‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 170 sur 196 · C'est le héraut qui entre ici en lutte avec Antigone · texte numérisé non relu

C'est le héraut qui entre ici en lutte avec Antigone

— .... Quand je vous prends à témoin de ce que j'ai fait, mon cœur ne tremble pas. Louange ou blâme, tout ce que tu diras de moi m'est égal. Voilà Agamemnon mon époux, et voilà la main qui Ta tué. L'ouvrage est d'une bonne ouvrière. J'ai dit.

Plus tard, Clytemnestre entend des cris ; c'est le signal de la mort d'Égysthe. Elle s'adresse au portier du palais qui se lamente :

— Eb bien! qu'y a-t-il? Pourquoi remplir ce palais de tes cris?

— Je te dis que les morts tuent les vivants.

Les morts tuent les vivants, c'est bien cela; et voilà comment d'un seul mot le mâle génie d'Eschyle rappelle les responsabilités humaines au sein même du palais d'Argos et redresse la liberté en face du Destin.

Auprès d'Eschyle hâtons-nous de placer Démosthènes. Tels sont, pour moi du moins, les deux grands livres de liberté que nous offre la littérature grecque. On me reprochera peut-être de ne pas nommer ce Plutarque Xiui a nourri tant de fortes âmes chez nos pères. En est-il de lui comme des eaux thermales qu'il faut prendre pendant qu'elles guérissent? Je ne sais; mais ses Grands Hommes qu'on lisait et relisait jadis, que Catinat savait par cœur, qui ont été longtemps le catéchisme des héros, ne nous font plus l'effet aujourd'hui que de biographies imparfaites où la vérité est parfois sacrifiée à la recherche des parallèles ou des antithèses, et qu'assaisonne une morale plus prudente que relevée. Peut-être avons-nous tort. J'ai là devant moi un vieux Plutarque in-folio, le même peut-être où Chrysale aurait volontiers mis « ses rabats, » et qui a l'air de me regarder d'un air de reproche. La poussière qui le couvre n'a pas été essuyée

depuis longtemps. Eh bien, je m'obstine dans mon crime; cette fois encore je le laisse dans son coin et je cours à Démosthènes.

Celui-ci est un homme. A-t-il mérité quelques-uns des reproches que lui adressaient ses ennemis? A-t-il eu peu de courage à Chéronée? Je l'ignore. En tous cas, il a eu pendant sa vie entière le plus rare des courages, celui du citoyen. C'est chose admirable de le voir, parfois seul, gourmandant la légèreté des Athéniens, leur montrant du doigt l'ennemi, la tyrannie macédonienne qui s'avance. Démosthènes ne se lasse ni ne se décourage : vis-à-vis de Philippe, vis-à-vis d'Alexandre, visà-vis des successeurs d'Alexandre, il remplit avec une immortelle énergie cette mission périlleuse de l'orateur, qui était alors une sorte de ministre dirigeant. Il accepte les responsabilités , il lutte jusqu'au bout, et lorsqu'enfin Athènes succombe sous Antipater, livré par ses concitoyens, il porte à ses lèvres le stylet empoisonné et tombe avec la liberté et la patrie.

Quelles que soient les taches, il y a là une noble vie. Et quelle éloquence! Comme elle est vivante, mâle, simple, allant au but! Comme c'est bien là le langage de la tribune, quand la tribune a son vrai rôle ! Comme cela ressemble peu à Cicéron ! II faudrait traverser bien des siècles et arriver jusqu'à Mirabeau ou jusqu'à Pitt, pour trouver ce genre de discours. Encore ne m'est-il pas prouvé que personne en France ou en Angleterre ait fait vibrer comme Démosthènes les cordes généreuses du cœur. Sans déclamation, sans emphase, sans rhétorique , il tient aux Athéniens assemblés le plus noble langage qu'un peuple ait jamais entendu. Ouvrons sa première Phîlippique :

(( Philippe est-il mort? — Non, par Jupiter! Est-il malade? Mort ou malade, que vous importe? S'il lui arrive malheur et que votre vigilance demeure au même point, à l'instant vous vous ferez un autre Philippe. »

Et plus loin :

« Que Philippe, général et soldat, prodiguant sa personne, animant tout de sa présence, ne perdant pas une occasion, pas un instant, triomphe d'hommes à délais, à décrets, à conjectures, je n'en suis point étonné... Sauveurs de la Grèce entière, sauveurs de chacun de ses peuples en particulier, vous perdez vos domaines, et vous dormez! Voilà ce qui m'étonne. »

Ce « et vous dormez! » ne nous rappelle-t-il pas le (( et vous délibérez! » de Mirabeau dans son fameux discours sur la banqueroute? — Démosthènes ne laisse aucune retraite à l'inconsistance athénienne : « Vous avez perdu voire temps à tergiverser, à espérer que d'autres feraient voire devoir, à vous dénoncer mutuellement... Je le dis donc : contribuez, partez, hâtezvous. »

Jamais la parole n'a plus ressemblé à l'action. Chaque mot porte; aussi n'y a-t-il pas un mot perdu. Il ne s'agit pas pour l'orateur de briller, mais de persuader. La seconde Philippique n'est pas moins sincère et pas moins sévère. Je cite quelques passages pris çà et là :

« La fortune vous est plus souvent échappée pour n'avoir pas voulu faire votre devoir que pour ne l'avoir pu comprendre. »

« Un décret n'est rien, sans la détermination forte de l'exécuter avec énergie... L'exécution est la chose importante. Elle seule nous manque, acquérons-la...

Et quel moment plus favorable attendriez-vous? Si ce n'est à présent, quand ferez-vous votre devoir? »

Certes, l'orateur qui parlait ainsi avait le droit d'ajouter : « Le devoir du vrai citoyen est de faire entendre la parole qui sauve, non la parole adulatrice. »

Et il continue son rude métier. Voyez la sixième Philippîque :

« L'invective contre Philippe a toujours à vos yeux le mérite de l'à-propos ; mais qu'exécutez - vous ?... Pour arrêter une usurpation dans sa course, ô Athéniens, il faut des actions, non des paroles. » Et Démosthènes poursuit, peignant l'inertie de ses compatriotes qui, tranquillement assis, écoutant des discours, discernant à merveille ce qu'il y a à faire, et sous ce rapport « mieux munis que Philippe, » se dispensent simplement d'agir.

Nous pourrions aller jusqu'au bout. Dans la dernière de ces mâles harangues, l'insistance de l'orateur s'accroît avec le danger :

a Pourquoi ces délais? Qu'attendons-nous , ô Athéniens, pour faire notre devoir? La nécessité sans doute! Mais la nécessité de l'homme libre, elle est là... Quant à celle de l'esclave , priez le ciel de vous en préserver! »

Voilà une de ces paroles au contact desquelles l'être moral entre en vibration. Il est vrai qu'on accusait Démosthènes de ne donner au peuple que des paroles. Il répond simplement et noblement : « Les actes du conseiller du peuple sont de sages avis ; il n'en a point d'autres. » Et, persévérant dans son office d'avertisseur intrépide, il termine ainsi son dernier discours : « Si, toujours inactifs, vous bornez votre zèle à des

applaudissements tumultueux, si vous recule?, quand il faut agir, il n'est point d'éloquence qui , sans l'exécution du devoir, puisse sauver la patrie. »

Démosthènes rencontra devant lui, cela devait être, d'autres ennemis que Philippe, des^ rivaux, des jaloux, des calomniateurs. Une couronne lui ayant été décernée par Athènes, Eschine l'attaqua violemment. Il faut voir avec quelle dignité il repousse cette attaque et justifie sa conduite! A chaque instant il s'interrompt : — u Qu'on lise le décret omis par cet homme, qui le connaissait très-bien. » — « Lorsque l'homme marchait contre l'Attique et que ses projets n'étaient plus douteux, lorsque la guerre était allumée, qu'a-t-il fait pour vous, cet envieux, cet avaleur d'iambes? Il ne peut rien montrer. Pas un seul décret d'utilité publique, petit ou grand, qui porte le nom d'Eschine. S'il en a, qu'il le produise à l'instant; je lui cède la parole. »

Forcé de rappeler ses services, il éveille le souvenir de la journée fatale où la nouvelle se répandit : Élalée est prise! — Les Prytanes convoquent l'assemblée. Le héraut crie : Qui veut parler? Personne ne se présente. Nouvel appel; nouveau silence. « Eh bien, ajoute Démosthènes avec un sentiment de fierté bien pardonnable, l'homme de cette journée, ce fut moi. »

Les conseils qu'il a donnés n'ont pas empêché les triomphes de la Macédoine. Croyez-vous que cette objection va l'embarrasser? Non, les questions de devoir ne sont pas, grâce à Dieu, des questions de succès. « Quand l'avenir se serait révélé à tous, quand tous l'auraient prévu, quand toi-même, Eschine, tu l'aurais prédit, publié par tes cris, tes vociférations, toi qui n'as pas ouvert la bouche, Athènes ne devait point agir au-

trement, pour peu qu'elle songeât à sa gloire, à ses ancêtres, à la postérité. Le succès, on le voit, lui a manqué : sort commun à tous les hommes, lorsque le ciel l'ordonne ainsi. »

Bien rugi, lion! ]^'est-il pas vrai qu'elles remuent le cœur, ces magnifiques paroles? Il en sort vraiment un souffle de liberté. Eschine, vaincu, rendait hommage, sinon à l'âme, du moins à l'éloquence de son adversaire. Rencontrant loin d'Athènes des hommes qui avaient lu le Discours pour la couronne et qui étaient frappés d'admiration , « que serait-ce, s'écriat-il, si vous aviez entendu le monstre lui-même! »

Chez les Grecs Démosthènes, chez les Romains Tacite, tels sont les grands livres de liberté que nous présente l'antiquité classique. Il en est d'autres et j'ai déjà cité Eschyle; mais ces deux-là sont les premiers à mes yeux. Lorsque j'étais au collège, fort peu enthousiaste, comme il arrive , des auteurs dont les chefs-d'œuvre nous apparaissaient sous la forme de devoirs, je faisais une exception en faveur de Tacite. Un petit exemplaire, que j'ai couvert de coups de crayon , ne quittait guère ma poche ; ces maximes brèves et hautaines me charmaient; mon jeune libéralisme s'en nourrissait avec passion; ma mémoire (d'alors) en était toute remplie. Mon Tacite souligné à chaque page, le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, et je ne sais plus quel livre où se trouvait reproduit le fameux numéro du Vieux Cor délier , suspect ! suspect ! voilà quelle était alors ma bibliothèque d'écolier. Rapprochement bizarre et dont je ne cherche pas à me rendre compte. Faisons mieux, ouvrons les Annales et empruntons-leur quelques citations :

a La loi de majesté entrait en adolescence i. » Ceci .ouvre naturellement l'histoire de ces temps hideux où la loi de majesté suffit à tous les crimes.

Quelquefois le despotisme se faisait tolérant. Tibère permit les funérailles publiques de la sœur de Brutus. On y porta les images des grandes familles; « mais Brutus et Cassius brillaient plus que les autres, parce qu'on ne les voyait pas. »

Cependant la loi de majesté créait une armée d'accusateurs lancés à la poursuite des suspects. « Plus un accusateur était impudent, plus il devenait sacro-saint, » sacro-sanctus.

De nobles figures apparaissent au milieu de ces infâmes. Regardez la première Agrippine, la femme de Germanicus, qui ne sait pas dissimuler, simulationum nescia. En la voyant assise à la table de l'empereur, impassible et hautaine, on .pressent la destinée qui l'attend. « Les femmes elles-mêmes, dit ailleurs Tacite, n'étaient point à l'abri du danger, et comme on ne pouvait les accuser de vouloir usurper l'empire, on incriminait leurs larmes. Vitia, la vieille mère de Tufius, fut tuée pour avoir pleuré la mort de son fils. » Ainsi apparaît l'accusation o pour larmes » ob lacrymas incusabantur.

Et les scènes d'intérieur de la famille des Césars! Laquelle choisir, ou Claude continuant son repas et demandant à boire sans s'informer de rien quand on lui apprend que sa femme vient de mourir de mort violente, ou Néron organisant l'assassinat de sa mère? Va pour Néron!

1. Adolescebal , mot intraduisible, comme le sont souvent ceux de Tacite.

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<( Comme sa mère lui était à charge, Néron résolut de la tuer. » Praegravem valus, interfwere constUuit. — Il s'agissait de la faire périr au moyen d'un naufrage arrangé d'avance. Néron devient aimable et gracieux pour décider sa mère à l'embarquement. « Les dieux donnèrent une nuit tranquille, étincelante d'étoiles, une mer calme, comme pour ôter toute excuse au crime. » Le crime s'accomplit néanmoins ; le navire enfonce, mais Agrippine se sauve. L'empereur est au désespoir : Quel parti prendre? Il ne reste que l'épée ; Néron envoie un de ses tueurs en titre, Anicetus, et la malheureuse mère prononce alors ce mot, un des mots terribles de l'histoire : « Frappe le ventre, » ventrem feri. él $ *

La dernière page de ce qui nous reste des Annales nous raconte une mort bien différente. Thraséas s'est ouvert les veines par ordre de l'empereur, a Alors, priant le questeur d'approcher et répandant à terre une partie de son sang : « Faisons, dit-il, une libation à Jupiter libérateur. Regarde, jeune homme, et que les dieux détournent de toi ce présage. Au reste, tu es né dans un temps où le courage même a besoin de grands exemples. »

Après Tacite nommerai-je Lucain? C'était aussi un auteur favori quand j'étais au collège ; notre professeur de rhétorique nous le recommandait beaucoup. Je trouve aujourd'hui qu'il nous le recommandait un peu trop. Il y a pourtant là de nobles accents et la Pharsale ne fera pas des esclaves. J'en dirai autant de tous les stoïques, à l'exception de Sénèque, chez lequel l'enflure discrédite parfois la grandeur. Il fait bon entrer en

contact avec ces hommes de devoir, avec ces contempteurs de la douleur* Chez eux, en dépit des erreurs énormes, la note de l'indépendance morale résonne toujours. On sait ce que sont les écrits de Marc-Aurèle. Quant à Épjctète, n'est-ce pas lui qui a dit : « Anitus et Mélitus peuvent me tuer, mais ils ne peuvent me nuire. » — « Qui n'est pas maître de soi, fût-il maître du monde, est un esclave. »

Les satires de Perse sont animées du même esprit. Dès le premier vers, l'homme libre se révèle. — Son livre n'aura pas de lecteurs! Rome le rejettera! Que répond-il? — « Si cette ville insensée rabaisse quelque chose, il ne faut pas l'en croire. On réforme son jugement en le pesant dans une autre balance et l'on ne va pas se chercher hors de soi-même. » Nec le quœsiveris extra.

Voilà bien l'orgueil stoïcien ! En tous cas, ce n'est pas la lâcheté. Ailleurs, Perse invite l'homme à se sonder, à descendre en soi. « Quoi ! personne ne veut descendre en soi-même ! Personne ! et nous n'avons des yeux que pour voir la besace de celui qui nous précède!»

De là naît la grande servitude, celle du dedans. — « Vous libres, vous soumis à tant de maîtres! non, car il y a bien d'autres maîtres que ceux dont affranchit

la baguette Si au dedans, si dans le cœur malade il

se forme de nouveaux maîtres, votre condition est-elle moins dure que celle de l'esclave qui marche dans la crainte des étrivières ? »

Parmi ces maîtres, Perse aime à dénoncer l'avarice.

— « Lève-loi, dit-elle? — Je ne saurais. — Lève-toi.

— Et pourquoi faire? — Tu le demandes! Pour chercher à Colchos les anchois... » Et ce qui suit.

« Et pour avoir une fois secoué le joug, pour avoir une fois refusé d'obéir, n'allez pas dire : J'ai brisé mes fers. Vos fers ne sont point brisés. Le chien qui secoue ses liens finit par en rompre un anneau, mais dans sa fuite il traîne à son cou un long bout de chaîne. » Quum fugit, a collo trahitur pars longa catenœ.

Un autre satirique, plus violent, plus grossier, mais d'une âme moins haute et qui n'a point compris comme Perse ce que c'est que de « vendre son âme » aux passions mauvaises, a écrit néanmoins quelques-uns de ces vers énergiques qui demeureront jusqu'à la fin des siècles la flétrissure de certains vices. Juvénal, malgré ses souillures, inspire au lecteur la haine de ce qui est vil; il fait donc œuvre de liberté.

Tantôt il signale les hypocrites a qui affichent l'austérité dès Curius et vivent en bacchantes, » qui curios simulant et bacchanalia vivunt. Tantôt il stigmatise les lâchetés de la censure qui épargne les forts et s'acharne sur les êtres sans défense : « La censure ménage les corbeaux et s'attaque aux colombes. » Dat veniam corvis, vexât censura columbas.

Ailleurs, il s'en prend à la vaine gloire, a Pesez la cendre d'Annibal, à combien de livres estimez-vous le général illustre ? » C'est bien la peine d'avoir gagné des batailles et menacé Rome, pour aller, fugitif, épier le réveil d'un tyran de Bythinie et pour recevoir la mort, non du glaive, mais d'un petit anneau vengeur de Cannes et de tant de sang versé ! « Va, insensé, gravis les Alpes sévères, afin de plaire aux enfants et de devenir un sujet de déclamation. » et declamatio fias. — Alexandre se trouvait à l'étroit dans le monde ; à Babylone il se contentera d'un cercueil ; la mort seule confesse notre

petitesse. « La mort seule avoue » mors sola fatetur.

Je m'arrête ; le plaisir de lire et de citer devient aisément une tentation. Je veux y résister. — Pour faire court, je franchis d'une seule enjambée le moyen âge. Ce n'est pas qu'au sein d'une oppression immense il n'ait eu lui aussi ses livres de liberté. Il suffît de nommer Dante. C'est la souffrance pour sa foi patriotique qui chez lui a fait le poëte. Le persécuté, le banni, l'indomptable, voilà ce qu'on rencontre à chaque tercet. Aussi le livre de Dante est-il un monument et un monument de granit. Damnés, bienheureux, tous les personnages y parlent un mâle langage ; la fierté d'âme se gagne en quelque sorte, rien qu'à lire ces fortes et brèves sentences.

La chevalerie a écrit aussi ses poëmes ; plusieurs sont empreints d'une rare noblesse. Qui n'a lu notre Chanson de Roland? A côté de maintes pages insipides qui n'en a admiré d'autres toutes frissonnantes d'un sentiment énergique et vrai? Qui ne s'est ému, par exemple, à la vue des deux preux qui vont mourir? Olivier voudrait que Roland sonnât du cor et qu'il avertît ainsi Charlemagne : — « Roland, mon compagnon, sonnez votre oliphant. Si le son en arrive à Charles qui passe aux défilés, les Français reviendront, je vous le garantis. » — « A Dieu ne plaise ! répond Roland, que nul homme vivant puisse dire que j'aie corné pour des païens! » Plus tard, mourant, la bouche ensanglantée, « il cornera », et ce dernier son, ce son lamentable et affaibli, semble nous révéler comme à Charlemagne tout le désastre de Roncevaux.

Mais c'est en Espagne peut-être que la littérature

m IJNFLUENCE DES LIVRES.

chevaleresque a joué le plus grand rôle. A vrai dire, elle y occupe toute la place. Et cela s'explique : en Espagne, en Espagne seulement, la croisade a duré du vme siècle au xve. — Le vieux poëme du Ciel a un aspect rudement chevaleresque. Le vaillant défenseur de la croix est aussi un peu un aventurier, qui sait s'allier aux Maures dans l'occasion. Son mariage et ses relations avec Chimène ont un caractère de tendresse énergique que n'altèrent encore ni la galanterie ni les fadeurs des siècles raffinés. Tout cela s'ennoblira plus tard; les romanceros perfectionneront le Cid, adouciront Chimène, inventeront la mort du père ; la chevalerie que nous connaissons se substituera graduellement à la chevalerie telle qu'elle a été. Mais c'est toujours la chevalerie, et l'Espagne lui appartient si bien, que lorsqu'un railleur de génie essaye de réagir, il grave en traits immortels dans son Don Quichotte les traits héroïques du chevalier; nous admirons plus que nous ne rions, et môme en riant nous recevons des leçons ineffaçables de dévouement au devoir, c'est-à-dire de liberté.

Je n'hésite pas à placer le livre de Cervantes au nombre de ceux qui fortifient, et je ne sais trop s'il ne serait pas juste de placer à côté de lui presque tous les drames des grands écrivains espagnols, sans oublier les tableaux de l'école espagnole où se continue cette veine du sentiment sérieux et de l'honneur exalté.

A l'autre bout de l'Europe et dans un tout autre milieu j'aperçois un homme qui, même à ne le considérer qu'au point de vue littéraire (c'est le nôtre en ce moment), tient le premier rang parmi ceux qui donnent

le frisson héroïque et qui affranchissent la terre en montrant le ciel. Moins suspect de partialité pour la Réforme, je m'arrêterais plus longtemps à Luther. Je le suivrais aux heures de lutte et de péril, aux heures d'angoisse, aux heures d'abandon ; je le montrerais toujours intrépide, le cœur débordant de foi, les yeux fixés sur l'invisible. Et quel homme de famille! Et quel poëte! Rarement l'homme et l'artiste se sont rencontrés à ce point. Malgré quelques défaillances que je sais blâmer, malgré quelques formes grossières qui me blessent et qui tiennent à son temps comme au milieu dans lequel sa jeunesse s'est passée, il a là un des génies les plus francs, les plus sympathiques qui aient paru ici-bas.

La réforme française n'a pas eu de Luther. Elle a beaucoup de martyrs et de héros; elle a eu aussi de grands écrivains ; mais il ne suffit pas d'être ou un grand écrivain ou un héros, il ne suffit même pas d'être l'un et l'autre pour posséder ce don merveilleux des belles œuvres héroïques. La puissante prose de Calvin n'électrise pas. Les livres des braves La Noue que tous deux, le père et le fils, ont écrits en prison, no sont remarquables que par un doux reflet de charité qui s'allie aimablement à leur rondeur militaire. Agrippa d'Aubigné lui-même, dont M. Paul de Saint-Victor nous a si bien raconté la forte vie1, a été, selon moi, un bien médiocre poëte. Tout au plus parvient-on à glaner çà et là dans ses Tragiques quelques vers bien frappés où se reflète cette âme indomptable que l'insuccès ne décourage jamais et que le succès ne peut corrompre.

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