CHAPITRE Y
LA PERSE
Laissons la Chine et le vaste cortège des pays qui lui ressemblent1; rentrons en terre âryenne. La Perse est cousine germaine de l'Inde; nous sommes donc un peu parents ; chez elle nous serons moins dépaysés, nous nous sentirons en route pour nous rapprocher de chez nous.
1. Décidé à ne dire que ce qui est utile, je n'ai garde de décrire ces pays. Nous y retrouverions ce que nous avons vu en Chine, les mêmes diversités religieuses apparentes et la même indifférence, les mêmes pagodes, les mêmes autels domestiques où l'on brûle des bâtonnets odorants et du papier doré, les mêmes sentences morales gravées sur des tablettes, les mêmes préoccupations exclusivement terrestres, la même acceptation froide de la mort, parfois la même manie du suicide. Le Japon seul se distingue par quelques traits originaux. Si sa féodalité le préserve de l'aplatissement démocratique, l'institution des contrôleurs, à la supposer réelle, risquerait de le faire tomber plus bas que la Chine elle-même. Est-il vrai qu'une moitié de l'empire espionne l'autre, que chacun sente à ses côtés l'homme chargé de le surveiller et de le dénoncer? Je pense que cela ne concerne que la classe élevée ; mais, quelle que soit l'étendue de cette institution, elle ajoute un trait ignoble au tableau déjà bien chargé de la démoralisation japonaise. Si le régime des grands vassaux maintient certaines habi-
LA PERSE
La Perse, à mon avis, est le pays le moins oriental de l'Orient. Nous ne rencontrons plus ici ni les contemplations du panthéisme, ni le quiétisme de Bouddha, ni l'asservissement sceptique aux traditions qui caractérise les Chinois, nous rencontrons quelque chose qui ressemble à l'action et à la lutte viriles.
Voyez l'histoire de la Perse; ce n'est pas encore l'histoire d'un peuple libre, ce n'est plus l'histoire d'un peuple endormi. Djemschid du Zend-Avesta (l'Achéménès des Grecs) fonde cette grande civilisation. Parmi les Achéménides ses successeurs, Cyrus nous présente un type qui n'est certes pas dépourvu de vigueur. Vers le même temps, dit-on, vient se placer Zoroastre, c'est-à-dire une réforme de la religion1. Vaincus par Alexandre, opprimés ensuite pendant cinq ou six siècles par les Parthes (Arsacides), les Perses ne périssent
tudes d'indépendance, d'autre part les lois somptuaires règlent les moindres actions; et quant à la croyance, il va sans dire qu'elle aussi elle est réglée. Peut-être est-on allé trop loin eu comparant le Mikado et le Taïkoun au pape et à l'empereur de notre moyen âge. En tous cas, le pouvoir spirituel du Mikado est incontestable et l'idée d'une croyance individuelle n'aborde pas plus l'esprit des Japonais que celui des Chinois. Chez les uns comme chez les autres l'unité officielle accepte avec une aisance étonnante la pluralité des cultes ; chez les uns comme chez les autres un certain fonds de croyances autochthones antérieures au bouddhisme a continué à subsister. En Chine elles ont abouti à la doctrine des tao-tsé; au Japon elles paraissent s'être conservées plus entières: dans des temples sans idoles les sectateurs du Sintou adorent, dit-on, un dieu suprême, plusieurs grands dieux et un nombre considérable de demi-dieux.
1. Plusieurs réformes religieuses ont eu lieu sans doute en Perse. Le Zend-Avesta renferme des parties qui semblent remonter à une très-haute antiquité.
pas ; ils reviennent avec les Sassanides et font trembler l'empire romain; leurs Sapors, leurs Chosroës, battent les légions. Il n'a fallu rien moins que l'islamisme pour tuer la Perse antique et supprimer, ou peu s'en faut, le culte du Zend-Avesta ; le torrent des conquêtes arabes était irrésistible. Depuis lors, il y a eu encore une Perse brillante un moment sous Nadir- Shah. Cette Perse a maintenu son individualité en demeurant chiite vis-à-vis de l'orthodoxie musulmane; mais, avouonsle, le ressort national est brisé et Djemschid n'a plus de descendants.
Les mœurs et les croyances primitives de la Perse paraissent avoir eu des rapports frappants avec ce que nous avons vu chez les Aryas1. C'est l'adoration des éléments, le feu, l'eau, la terre, les vents, les astres, surtout le soleil et la lune; c'est la religion sans temples, sans idoles et sans clergé. Chaque père de famille célèbre dans sa maison le culte du feu. Des habitudes rudes, l'ivrognerie, les tendances guerrières, reportent l'esprit vers l'autre bout de la race âryenne, vers les Germains.
On attribue aux Mèdes l'introduction du système sacerdotal. Tout cela, au reste, est fort obscur; en fait de documents, nous n'avons guère que le livre sacré de la Perse et son épopée nationale, le Zend-Avesta et le Shah-Maneh.
Le Shah-Maneh (Livre des Rois), cette œuvre immor-
1. J'aurai à consulter souvent pour ce chapitre et pour ceux qui suivent, le vaste travail de Creuzer {Symbolique) traduit et remanié par M. Guigniaut ( Religions de l'antiquité).
LA PERSE
telle de Firdousi, contient l'histoire entière de la Perse, depuis les temps fabuleux jusqu'à l'heure sombre où elle périt noyée dans l'islamisme.
Le Zend-Avesta (Parole vivante) passe pour avoir été écrit dans ia langue zend, l'antique idiome des Médo- Perses, par Zerdouscht lui-même, que nous nommons Zoroastre. À quelle époque a-t-il vécu? Est-ce bien sous Cyaxare Ier, roi des Mèdes? N'y a-t-il pas eu plusieurs Zoroastres ? Peu de questions sont plus controversées. En tout cas, le Zend-Avesta entier n'est point parvenu jusqu'à nous ; sur vingt et un livres, nous n'en possédons que trois et quelques fragments d'un quatrième.
C'est en consultant ces débris que les savants sont parvenus à retrouver les annales antiques de l'Iran, la lutte des deux principes, les préceptes moraux et religieux de Zoroastre, des hymnes et des prières. Ai-je besoin de dire que bien des doutes sont permis et que nous devons renoncer à connaître jamais d'une manière précise cette vieille religion , qui est aussi un vieux code et qui, selon l'usage, confond d'une manière absolue le citoyen et le croyant1?
Je voudrais montrer sur-le-champ quels sont les côtés lumineux de cette religion.
En premier lieu, nous sommes sortis du panthéisme complet : plus d'absorption, Dieu n'est pas le monde; Zoroastre lui-même se présente en qualité de simple prophète ; il n'est pas une incarnation de Dieu, comme Manou.