Pal grave
a inventé, pour expliquer le monothéisme des Juifs, le prétendu monothéisme naturel de la race sémitique. Or, sans vouloir entrer dans aucune controverse, je dois rappeler, au seul point de vue de l'histoire, d'abord que plusieurs peuples non sémitiques ont été aussi monothéistes que les Arabes, en second lieu que la plupart des peuples sémitiques n'ont été monothéistes à aucun degré.
Pour les Arabes eux-mêmes, il y aurait beaucoup à dire, et les superstitions grossières qui dominaient chez eux lors de la venue de Mahomet, l'adoration de la pierre noire en particulier , les idoles des diverses tribus réunies à la Kaaba de la Mecque et formant ainsi ce qu'on a justement nommé une sorte de panthéon sémitique, n'annoncent pas qu'ils fussent, malgré l'influence des Juifs et des chrétiens, des adorateurs bien décidés du Dieu unique.
Interrogez ensuite sur leur croyance les autres peuples sémitiques. L'Assyrie, la Syrie, la Phénicie, sont plongées, nous allons le voir, dans le polythéisme le plus fangeux. Les nations ismaélites qu'Israël rencontre (de vrais Arabes ceux-là) pratiquent un culte idolâtre et impur. Enfin les Juifs eux-mêmes sont si peu monothéistes dans l'âme, qu'ils retombent à chaque instant dans l'idolâtrie; ce sont les veaux d'or de Dan et de Bétheî; c'est le culte de Baal; ce sont des croyances polythéistes obstinément empruntées à leurs voisins. II fout les remontrances continuelles des prophètes pour maintenir à grand' peine deux tribus sur douze dans une fidélité souvent douteuse au culte du vrai Dieu.
Il se peut, que les Sémites soient naturellement monothéistes. Seulement ce ne sont pas ceux que nous
connaissons et dont nous parle l'histoire : ce ne sont ni les Ammonites, ni les Madianîtes, ni les Moabites, ni les Assyriens, ni les Syriens, ni les Phéniciens, ni les Israélites.
Je ne demande pas à être cru sur parole et je me réserve de fournir mes preuves un peu plus loin; mais il fallait protester d'entrée contre la thèse au moins bizarre du monothéisme naturel des sémites.
Si l'Arabie est plus libre que l'Inde, que la Chine et que la Perse, elle doit moins cette liberté relative à l'affranchissement des âmes qu'aux circonstances extérieures, à la vie errante, à l'indépendance nécessaire du nomade. Il y a une liberté qui tient à la dispersion , à l'état sauvage , dépourvu de gouvernement et de lois. Les Peaux-Rouges que je viens de mentionner étaient libres, parce que dans leurs expéditions de chasse et de brigandage ils ne dépendaient guère que d'eux-mêmes.
La liberté morale dont nous nous occupons a d'autres bases, Dieu merci, que les accidents en vertu desquels certaines peuplades connaissent peu le joug parce qu'elles ignorent la règle. Quand l'occasion le fait, ces hommes libres sont d'affreux tyrans; ils s'abandonnent à leurs passions sans mesure et sans remords.
Le beau poëme d'Antar nous fait assister à cette existence du désert, où le vol à main armée occupe la première place, où l'on massacre, où l'on s'enrichit noblement de dépouilles. II est vrai que cette existence a les énergies de la guerre comme elle en a les violences. A côté des meurtres, de l'esclavage, de la
polygamie, Antar nous montre des amours passionnés et d'héroïques dévouements.
L'Arabie est vivante, c'est quelque chose. Que de pays en Asie dont nous n'avons pu en dire autant !
J'invite ceux qui conserveraient des illusions sur le culte monothéiste du soleil, à voir ce qu'il est devenu à Ninive, à Babylone, à Damas, à Tyr, à Sidon, et jusqu'à Carthage. La ressemblance très-réelle de ces pays au point de vue religieux repose sur l'adoration de Baal (Seigneur), c'est-à-dire du soleil, adoration très-naturelle, j'en conviens, lorsque la notion sérieuse de Dieu s'efface du cœur. Le soleil, en effet, semble être la grande source de vie; chaleur, lumière, végétation, vents, vapeurs, pluies, fleurs, la force sous ses formes infiniment variées, tout vient de lui.
Mais, pour être naturel , le culte du soleil n'en est pas meilleur. Je ne me risquerai certes pas à le décrire tel qu'il se pratiquait à Babylone , à Ninive et à Tyr. Après avoir rappelé les chars symboliques du soleil, les zodiaques, les invocations adressées à la lune, aux planètes, aux étoiles principales, les feux sacramentels, les sépultures sur les hauteurs, on ne peut qu'indiquer par allusion les infamies gigantesques qui accompagnaient un tel culte, les mœurs qu'elles supposaient et qu'elles créaient. Essayez de vous représenter dans un tel milieu des consciences vivantes et un déploiement, si faible soit-il, de l'indépendance morale!
Voilà à quel niveau était descendue cette Babylone, la ville de Bel ou Baal, la capitale d'une des plus puissantes nations de l'antiquité. Lorsque Cyrus l'eut prise en dépit de ses murailles qui avaient trois cents pieds
de haut et vingt lieues de tour, lorsque la nouvelle eut pénétré, au bout d'une journée, jusque dans ses quartiers les plus éloignés, elle comprit que le temps de Baal était passé ; avec la docilité qui caractérise les croyances impersonnelles, elle adopta le culte du vainqueur, c'était toujours le culte de l'État. Alors l'idolâtrie disparut et les Chaldéens entrèrent sans se faire prier au service de Zoroaslre.
Mais deux choses demeurèrent : la vieille servitude et la vieille corruption. Alexandre, vainqueur de l'Asie, n'hésita pas à choisir Babylone pour en faire le théâtre des débauches au sein desquelles ses forces et sa vie se consumèrent si promptement.
Continuons à suivre dans sa marche le culte du soleil. A mesure qu'il avance vers l'ouest, il devient atroce, effrayant ; ses impuretés se font un cortège de cruautés ; son idolâtrie, qui se complique, est une idolâtrie de boue et de sang.
Ici encore il faut renoncer à décrire. Les peuples de ces climats brûlants adorent, avec le soleil, toutes les forces productives de la nature. Entre Moloch, le roi, Astarté, la Vénus impure, Adonis, l'enfant mutilé, ils se font le plus exécrable des systèmes religieux, le plus favorable aux passions mauvaises, le plus propre à détruire dans leur germe les énergies et les libertés morales.
En Syrie et en Phénicie, le soleil porte plusieurs noms et est adoré sous plusieurs formes : c'est Moloch, c'est Baal, c'est Melkart, l'Hercule phénicien, dont le temple principal est à Tyr et qu'on adore dans toutes les colonies phéniciennes, à Carthage, à Malte, à Gadès.
Mais partout, outre le soleil, pouvoir suprême et générateur, on adore d'autres divinités, la lune, les génies de la navigation ou cabires.
Cruelle, dissolue, faisant le trafic de la chair humaine, mutilant les enfants, approvisionnant les harems, la Phénicie gagne de l'argent, s'enivre de dissolutions et mêle à son culte immonde les cris des victimes brûlées entre les bras rougis du dieu soleil.
Aussi ne faudrait-il pas considérer de trop près les libertés politiques qui semblent poindre au sein de ces confédérations de villes commerçantes. Si les vastes entreprises et le mouvement des navigations lointaines ne leur permettent pas de dormir du sommeil qui a saisi d'autres nations, s'il y a là des colonies fondées, des mines exploitées en Espagne, des plans de voyage, des capitaux maniés avec hardiesse, la vie enfin que crée le grand négoce; si les hommes qui ont passé le détroit de Gadès et affronté les vagues de l'Océan ne peuvent pas être asservis à la façon des Hindous, leurs sujets et leurs esclaves ont payé cher ce que nous appelons leur liberté. Tyr et Carthage ont des sénats où une aristocratie marchande tient en échec le pouvoir royal ; mais Tyr et Carthage sont les maîtres les plus durs qui- aient épouvanté la terre de leur férocité. Et à côté des esclaves qu'on fouette et qu'on tue, je vois là d'autres esclaves, les maîtres, ceux qui délibèrent au sénat, les esclaves du lucre, les esclaves de la passion sans frein, les hommes d'argent qui n'ont plus ni cœur ni conscience.
Ah! les Hindous dont j'ai parlé étaient plus libres. Au moins, ils avaient la poésie; au moins, ils avaient 1b devoir; et tout courbés qu'ils étaient vers le gouffre
de l'absorption, il leur arrivait de rêver aux noblesses de l'âme, aux sublimes délicatesses de la vertu.
Tyr n'en est point là. Ses marchands sont des rois, comme dit la Bible, et en même temps le joug d'une croyance infernale les abaisse jusque dans la fange. Leur religion pèse sur eux, et certains traits de l'histoire semblent prouver que leur clergé possède un redoutable pouvoir; l'époux de Didon, sœur du roi de Tyr, n'est autre que le chef des prêtres Sicharbas.
Les comptoirs phéniciens ont propagé en divers lieux la cruelle religion de la Syrie1.
Carthage est l'enfant le plus illustre de Tyr. Son Moloch et son Astarté sont connus. Qui peut penser à Carthage, sans voir l'affreuse statue d'airain et sans se souvenir des prêtresses d'Astarté?
Carthage aune constitution politique; elle a ses deux rois ou suffètes élus à vie, son assemblée générale; elle a ses discussions, elle a ses factions et ses familles rivales, les Hannon et les Barcas; mais derrière cet appareil de liberté on sent régner une incommensurable servitude. Je ne sais pas si le plus cruel des escla-
1. Les traces s'en retrouvent en dehors des peuples sémitiques.
Chez les Phrygiens, leur, dieu du soleil, Attis, leur culte de Cybèle, leurs prêtres mutilés, les Galles, ne rappellent que trop les infamies dont j'ai tenté de donner une idée.
Chez les Chananéens, le môme naturalisme plus ou moins panthéiste a enfanté les mômes croyances. C'est toujours la puissance mâle, Raal, le soleil, et la puissance femelle, Astarté, la lune, sortis on ne sait quand de la Nuit éternelle, source première, ignorante, ignorée et insensible, dont on ferait au besoin un Dieu suprême ; c'est toujours une série de divinités secondaires dans lesquelles se personnifient les forces de la nature; c'est toujours le culte souillé et sanglant.
vages n'est pas celui qui délibère. Un mensonge pèse sur la ville de négoce et de sang. Elle a des maîtres, ceux qui ne parlent pas, dont les décisions sont secrètes, dont les coups atteignent dans l'ombre. Le conseil des Cent est un despote qui vaut les rois de Babylone enfermés dans leur sérail.
Ce chapitre serait incomplet et mes affirmations paraîtraient peut-être hasardées, si je ne présentais à l'appui des preuves incontestables.— Considérée comme livre d'histoire, la Bible doit fournir sur les peuples avec lesquels Israël a été en contact, des renseignements d'autant moins suspects (je parle pour les gens qui n'acceptent pas la révélation), qu'ils sont donnés incidemment, qu'ils se reproduisent de cent façons, et que sous les plumes les plus diverses ils ne cessent de s'accorder. D'ailleurs, la religion et les mœurs de la Syrie, de l'Assyrie et de l'Arabie sont une portion de la vie même d'Israël.
Commençons par les plus proches voisins. La Syrie et la Phénicie touchaient au nord les dix tribus , c'està-dire la fraction d'Israël chez laquelle les coutumes païennes se sont reproduites avec le plus de constance et d'humiliante fidélité.
Je ne voudrais pas être injuste envers les Phéniciens. S'il est vrai qu'ils aient inventé l'écriture, ils méritent par cela seul la reconnaissance de quiconque tient une plume entre ses doigts. C'est d'ailleurs un de ces peuples qui ont su être grands avec un petit territoire. Rappelez-vous la description magnifique de Tyr, qui remplit le chapitre XXVIIme d'Ézéchiel : « Tes confins sont au cœur de la mer ; ceux qui t'ont bâtie t'ont rendue
parfaite en beauté,,... Tu as rassasié plusieurs peuples par la traite des marchandises qu'on apporte de tes
foires au delà des mers » — Il faut lire cela, il n'est
pas permis d'eu donner des extraits.
Mais, à côté de ces splendeurs des Phéniciens, quelles ignominies! Un mot suffit : ce peuple adorait Astaroth, que la Bible appelle, et que la conscience humaine"' appelle aussi « l'abomination des Sidoniens. »
La Syrie avait Baal, comme la Phénicie, comme les Assyriens et comme les Philistins. « Manassé releva les autels de Baal et fit un bocage, ainsi que l'avait fait Achab, roi d'Israël. Il se prosterna devant toute l'armée des cieux *. »
Le culte de la Syrie, en somme, est aussi celui de la Phénicie. Baal et Astaroth vont ensemble, suivis de cette armée des cieux, dont la' mention perpétuelle prouve que l'adoration des étoiles accompagnant celle du soleil et de la lune se trouve au fond de toutes les superstitions sémitiques. Je ne m'arrête pas à chercher d'ailleurs si les dieux principaux sont le soleil et la lune, ou les deux plus brillantes planètes, Jupiter et Vénus. Quant aux noms que la Syrie donnait à ses dieux, à quoi bon les rechercher 2 ?
En eflét, les noms changent çà et là, mais les croyances ne changent guère. Avec le Dagon des Gbananéens 3, comme avec le Baal et i' Astaroth de la Phénicie, nous voyons apparaître les rites les plus corrupteurs ou les