‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 176 sur 196 · TRADITIONS LATINES DANS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

TRADITIONS LATINES DANS LA LITTÉRATURE

Un peuple qui a subi le despotisme du style noble s'en ressent plus longtemps qu'on ne croit. Quand on a appris à appeler les hommes des mortels et les chevaux des coursiers, l'esprit lui-même se fausse, il se désaccoutume du simple et du vrai. La poésie, qui vit de vérité, s'enfuit à tire-d'aile devant l'emphase. On en vient à inventer une langue philosophique, algébrique, impersonnelle, vouée aux généralités et aux lieux communs, la langue de ces versificateurs qu'on nommait des poètes au siècle dernier.

Alors aussi les genres sont étiquetés, nettoyés, rognés, alignés au cordeau. C'est un peu comme le parc de Versailles :

C'était par là, je le parie, Que venait ce roi sans pareil, Le soir au coucher du soleil, Voir dans la forêt, en silence, Le jour s'enfuir et se cacher, Si toutefois en sa présence Le soleil osait se coucher.

Autant j'admire le vrai classique, autant je déteste le faux ; or c'est le faux qui a trôné bien longtemps chez nous. L'antique n'est ni aride ni conventionnel ; mais l'imitation de l'antique, qu'en dirons-nous? Étranges imitateurs, qui ne savent pas voir que ce qu'il y a de plus antique et de plus classique, le drame grec est merveilleux de naturel et de fraîcheur ! il y a au reste une malédiction sur les imitateurs. L'admiration naïve des anciens peut enfanter des chefs-d'œuvre, et la Renaissance est là pour le prouver; c'est que la Renaissance s'enthousiasmait, elle n'imitait pas.

Quant aux imitateurs, ils ne tardent pas à se préoc-

cuper de la règle plutôt que de la beauté. Eu suivant ce chemin, on arrive à ne plus comprendre la nature, parce que les anciens ne la sentaient pas, ni le moyen âge, parce qu'il a eu le tort de venir après les anciens. On a une architecture qui copie des temples grecs et qui se croirait perdue si elle regardait un peu du côté de l'Orient. On a une peinture qui copie les Grecs et qui met comme David des statues dans ses tableaux. On a une tragédie dont on peut dire avec Alfred de Vigny qu'elle a presque toujours été « une suite de discours sur une situation donnée, » tragédie banale et déclamatoire qui ne représente aucun pays, aucun temps, aucun homme en particulier. M. Despois parle quelque part du brave M. Briffaut et de son Don Sanche : à cause des événements d'Espagne, la censure lui ordonna de changer le sujet; l'auteur transforma DonSanche en Ninus II, roi d'Assyrie, et sa pièce n'en fut pas plus mauvaise.

J'ai fait mes réserves en faveur du vrai classique. Si le classique de la Henriade, de La Harpe et de la littérature impériale est insupportable, celui de Corneille,, de Racine, de Molière, de La Fontaine, de Bossuet et de Pascal est merveilleux. Le classique du xvme siècle n'est pas celui du xvne; le classique des Latins, qui imitent déjà, n'est pas celui des Grecs.

Non-seulement j'aime le vrai classique, mais j'aime aussi les vraies règles littéraires. Ils se font une étrange idée de la littérature, ceux qui veulent qu'elle n'ait aucune doctrine et qu'elle soit abandonnée à l'anarchie. S'il n'y a pas de règles, il ne reste qu'à consulter les jouissances ; si les conditions éternelles du beau n'existent pas, la littérature n'a d'autre mission que de

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satisfaire la passion plus ou moins grossière du moment. Quiconque aime les lettres sait qu'il ne peut en être ainsi. Le problème du beau se pose et se résout icibas comme le problème du bon. Que le beau soit dans Homère ou dans Shakespeare , il nous apparaît revêtu de son caractère souverain. Et, non contents de le discerner, nous reconnaissons en même temps s'il possède cette perfection suprême que produit seule la rencontre du génie et du goût. Là est la supériorité immortelle des Grecs; en vertu de ne sais quelle divination, leurs grands écrivains, à l'égal de leurs grands artistes, ont découvert ces lois de la proportion et de la mesure que les poëmes indous, par exemple, ignorent absolument.

Pas plus en littérature qu'ailleurs je n'aperçois d'antagonisme entre l'ordre et la liberté; la liberté littéraire ne repousse pas les règles du goût. Ce qu'elle repousse, ce sont les règles inventées par la tradition latine. Elle ne consent plus à imiter, à marcher dans l'ornière, à consulter Horace et Boileau pour savoir si elle est au droit chemin, à construire des tragédies, des comédies et des épopées selon les préceptes de Y Art poétique, préceptes dont ne se sont souciés ni Dante, ni Cervantes, ni Shakespeare, ni Gœthe. En dépit des lois du Parnasse, elle a quitté l'éternel portique où tout héros et tout confident bien appris se rencontraient jadis à point nommé. Elle maintient vis-à-vis du goût général les droits de l'individu; autant elle croit à des principes, autant elle se défie d'une discipline littéraire.

Les esclaves de ia tradition latine avaient la bouche pleine d'autorités; en dehors du siècle d'Auguste et du II. 20

siècle de Louis XIV, de la toge et de la perruque, ils ne voyaient rien. La liberté littéraire a l'impertinence de remarquer que le xvne siècle sort tout armé du xvie, que son grand essor précède Louis XIV et Boileau. Peut-être pense-t-elle même que le régime de la centralisation n'est pas sans inconvénients, que nous avons payé un peu cher l'avantage d'avoir une capitale toutepuissante, une cour oracle des beaux esprits, un hôtel de Rambouillet d'abord, une Académie ensuite, rendant des arrêts en matière de goût , l'administration enfin appliquée à l'intelligence comme à toutes choses.

Pour moi, je sais gré à la liberté littéraire d'avoir déclaré la guerre au genre solennel et académique, à cette rhétorique infiniment trop prolongée qui commençait au collège et prétendait s'étendre à la vie entière. « Seigneur, s'écriait Courier, délivrez-nous de la métaphore! » Quand cesserons-nous de déclamer et d'imiter? Quand ferons-nous aux vrais classiques l'honneur de les prendre pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des génies individuels et sincères qui n'ont copié personne, et qui ont exprimé leur propre pensée? Si j'écrivais ici une dissertation littéraire au lieu d'une étude sur la liberté, j'aurais à développer ma thèse et à entrer dans bien des détails; j'ai dû me borner à établir que la réaction romantique, dont moins que personne je ne nie ou n'approuve les écarts, a eu beaucoup plus de sérieux et de portée qu'on ne lui en attribue communément. Un affranchissement moral s'est accompli par elle.

C'est un rude esclavage pour l'esprit d'être contraint à vivre d'une vie d'emprunt. Que nous dit la tradition latine? Contemplez les anciens; tenez pour non avenue

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la révolution chrétienne; ces pensées, ces sentiments que l'Évangile a apportés à la terre et qui sont partout dans l'air que vous respirez, tâchez de les mettre en oubli ; faites*vous une âme à l'antique. Schiller tenait un autre langage lorsqu'il caractérisait ainsi le chant des poètes de l'Allemagne : « Jaillissant des profondeurs de l'âme, il se raille de la contrainte des règles. »

Eh bien, nous avons voulu nous aussi avoir une littérature et un art qui jaillissent des profondeurs de notre âme. Ce mot dit tout. Auprès de l'art grec et des lettres latines, nous avons cru qu'il y avait une place chez nous pour Fart et la littérature modernes. En devenant modernes, nous sommes devenus familiers et la dignité du cothurne en a souffert. Nous avons osé traiter sur la scène des sujets presque contemporains, comme le faisait Shakespeare, comme le faisait Eschyle lui-même *. Je me rappelle qu'en 1830, dans un drame joué à l'Odéon (il était d'Alexandre Dumas, si je ne me trompe), le représentant Gasparin figurait chaque soir avec son grand uniforme et son grand sabre, venant défendre le jeune commandant Bonaparte contre l'ignorance des états-majors et contre les plans du comité de salut public. Cela me paraissait étrange de voir ainsi mon nom sur l'affiche. Le fait est qu'il y avait là un symptôme un peu excessif, ainsi qu'il arrive aux époques révolutionnaires, de l'émancipation immense opérée depuis quelques années dans le domaine de la littérature.

En revenant à la vérité, il était impossible qu'on ne rencontrât pas sur son chemin le sentiment très-

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