LA LIBERTÉ INTELLECTUELLE. 47S
tique, morale des gens de lettres et des artistes. La dernière tend à se condenser dans cette suprême formule : l'art pour l'art. — En d'autres termes, l'écrivain n'aurait à se préoccuper que de la forme, de l'effet; il ne serait pas appelé à poursuivre un plus noble but.
a II faut avoir de l'âme pour avoir du goût. » Ce mot profond de Vauvenargues suffirait à nous rappeler combien est artificielle et fausse la distinction qu'on veut établir entre le domaine de la conscience et le domaine de l'esprit. C'est la conscience qui fait vibrer les cordes généreuses, c'est le feu sacré des idées qui donne au génie ses plus hautes inspirations. Je ne prétends pas qu'il ait toujours quelque chose à prouver, mais il a toujours quelque chose à dire. Il n'écrit pas pour écrire, il ne peint pas pour peindre, il ne chante pas pour chanter. Une conviction le presse, un sentiment est dans son cœur ; une foi quelconque, ne fût-ce que la foi au beau, le pousse dans une voie qui n'est pas celle de l'indifférence soi-disant artistique. L'art pour l'art aurait épouvanté même les sceptiques de jadis qui étaient de grands artistes, un Rabelais ou un Montaigne remuant des montagnes d'idées et écrivant bien parce qu'ils se proposaient autre chose que de bien écrire.
Nous avons dépassé ce scepticisme-là. Mais j'espère que nous saurons nous arrêter en si mauvais chemin. Déjà plus d'une voix émue nous a avertis. Écoutez celle de Ponsard : a Les lettres dégénèrent et meurent quand elles ne sont plus nourries du lait robuste des idées. On est homme avant d'être poète ; on est une âme avant d'être une voix ; on ne devient même un grand écrivain qu'à la condition de croire à quelque chose.
Le fond seul peut donner de l'ampleur et de la puissance à la forme *.»
Ponsard a raison, l'art pour l'art n'enfantera jamais une grande littérature, car il ébranle les bases de la liberté morale. Je m'inquiète de voir jusqu'où nous poussons l'adoration de l'esprit. Tout homme de talent nous inspirerait, je crois, une sorte de respect, fût-il au service d'une cause ignoble, fût-il indifférent à toutes les causes, fût-il môme dépourvu de cette foi purement littéraire qui fait qu'on poursuit avec une passion sincère la réalisation du beau.
La foi au beau , c'est déjà quelque chose. Je ne prétends pas qu'on ne doive écrire que pour démontrer et je ne suis pas de ceux qui , en face d'un tableau ou d'un poëme, s'écrient : Qu'est-ce que cela prouve? — Mais j'ai horreur de l'esprit qui n'est que l'esprit, du talent qui n'est que le talent et qui produit son œuvre sans que l'âme soit de la partie, sans que la conscience artistique se soit émue. Ne par-
1. J'emprunte cette citation au digne ami de Ponsard, à M. Jules Janin, qui a abrité sous son toit la longue et douloureuse agonie du poëte. — Victor Hugo a exprimé la même conviction :
Dieu le veut, dans les temps contraires Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile Et s'en va, chanteur inutile, Par les portes de la cité !