard des animaux implore un retour à la liberté et à la bonté.
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Le droit de tuer existe , hélas ! Mais qu'a-t-il de commun avec le droit de torturer? Il est permis d'être boucher ; mais avouez que vous ne penseriez pas grand bien d'un boucher qui prendrait plaisir à son métier. Quant aux chasseurs, je me permettrai de leur demander, moi qui ai été chasseur comme eux, ce qu'ils éprouvent quand il faut achever un oiseau blessé, ou forcer un lièvre haletant et fou de terreur, ou faire couper la gorge au cerf en grande cérémonie. Rien, j'en conviens, ne me touche dans la vie de Luther comme la résolution qu'il prend de ne plus chasser, parce qu'un lièvre poursuivi est venu se réfugier entre ses jambes. De Luther à François d'Assise, la transition est aisée sous ce rapport, ce sont deux grands cœurs. « Frère levraut, dit François à qui l'on venait d'apporter un petit lièvre , pourquoi t'es -tu laissé attraper? » — II le caresse et lui rend la liberté K
Vous êtes-vous quelquefois demandé ce que deviendrait la liberté sur la terre, si la bonté y établissait son empire? Supposez d'ailleurs que les conditions de la vie ici-bas restent les mêmes : mêmes infirmités , 'mêmes besoins, mêmes intempéries, mêmes désastres, mêmes différences sociales, il y a des riches et des
1. «Si je puis parler à l'Empereur, disait-il une autre fois, je lui demanderai, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de moi, de publier un édit qui défende de prendre mes sœurs les alouettes. » Que ne pouvons-nous demander à qui de droit un peu de protection pour nos frères les petits oiseaux qui, à leur arrivée en Italie • et dans le midi de la France, fatigués d'un long voyage, se laissent prendre par milliers et par millions ! Ces massacres doivent se perfectionner et s'accroître , car le nombre des hirondelles , par exemple, diminue à vue d'oeil.
pauvres, des forts et des faibles; il y a des hommes et des bêtes. Mais la bonté est là, cela suffit, les servitudes ont disparu; la faiblesse est protégée, l'oppression cesse.
Que d'opprimés sur la terre, à partir du papillon qu'un enfant tourmente jusqu'au nègre qu'on vend au marché ! « Toute la création soupire. » Souvenonsnous de ce mot-là, et nous qui faisons profession d'aimer la liberté, n'allons pas oublier les devoirs qu'elle nous impose.