CHAPITRE PREMIER
LA GRÈGE
Il n'y a pas à se mettre en défense contre les séductions du génie grec. Sa grâce est la plus forte, comme dit Alceste, et, sans pousser l'irrévérence, à Dieu ne plaise! jusqu'à faire de la Grèce laCélimène de l'antiquité, je ne puis m'empêcher de sentir qu'au milieu de grandes et fortes qualités, ce qui domine ici, ce qui donne l'accent, c'est la grâce. Est-on bien sûr, au reste, que la grâce ne soit pas une vertu?
Ne riions aucun des enchantements de la Grèce : cette sérénité, cette vie brillante, cette imagination radieuse et réglée, cet instinct des proportions qui s'impose dès le premier jour à la poésie et à l'art, cette perfection un peu sèche et qui n'en est pas moins la
perfection, ces victoires merveilleuses qui gagnent tant à être racontées par le peuple qui les remporta, ces libertés publiques enfin dont le spectacle nous émeut d'autant plus que l'Asie nous y avait moins habitués.
Je ne veux rien contester, rien diminuer. Je l'éprouve autant que qui que ce soit, le ravissement d'entrer dans notre Occident par la porte dorée des Grecs. Après les races engourdies, j'aime à rencontrer la race vivante, remuante, bruyante, fût-elle un peu hâbleuse. Après les panthéismes gigantesques de l'Inde et les religions à triple voile de l'Egypte, je ne crains pas de voir venir un culte où il fait clair. En Grèce du moins nous saurons à quoi nous en tenir ; ces dieux si parfaitement humains, ces croyances si résolument étrangères à toute idée de vérité, ces cultes si naïvement nationaux, nous placeront en pleine réalité. Nous allons toucher terre et vivre au milieu des hommes.
De tels progrès se payent. Aussi la Grèce, comparée à l'Inde, produit-elle sur l'historien une double impression dont il a quelque peine à se rendre compte. Elle est en avant et elle est en arrière ; elle a plus de mouvement et moins de profondeur. Le développement de sa liberté politique, qui ne gagne pas d'ailleurs à être examiné de trop près, est loin de reposer sur un développement égal de sa liberté morale.
La liberté morale ne saurait être bien ferme quand la morale elle-même boite des deux pieds. — A part quelques pages de Platon1 où nos devoirs envers Dieu