CE QUI LUI MANQUE
livres-là , parce que ce sont ceux-là que nous demandons.
Assurément des auteurs dont l'âme serait indépendante parce qu'elle serait convaincue, et que hanterait le désir de défendre une vérité quelconque, morale ou littéraire, ne s'abaisseraient pas ainsi à travailler sur commande et à servir le public selon ses goûts ; mais comment résister au courant quand on ne s'appuie sur rien ?
Sans m'arrêter aux exceptions que chacun connaît et pour aller tout droit au fait dominant , n'est-il pas vrai que notre littérature a tous les petits talents qui annoncent que la grande inspiration , c'est-à-dire la conscience, lui manque?
Elle a l'habileté de main ; elle nous fabrique des morceaux de style, des pages artistement ciselées, des conversations trop spirituelles qui ont un air d'escrime, dans lesquelles chaque mot semble un coup de fleuret et chaque répartie une parade. Ce n'est pas nous qui ririons du sonnet d'Oronte! La simplicité des grands maîtres est bonne pour les temps où l'idée crée son style et où le fond fait la forme.
Les écrivains qui donnent leur pensée et qui obéissent à un sentiment de devoir ne descendent jamais au métier. Il était réservé aux époques moins pourvues de sens moral de créer la spécialité littéraire. Qui n'aurait compassion de ces pauvres vies faussées et dévastées que remplit en entier une seule chose? N'en faire qu'une, c'est forcément la faire mal : parler toujours littérature, trancher, critiquer, se tenir en dehors des intérêts et des devoirs communs, c'est renoncer à être homme pour devenir écrivain. Qu'en résulte-t-il? On
ne pense pas comme un homme, on ne sent pas comme un homme, on ignore les émotions simples. Et alors on invente tantôt ces types blasés auxquels manque la flamme, tantôt ces types passionnés auxquels manque la liberté morale, car leurs passions sont des passions fatales, irrésistibles, bestiales en quelque sorte, avec lesquelles le vrai cœur n'a rien à débattre.
Pour montrer tous les périls qui menacent notre liberté intellectuelle, je devrais encore signaler l'influence des revues et des journaux.
Je n'ai nulle envie d'en dire du mal : je sais quelle est la grandeur de leur mission. Le malheur est que nous en venons à ne lire plus que cela. Les heures réservées à la lecture (et même chez un liseur tel que moi elles ne sauraient être nombreuses) sont absorbées en fait par les revues et par les journaux. Pour peu qu'on en reçoive sept ou huit, et sans chercher bien loin je sais des gens qui en reçoivent le double, comment faire pour ne pas leur appartenir corps et âme? Or ceci est une grande cause d'appauvrissement intellectuel et peut devenir à la longue une cause de servitude. Le journal est une œuvre impersonnelle où figure aussi peu que possible le représentant principal de l'indépendance, l'individu. Tout homme qui se borne à cette littérature enrégimentée et monotone, s'habitue plus qu'il ne l'imagine au régime de l'uniformité et désapprend à penser par lui-même. Même quand il parcourt des journaux de nuances diverses, il rencontre partout cette forme particulière de l'esprit que revêt la pensée disciplinée et collective.
Nous parcourons, nous ne lisons plus, nous ne reli-