‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 177 sur 196 · Les Perses · texte numérisé non relu

Les Perses

moderne de la nature. Pour mesurer le progrès qui s'est accompli sur ce point, il suffirait de retourner un moment aux paysages de Télémaque.

D'un autre sentiment, très-moderne aussi et qui date de l'Evangile, la noble mélancolie, la conscience de ce qui nous manque à la société et à nous, la douleur de notre plaie secrète, a jailli la poésie lyrique. Vraie poésie, celle-là, qui suffirait à justifier notre révolte et que la tradition latine n'a jamais connue.

Voyez Voltaire, en effet, il confond parfaitement la poésie et les vers; il fait des vers charmants et se croit poêle. D'autres hommes d'esprit et qui font aussi des vers charmants sont restés fidèles aux vieilles doctrines. Tel d'entre eux, armé vaillamment en guerre contre la révolution triomphante qui vient d'affranchir la littérature, mourra s'il le faut pour la bonne cause; les ruines l'écraseront mais ne l'effrayeront pas,

Impavidum ferient ruinœ.

J'ai eu la bonne fortune, assez rare, de rencontrer ici un progrès de la liberté morale accompli chez nous et de notre temps; on comprendra que j'y aie insisté. Je n'éprouve, au reste, aucune haine pour l'antiquité classique et je ne répète pas le vieux cri de bataille : « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains! » L'ennemi, ce n'est pas le latin, auquel tant de choses nous rattachent et dont le style lapidaire a contribué à la formation de ce que nous avons de mieux, notre prose, si ferme et si nette ; c'est, répétons-le encore, la tradition latine, c'est-à-dire l'imitation.

Partout reparaît le lien qui unit les questions de

DANS LA LITTÉRATURE

vérité et les questions de liberté. Qui imite n'est pas vrai; qui imite n'est pas libre. Une littérature d'emprunt, des idées et des formes qui ne sortent pas spontanément de notre sol, une scolastique en un mot, voilà ce que nous avons rejeté. Ne parlons ni de classiques ni de romantiques, le romantique a déjà ses imitateurs et par conséquent ses esclaves; parlons d'esprits courbés devant les autorités et d'esprits allant droit au beau sans trop s'inquiéter de savoir si ce beau a reçu l'autorisation d'exister.

L'homme est un, l'intelligence et le cœur se tiennent; quand l'intelligence est plus ou moins asservie, il est difficile que le cœur soit tout à fait indépendant. Là est le plus grand côté peut-être de la révolution littéraire à laquelle nous avons assisté et qui a procédé d'un élan moral, d'un besoin de vérité. La tradition latine avait d'autres inconvénients que ses genres réglementés, sa poésie didactique et ses tragédies toutes taillées sur le même patron ; elle nous donnait l'habitude du convenu, elle nous détournait de faire nousmêmes nos affaires et ruinait dans le domaine des lettres les bases du self govemment.

11 y a, je le sais, d'autres despotes que les modèles ou les règlements surannés, et l'on peut être très-fier vis-à-vis des anciens tout en étant très-plat vis-à-vis de l'opinion régnante et du goût du jour : nous avons vu des écrivains qu'on n'accusera pas de servilité classique, fabriquer en vue du succès une pitoyable littérature de commande. Il est certain néanmoins que la liberté générale n'est pas sans rapport avec cette liberté particulière dont je viens de parler; les peuples libres ont rarement connu ces merveilles trop long-

Page 1