LA LIBERTÉ INTELLECTUELLE
serait-il bien flatteur pour le génie d'être dispensé de l'honnêteté? Cette étrange exception dont on prétend le doter, loin de l'élever au-dessus du niveau commun, le ravalerait au-dessous. Enfermé dans sa spécialité, chargé de charmer, d'arranger des pensées et des images, peintre, chanteur, tout ce qu'on voudra, il lui manquerait d'être homme.
Priez pour les hommes qui chantent,
disait un jour Victor Hugo. A quoi bon, s'ils n'ont ni âme ni responsabilité, s'ils ne sont tenus que de bien chanter, si leur seul crime est de mal chanler, si le talent leur tient lieu de conscience ?
A la dispense morale il faudrait joindre, pour être logique, une dispense de vérité; la distinction du vrai et du faux devrait disparaître ici comme celle du bien et du mal. Il importe peu que le génie serve le faux ou le vrai, pourvu qu'il soit le génie et que sa lyre soit harmonieuse ; Lucrèce vaut Platon, Horace vaut Tacite.
Elle mène loin, vous pouvez m'en croire, cette indifférence littéraire qui, sous prétexte du beau, nous débarrasse du bien et du vrai. Elle nous replace en plein paganisme ; c'est la théorie de l'art grec. Pourvu que la jouissance esthétique existe, le reste ne compte pas.
Mais la grande doctrine de liberté a été prêchée icibas, et dès lors il ne nous est plus possible, grâce à Dieu, d'accepter sans remords une pareille théorie de servitude. Quelque chose proteste en nous; de nouveaux besoins sont nés; la conscience, qui s'est glissée
jusque dans nos tableaux et dans nos statues, donnant à la pensée une place auprès de la forme et troublant quoi qu'on fasse la froide sérénité des temps antiques, ne nous permet plus de considérer comme secondaire la question de savoir si un chef-d'œuvre fortifie ou énerve, élève ou dégrade, s'il affermit ou s'il ébranle les fondements de l'indépendance morale.
Depuis l'Évangile la morale est devenue indiscrète; elle se mêle à tout, même à la critique. Elle proteste contre l'aristocratie des gens d'esprit et soutient que l'égalité humaine ne comporte pas le privilège qu'on prétend leur conférer. Elle appelle le mal mal, chez un grand écrivain comme chez un pauvre ignorant ; et même, ne la pressez pas trop, elle serait capable de vous dire que le grand écrivain est de beaucoup le plus coupable et que le beau qui n'est pas bon est souverainement mauvais.
En tous cas, il n'est pas suffisamment beau. Nous respectons le beau, bien plus que ceux qui s'en sont constitués les champions. Persuadé des relations intimes qui unissent le bon, le beau et le vrai, convaincu que ce sont là des manifestations diverses d'une seule chose, le bien, qui procède de Dieu, nous éprouvons à la vue des chefs-d'œuvre corrupteurs un sentiment de répugnance indignée. Loin de les absoudre au nom des immunités du génie, nous soutenons qu'ils ne remplissent pas une des conditions essentielles de la supériorité littéraire.
Maintenons envers et contre tous l'unité de la nature humaine ; ne souffrons pas qu'on nous partage en je ne sais combien de compartiments, et qu'on nous fabrique deux ou trois morales, morale ordinaire, morale poli-