‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 183 sur 196 · CES CONDITIONS SONT-ELLES REMPLIES · texte numérisé non relu

CES CONDITIONS SONT-ELLES REMPLIES

Je suis fâché de le dire, jamais la conscience n'a joué un si petit rôle dans notre littérature. A part certaines branches, et les moins littéraires de toutes, où circule la libre pensée parce que la séve d'une conviction n'a pas cessé d'y couler, elle languit misérablement.

Ce n'est pas que les talents lui fassent défaut. A aucune époque nous n'avons eu autant d'hommes sachant écrire; ce qu'il se dépense chaque jour d'habileté dans les journaux, dans les revues et chez les nombreux éditeurs de Paris est à peine croyable. Mais où trouver, si ce n'est chez quelques économistes, chez quelques politiques et quelques historiens, une foi quelconque, la poursuite d'un but sérieux et d'un idéal quelconque ?

C'est chose effrayante de constater à quel point notre littérature actuelle est étrangère au sens moral. Le plus souvent , elle ne le rejette pas , elle l'ignore. Il est tel écrivain remarquable, Balzac par exemple, chez lequel la question de moralité ne se pose jamais à propos de rien. Un adultère peut être une erreur de conduite, il ne sera jamais une cause de remords. Les vieux combats de la passion et du devoir, qui tenaient une si

noble place au temps de Corneille, ont disparu maintenant ou se sont étrangement affaiblis.

Je n'ose pas dire ce qu'on se plaît à nous peindre, ce qu'on étale en détail, ce qui fait la plupart des succès. Notre littérature vraiment populaire, celle du théâtre, des cabinets de lecture et des feuilletons, est devenue inabordable pour quiconque se respecte un peu. J'ai essayé de lire certains romans à la mode; impossible d'aller jusqu'au bout *. 11 faut demander à d'autres peuples ce que nous ne trouvons plus chez nous. Les Anglais, pour ne citer qu'eux, sont encore le peuple élevé à l'austère école de la Bible, de Bunyan, de Shakespeare ,. de Robinson Crusoé. La conscience est partout dans leurs romans. Leurs écrivains ressemblent encore à ce Richardson répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir fait mourir Clarisse Harlowe : « Je n'ai jamais pu lui pardonner d'avoir quitté la maison de son père. »

Nos romanciers, hélas, ne songent guère à pardonner quoi que ce soit à leurs héroïnes.

Si le sens moral tient peu de place dans notre littérature, c'est qu'il tient peu de place dans notre société. La société et la littérature agissent l'une sur l'autre, mais c'est à la première évidemment qu'appartient l'action la plus décisive. On nous fait de ces

1. Une autre expérience semble prouver que le mal s'accroît. Nous lisons ici en automne, entre voisins de campagne, quelques pièces de théâtre. Or la tâche d'en découvrir de lisibles devient plus malaisée de jour en jour. L'an dernier nous n'avions guère trouvé que le Lion amoureux : là du moins la conscience dit son mot, on y sent passer une bouffée d'air frais et fortifiant.

Page 1