‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 187 sur 196 · CE QU'ELLE POURRAIT ÊTRE · texte numérisé non relu

CE QU'ELLE POURRAIT ÊTRE

tions asservissantes de la vie littéraire actuelle; il faut des caractères pour mettre l'art au-dessus du succès, pour défier les despotismes de la camaraderie et de la critique, pour rester soi, pour garder sa fidélité au bon et au beau.

a Vous cherchez un écrivain , vous trouvez un homme. » Heureux les temps où ce mot de Pascal trouve à s'appliquer souvent ! Les hommes libres ont une façon d'écrire qui n'est qu'à eux. On y sent, jusque dans les œuvres les plus étrangères à la démonstration directe, l'action désintéressée de la conviction et du devoir. Croyez-vous que les symphonies de Sébastien Bach seraient ce qu'elles sont , s'il n'avait pas écrit chaque fois ces trois lettres au haut de la page : S. D. G. (soli Deo gloria)?

A Dieu seul la gloire ! La formule de Bach est une formule de liberté. Et qui osera dire qu'elle ne renferme pas le secret des grandes œuvres? Celles-ci seront toujours les œuvres qu'on a accomplies en vue de la vérité, dans la solitude jalouse de la foi, dans le tête-à-tête de la conscience et du génie. Quant aux œuvres nées d'une mode et acclamées par une coterie, elles vivent ce que vivent les modes et valent ce que valent les coteries.

La conscience littéraire, ce brillant reflet de la conscience morale, nous révèle la dignité des lettres et par conséquent leur indépendance. Les écrivains qui respectent les lettres et qui se respectent travaillent pour le vrai, pour le beau, non pour le public. Les yeux fixés sur leur idéal, ils éprouvent ce frisson de l'inspiration vraie qui ressemble par plus d'un côté à l'émotion du devoir.

Au moment du travail , chaque nerf, chaque fibre Tressaille comme un luth que Ton vient d'accorder. Oh n'écrit pas un mot que tout l'être ne vibre. (Soit dit sans vanité, c'est ce que l'on ressent;) On ne travaille pas; on écoute, on attend ; C'est comme un inconnu qui vous parle à voix basse ; On reste quelquefois une nuit sur la place Sans faire un mouvement et sans se retourner.

Lorsque Musset écrivait ces vers émus, nous assistions à une des plus riches floraisons littéraires que le sol de notre France ait portées. C'était un vrai printemps : l'air était chargé de parfums, un souffle de liberté passait sur nous; la séve était en mouvement, séve de conviction et d'espérance. Quel moment, et comme on sentait bien alors que la conscience est la condition d'existence de la littérature et de Fart ! Les lettres et l'art avaient un sérieux, une probité, une foi dont les plus légers subissaient la saine influence. On retrouvait chez Musset et chez Béranger une partie de ces hautes inspirations qui nous donnaient une poésie lyrique et qui enfantaient toute une phalange d'orateurs et d'historiens.

Ne désespérons pas de notre siècle. Il a eu Victor Hugo et Lamartine, Chateaubriand et Lamennais, Guizot et Thiers, Cousin et Villemain, Vigny et Nodier, en même temps que Scheffer, Ingres, Delacroix, Horace Vernet et Decamps. Je nomme au hasard, sans la moindre pensée d'épuiser la liste et dans le seul but de montrer ce que devient la république des lettres quand un mouvement d'idées sincères a lieu, quand la conscience se met de la partie erquand par suite la liberté, cette dixième muse, fait entendre ses mâles accents.

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