‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 171 sur 196 · Hommes et Dieux · texte numérisé non relu

Hommes et Dieux

Voyez comme il parle de son livre :

Il me déplut car il plaisait.

Et sa description des infamies de la cour de Henri III : — Un étranger s'informe des services rendus par les favoris. — Ont-ils sur l'Espagnol conquis quelque province ?

Atout fut répondu : Mon jeune homme, je croi Que vous êtes bien neuf : ce sont mignons du roi.

L'invective devient la forme constante et presque fatigante de cette muse armée de pied en cap et aussi batailleuse que le guerrier qu'elle inspire :

Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style. Cueillons les fruits amers, desquels il est fertile. Non, il n'est plus permis sa veine déguiser; La main peut s'endormir, non l'ame reposer.

Shakespeare, au même moment, a de bien autres soucis. Son âme repose à merveille et aucune préoccupation douloureuse de devoir ou de vérité ne le tourmente. Aussi son œuvre, si splendide soit-elle, ne figurera-t-elle jamais parmi celles qui font des hommes libres. Et pourtant, en vertu des privilèges inexplicables du génie, il a touché plus d'une fois aux grandes questions de conscience et prononcé de ces mots qui réveillent les meilleurs instincts du cœur. Relisez dans Jules César la harangue de Brutus :

« S'il est dans cette assemblée quelque ami tendre de César, c'est à lui que je déclare que l'amour de Brutus pour César n'était pas moindre que le sien. » Et plus loin : « Qui est assez lâche ici pour vouloir

être un esclave? S'il en est, qu'il parle, car c'est lai que j'ai offensé. »

Il faudrait citer toute cette scène incomparable, et le discours d'Antoine, et les exclamations du peuple, qui applaudit Brutus, en attendant qu'il aille brûler la maison de Brutus. — Et que de choses il faudrait citer aussi dans Macbeth! Comme l'assassin y tremble devant l'assassiné! « Ce n'est pourtant pas la première fois

qu'on a répandu le sang Un temps fut où, dès

qu'un homme avait la tête brisée, il mourait et tout finissait là. Aujourd'hui, ces morts se relèvent de leurs tombeaux »

Milton n'a pas de ces cris de l'âme dont l'émotion tragique traversera les siècles ; il est trop classique, trop latin. A part quelques pamphlets magnifiques où l'esprit de liberté circule puissamment, il ne me semble avoir rien écrit qui puisse enflammer les nobles enthousiasmes. Il y a de la dissertation et de la déclamation dans le Paradis perdu. Mais il y a aussi de pures, de fraîches, d'énergiques peintures. Souvenez-vous du Satan de Milton. Inflexible dans son orgueil, refusant de courber son front foudroyé, conservant encore un reflet de sa grandeur originelle, « dans ses débris on retrouvait l'archange. » Souvenez -vous du ravissant tableau de l'innocence première : « Ainsi passait le couple nu, qui, dans son ignorance du mal, n'évitait le regard ni de Dieu ni des anges. » Souvenez-vous de la chute, et des remords, et de la tendresse sanctifiée. Une lumière d'en haut éclaire véritablement ces scènes matinales de l'humanité, jusqu'à l'heure où le poëme s'achève aux portes mêmes du jardin gardé par les glaives flamboyants. « La main dans la main, à pas

irrésolus et lents, Adam et Ève suivirent à travers Éden leur route solitaire. »

Les libertés de l'Angleterre doivent quelque chose, soyons-en sûrs, à sa littérature chrétienne, au Paradis perdu deMillon, au Voyage du pèlerin de Bunyan.

Chez nous Ja figure littéraire qui s'élève au-dessus de toutes les autres lorsqu'il s'agit de grandeur et d'indépendance, c'est évidemment celle de Corneille. Son vers est un vers de fière et haute mine, et son âme n'est pas moins haute que son vers. Comme Rotrou, il donne sa place légitime à la conscience, et l'on ne se lasse pas en vérité de l'entendre raconter les nobles luttes de la passion et du devoir. Honneur castillan, foi chrétienne, fermeté stoïque, il y a de tout cela dans ses tragédies. Je ne m'étonne pas qu'il ait étudié l'Espagne et ses pièces de cape et d'épée. Je ne m'étonne pas non plus que Charlotte Corday, une Romaine, soit née de son sang 1. En tous cas, voici une lecture qui fait du bien et qui porte aux actions généreuses. Je n'ose citer ce que chacun sait par cœur ; mais qui ne me pardonnera de le rappeler?

Ceci m'a servi de prétexte pour relire le Cid et pour m'accorder une de ces fêtes de l'âme dont les joies se prolongent longtemps. Je me dis encore à part moi ces stances un peu précieuses et si vraies pourtant qui expriment les combats livrés au fond du cœur de Rodrigue, les combats, puis la victoire :

1. Voyez dans la Révolution de M. Edgar d Quinet son admirable interrogatoire. C'est du Corneille tout pur.

Et, tout honteux d'avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine, Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, # Si l'offenseur est père de Chimène.

Et la scène du dernier acte, où l'aveu de Chimène lui échappe sous une forme héroïque et charmante :

Je dirai-je encor plus? va, songe à ta défense, Pour forcer mon devoir, pour m'im poser silence; Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. Adieu, ce mot lâché me fait rougir de honte.

— Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? Paraissez^ Navarrais, Maures et Castillans.

Corneille est cherché, exagéré quelquefois, soit : la note vaillante y est toujours. Vis-à-vis du vieil Horace on s'écrierait volontiers avec l'amant de Camille :

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.

On répéterait volontiers les imprécations de Camille; et néanmoins on a reçu du contact de ce rude et haïssable idéal une impression qui n'est pas de celles qui affaiblissent l'âme.

L'Emilie de Cinna est bien du pays du vieil Horace. Cinna n'a pas trop tort de lui dire :

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

— Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

Telle est la réponse d'Emilie, et Polyeucte tiendrait au besoin le même langage. Polyeucte est encore, un de ces Romains de Corneille dont le type un peu con-

ventionnel choque souvent et ne lasse jamais. C'est que l'héroïsme forcé est encore de l'héroïsme, et bénie soit la poésie qui mêle à nos vies souvent vulgaires quelques-unes de ces grandeurs-là !

Lorsque Cléopâtre expirante rassemble toute sa haine, tout son orgueil, et défie encore Rodogune :

Sauve- moi de l'affront de tomber à leurs pieds;

lorsque Nicomède, se redressant en face du despotisme de Rome, rend menace pour menace à Flaminius :

Et si Flaminius en est le capitaine,

Nous pourrons lui trouver un lac deTrasimène,

on sent passer en soi un frisson.

Notre xvne siècle nous oftre-t-il d'autres livres de liberté? Deux ou trois noms se présentent à ma pensée : Bossuet, Saint-Simon , Pascal. Encore ne suis-je pas certain que la lecture de Pascal soit toujours fortifiante. Sans doute le Pascal des Provinciales nous affranchit, car il tue la casuistique et nous conduit tout droit à la grande morale; mais que dire du Pascal des Pensées? Il y a là réellement deux hommes : le croyant qui jette un regard profond sur la destinée humaine et qui découvre en nous des besoins que l'Évangile seuî peut satisfaire ; le sceptique qui semble emprunter parfois la plume de Montaigne ou celle de La Rochefoucauld , qui fait de toute vertu une ostentation , de tout principe moral une affaire de latitude, a l'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine de tel

crime. » Ce sceptique-là est capable à certaines heures de vous dire que , pour croire , le plus sûr est de s'abêtir.

A Dieu ne plaise que le sceptique me cache le croyant, et que je ne sache pas voir le noble cœur, le grand esprit, l'innovateur puissant, le révolutionnaire qui a porté le dernier coup aux méthodes scolastiques ! Je dis seulement qu'au point de vue de l'émotion littéraire, la lecture des Pensées de Pascal n'est pas de celles qui éveillent d'emblée les généreux instincts. — C'est un effet que le Misanthrope produira toujours. Le Misanthrope à cet égard vient se placer tout auprès des tragédies de Corneille. Il a la même vigueur de ton :

Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme.

En effet, Alceste ne trahira pas son âme, et l'ardeur même de son amour n'altérera pas sa mâle droiture. Souvenez-vous de sa réponse à Acaste, qui vante les perfections de Célimène :

— De grâces et d'attraits je sais qu'elle est pourvue, Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.

— Ils frappent tous la mienne.

Êtes-vous affaibli? Les tentations du succès vous assaillent-elles? Les servilités mondaines menacent- elles de vous enlacer? Vous sentez-vous descendre ? Allez passer une heure avec Alceste.

Depuis le xvue siècle, l'Europe a salué l'avènement d'une nouvelle littérature; l'Allemagne a pris le sceptre à son tour, le pays des Niebelungen et de Luther a eu

son Gœthe et son Schiller. Il a eu aussi son Klopstock y son Jean-Paul, son Burger, son Arndt, son Uhland, et t«ant d'autres.

Parmi les poètes, car la poésie ici occupe sans contredit îe premier rang, je voudrais en signaler deux qui ont écrit, chacun à sa manière, des livres de liberté.

Le premier est Arndt , le simple chansonnier, le patriote chrétien, l'homme dont la voix s'est essayée à chanter des cantiques et qui a fini par entonner des hymnes au bruit desquels l'Allemagne entière s'est levée pour l'indépendance. Arndt n'est peut-être pas un grand poète : il est mieux que cela, la voix brûlante d'une nation.

a L'homme libre est celui qui fait la volonté de Dieu et qui accomplit ce que Dieu a écrit dans son cœur. Qui tremble est un esclave... Dieu n'habite que les cœurs fiers, et le ciel est trop haut pour les affections basses. »

Vous voyez d'ici quel est le ton de ces chansons et que l'inspiration en est autre que celle de Béranger. II y en a que l'Allemagne chante encore"; celle qui commence par ces mots : « Le Dieu qui fait croître le fer, » celle où se reproduit sans cesse cette question : « Qui mérite le nom d'homme? »

On devine ici ce qu'Arndt répond. Partout il s'adresse aux meilleurs sentiments de l'âme; partout il fait jaillir les sources pures ; partout il montre le ciel.

u Sus donc, fils guerrier de l'Allemagne, retourne gaiement au combat... Notre sentinelle au-dessus du firmament est à son poste 1. »

1. J'emprunte cette traduction à un remarquable travail de M. le professeur Monnard sur Arndt.

Mon second poëte est Schiller. Son génie s'élève de cent coudées au-dessus d'Arndt, mais je doute que son action libératrice ait été égale. Elle n'est pas petite cependant; quoiqu'il ne soit qu'un stoïque, Schiller a des divinations morales qui portent l'empreinte austère de l'Évangile. Ce qu'il a surtout, et nous nous occupons précisément de cela, c'est la hauteur d'âme, la noblesse d'allure, l'enthousiasme de conscience, dont le lecteur subit la contagion.

Je viens d'en faire une fois de plus l'expérience. Laissant de côté les déclamations, si brillantes soient-elles, de Don Carlos, laissant même le drame si vrai, si frais, si simple, si alpestre de Guillaume Tell, je suis allé à ma trilogie favorite, à Wallenstein. J'ai relu; mon cœur bat, mes yeux sont humides, et j'éprouve cette gratitude envers le poëte que nous inspirent ceux-là seuls qui nous font du bien.

Oui, ce que ne saurait produire une lecture agréable ou émouvante, une lecture bienfaisante le produit, elle nous rend reconnaissants. Après avoir assisté aux scènes incomparables qui remplissent le second acte de la troisième partie 1, on remercie l'auteur d'avoir peint sous cette forme vivante et en dehors des conventions du vieux théâtre, l'éternelle lutte de la conscience et de la passion. Quels cris de passion! Et quels cris de conscience! Un moment j'ai songé à traduire; puis la plume m'est tombée des mains. Ce n'est pas moi qui oserai mettre ma prose à la place d'une telle poésie.

Plus tragique que le palais d'Agamemnon à Argos, le palais de Wallenstein à Pilsen ne s'effacera jamais de

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