Le Théetéte, le Gorgias, le Timée
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sont noblement marqués, à part quelques cris du Prométhée d'Eschyle où semble apparaître la grande figure de la Justice venant se placer en face de la Force, la morale grecque a le caractère de tout ce qui est grec : elle est si bien proportionnée, elle a tant de modération et de mesure, qu'on se prend à regretter les vertus passionnées de Rama, ces délicatesses de conscience, ces sacrifices, ces dévouements qui vont jusqu'à l'immolation. Ce n'est pas chez les Hindous qu'un héros tel qu'Ulysse aurait été possible. Chez les Grecs, il occupe la première place, moins à cause de sa vaillance trèsréelle qu'à cause de ses ruses. Homère égale, ou peu s'en faut, le renard au lion, Ulysse à Achille. Ulysse, l'habile homme, est demeuré l'un des types favoris de la nation grecque, et quand viendra le drame, il traitera ce type avec autant de respect que l'épopée.
Aristote est bien le compatriote d'Ulysse. Il recommande les vertus moyennes ; il veut qu'on marche entre les deux extrêmes, et construit en matière de morale la doctrine du juste milieu.
Aussi chercherait-on en vain chez lui les notions de charité que les sectateurs de Brahma et, de Bouddha ont maintes fois devinées. Sa doctrine sur la bienfaisance n'est gênante pour personne : elle n'exige que l'emploi raisonnable de la fortune que nous possédons. Hésiode lui-même, un des représentants les plus moraux du génie hellénique, se borne à nous prescrire de donner à qui nous donne et d'aimer qui nous aime. — Voilà des vertus calmes. Les vertus grecques participent à la sérénité de l'art et des dieux.
Aussi n'empêchent-elles pas de massacrer les prisonniers sans défense. Les héros de l'Iliade trouvent par-
faitemcnt simple de tuer les vaincus, de tirer les femmes au sort et de se partager les enfants. Aucune compassion importune ne vient les troubler. Bien des siècles après, Lysandre, après avoir battu les Athéniens à iEgos-Potamos, faisait égorger de sang-froid ses trois mille prisonniers ; et les Athéniens en faisaient autant ailleurs, avec aussi peu de remords.
Quant à la notion d'Humanité, quant au respect dû à l'homme en qualité d'homme, les Grecs n'y sont jamais arrivés. Renfermés dans leur étroite patrie, ils font sans hésiter deux parts du genre humain : les Grecs, qui sont faits pour la liberté ; les barbares, qui sont faits pour l'esclavage. Il faut voir avec quel mépris Euripide, ce libre esprit si dégagé des préjugés anciens, s'exprime encore sur le compte des barbares! Ni les philosophes tels qu'Aristote et Platon, ni les orateurs tels que Démosthène, ne se placent à un point de vue plus élevé. L'Humanité n'apparaît un peu que chez les stoïciens et les cyniques.
Sous d'autres rapports que je ne puis qu'indiquer, la morale grecque est plus qu'incomplète , elle est révoltante. Laissant de côté les énormités que flétrit l'épître aux Romains et dont la conscience grecque ne s'est jamais émue, je suis forcé de rappeler deux ou trois faits.
Les captives de Troie entrent dans la maison des rois vainqueurs sur le pied de concubines, et cela semble fort naturel au vieil Homère. Plus tard, Athènes possède dans les Hétaïres une véritable institution. Elles se distinguent des courtisanes, et les honnêtes Grecs, qui pourraient se faire scrupule (chose rare) de fréquenter celles-ci, se font gloire d'aller chez celles-là.
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Ils y viennent parfois avec leurs femmes. Il y a là des salons; on y cause politique, poésie, art, religion, voire même morale. Qui songe à causer dans un gynécée?
Ne soyons injuste envers personne : Aspasie fût une femme supérieure et une amie fidèle. Périclès, qui ne put l'épouser parce qu'elle était étrangère, ne cessa de trouver en elle un conseil et un appui. Elle fut pour quelque chose, dit-on, dans la composition de son discours en l'honneur des Grecs morts pendant la guerre du Péloponèse. Athènes légitima leur fils, qui porta le nom de son père. Évidemment nous avons là autre chose qu'une Laïs et qu'une Ninon de Lenclos.
Mais, quelle que soit la valeur de ces distinctions, il n'y a pas deux morales, et l'âme humaine était bien malade chez un peuple auquel son plus grand orateur pouvait dire, sans étonner ou scandaliser personne : « Nous avons des femmes légitimes pour nous donner des enfants de notre sang1 et garder nos , maisons, » ajoutant d'ailleurs que, passé cela, le rôle des femmes légitimes est fini; celui des courtisanes et celui des Hétaïres commence.
Ceci m'amène à dire un mot de la famille grecque. — Sans doute elle l'emporte sur la famille orientale, c'est un fait immense que la disparition du harem. Voilà la Grèce en avant de l'Inde ; mais est-il certain
1. Des fils surtout : il importe que la descendance mâle se conserve, car le sacerdoce domestique se maintient par elle. Quand une famille s'éteint, sa divinité particulière disparaît. Les dieux de la famille sont, chez les Grecs et chez les Romains, une des formes du principe païen; la négation de toute foi individuelle se complète ainsi.
que d'autre part elle ne soit pas en arrière? La contradiction qui nous a déjà frappés ne se reproduit-elle pas encore, une supériorité compensée par une infériorité? L'Inde a eu des accents d'amour conjugal, de fidélité, de pureté, de noble passion, dont l'écho semble bien affaibli lorsqu'il parvient à Athènes.
Ce n'est pas que le gynécée n'ait été maintes fois un sanctuaire. La femme grecque a rempli souvent un rôle plus relevé qu'on ne l'a dit. Deux noms m'empêcheraient d'en douter si j'en avais la tentation : celui d'Andromaque et celui d'Antigone.
On sait ce qu'est l'Andromaque d'Homère ; qui a oublié les adieux d'Hector? La même Andromaque, dans Euripide, refuse en ces termes l'hymen que lui offre son maître : « Je méprise celle qui, perdant un premier époux, peut donner son cœur à un autre » Si le génie grec n'a pas toujours compris ainsi Andromaque, c'est chose remarquable cependant qu'une telle idée, la fidélité d'outre-tombe, se soit une fois présentée à lui.
Auprès d'Andromaque je pourrais placer Alceste ; mais je ne suis pas bien sûr de lui savoir gré de son sacrifice, tant son ignoble époux me dégoûte. Mieux vaut fixer nos regards sur l'héroique Antigone, fille dévouée, sœur courageuse, le seul homme qu'il y a à Thèbes pour tenir tête à Créon.
Nous voilà loin du gynécée, ce semble; Homère se chargera de nous y ramener. Aucun Grec n'était choqué d'entendre Téîémaque s'exprimer ainsi : « Rentre dans ton appartement, ma mère; donne tes soins aux
ouvrages de ton sexe C'est aux hommes qu'il
appartient de parler, et surtout à moi qui suis le maître dans la maison. »
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Tout est calme dans îa fidélité de Pénélope, aussi bien que dans ses regrets. Si l'émotion trouble çà et là les paisibles vers de l'Odyssée, c'est quand Ulysse est reconnu par la nourrice de sa femme ou par ce vieux chien qui meurt en lui léchant les pieds. Je me trompe, l'entrevue du père et du fils est bien touchante aussi ; ils se tiennent embrassés en pleurant, « et le soleil se serait couché qu'ils auraient encore pleuré, si Télémaque n'avait adressé la parole à son père 1. »
Ne nous étonnons pas du rôle subordonné que les Grecs font à la femme. Le gynécée, je le répète, est à la fois au-dessus et au-dessous du harem. Quoique le génie hellénique ait entrevu çà et là cette sainte chose qu'on nomme l'amour, presque toujours il lui a substitué un sentiment d'une toute autre nature. Incessamment menacée par le divorce, la femme grecque a bien d'autres ennemis à combattre.
D'abord la monogamie n'est pas en Grèce un principe tellement sacré qu'on ne puisse l'immoler au besoin. Une loi de Périclès favorise les enfants illégitimes et autorise la bigamie. Plusieurs fois, lorsqu'une guerre avait diminué le nombre des hommes, Athènes avait permis à ses citoyens de prendre plusieurs femmes. De telles mesures étaient discutées au point de vue de l'utilité, non au point de vue de la morale.
A Sparte comme à Athènes, la concubine était souvent admise à côté de la femme légitime, bien que celle-ci conservât seule les droits d'une maîtresse de maison. Il faut au reste que les plus simples règles de
1. Voir une étude de M. Favre sur Homère, dans la Bibliothèque universelle de 4866.
moralité fussent méconnues, pour qu'un homme tel que Platon ait pu proposer sans rougir la communauté des femmes. Aristote, qui le combat, s'appuie avant tout sur la nécessité de maintenir la famille ; il ne pousse pas d'ailleurs très-loin les scrupules, et ses idées sur la fidélité du mari ne rappellent que trop le langage tenu par l'Andromaque d'Euripide : a 0 cher Hector, tu n'éprouveras point ma jalousie. Si Vénus t'inspira quelques faiblesses, j'aimais à cause de toi celles qui en étaient les objets. »
Je suis fâché qu'Euripide nous gâte ainsi son Andromaque. Mais elle n'en représente que mieux la doctrine conjugale des Grecs : sévérité pour la femme, indulgence pour le mari. — Que de Grecs il y a encore parmi nous, à commencer par les rédacteurs de nos codes !
S'il est vrai que la liberté morale ait besoin de la morale d'abord, de la famille ensuite; s'il est vrai que, sans cette ferme base et sans ce sûr asile, elle soit toujours en péril, nous pouvons deviner dès à présent ce qui manquait à la Grèce. Loin de faire comme la Judée, qui, partant de la polygamie accidentelle, arrive à la famille pure et réglée sous la forte discipline de la Bible, elle s'enfonce toujours plus dans la fange d'une dépravation acceptée de tous.
Même remarque pour l'esclavage. En Judée il s'affaiblit, presque jusqu'à disparaître; en Grèce il s'accroît, jusqu'à devenir le fondement reconnu des institutions républicaines. Otez les Ilotes de Sparte et les esclaves d'Athènes, ni Sparte ni Athènes ne subsisteront une heure.
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La liberté appuyée sur l'esclavage ! Tous les sophismes du monde ne parviendront point à faire accepter cela. Et cela est devenu, remarquez-le bien, une théorie politique qui, après avoir passé pour un axiome chez les Grecs et chez les Romains, n'a pas manqué de partisans dans les temps modernes. Sans esclaves, aurait-on des citoyens? Si quatre cent mille travailleurs vendus au marché n'avaient été chargés des œuvres viles, comment les quinze mille Athéniens auraient-ils pu se vouer noblement aux affaires de la république ?
Voilà ce qu'on dit encore de nos jours. L'antiquité y allait plus rondement; elle n'hésite pas à jeter l'anathème sur le travail et à déclarer que l'oisiveté est le signe glorieux auquel on reconnaît les hommes libres. Si Aristote semble faire une exception en faveur du commerce, si, plus tard, le génie romain honore l'agriculture, il est certain qu'en somme les travailleurs sont méprisés. La République de Platon donne aux artisans des âmes de fer, aux soldats des âmes d'argent et aux magistrats des âmes d'or. Aristote, qui écarte les artisans des fonctions publiques, aborde sans ambages le problème de l'esclavage. Écoutez le commentaire des libertés grecques écrit par un Grec :
« Qu'est-ce qu'un esclave? C'est un outil animé dont on est propriétaire. L'esclave n'est, par sa nature, qu'un outil plus parfait et capable de manier d'autre outils. » — Et ailleurs :
« La nature, conséquente avec elle-même , donne des corps différents à l'homme libre et à l'esclave. Elle donne à celui-ci des membres robustes pour des travaux grossiers La nature crée certains hommes pour
la liberté et certains autres pour l'esclavage. »
Socrate et Platon sont moins nets ; ils recommandent une sorte d'humanité envers l'esclave. Aristote, lui, va jusqu'au bout de sa doctrine. — L'esclave est esclave à bon droit, parce que la nature a mis en lui un cœur servile ; il est permis d'abuser de lui, comme on abuse légitimement de sa chose.
L'esclavage grec est beaucoup plus dur que l'esclavage oriental. Il est vrai qu'il est beaucoup moins dur que ne le sera l'esclavage romain, qui ne sera dépassé par aucun autre, pas même par notre esclavage colonial. Athènes, rendons-lui cette justice, punissait le citoyen qui avait blessé ou tué un esclave.
Je ne veux rien forcer. Tout en faisant mes réserves, je n'ai certes pas l'intention paradoxale de nier la liberté du peuple grec. En l'abordant, je l'ai dit, on se sent sous le charme. Quel soulagement pour l'esprit, lorsqu'au sortir de cette immobile Asie qui semble n'avoir jamais eu de jeunesse, on rencontre les Grecs, ces jeunes gens, qui ont remué tant d'idées et ont si bien rompu les vieilles entraves! Je comprends, sans le partager jusqu'au bout, l'enthousiasme de M. Gladstone et des hommes qui comme lui ont achevé de s'éprendre de la Grèce dans un commerce habituel avec elle 1. A voir la Grèce, on sent qu'un progrès immense s'est accompli, qu'une émancipation s'est opérée. Ce petit pays dont l'indestructible influence se fait encore sentir de nos jours, cette nation qui gouverne ses propres affaires,
1. Voir son discours Sur le rôle de l'ancienne Grèce dans l'histoire providentielle du monde, prononcé à l'expiration de son rectorat d'Édimbourg.
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qui introduit sur la terre tout un ensemble de libertés, qui parmi les merveilles qu'elle enfante ne perd jamais la noble préoccupation d'être libre, c'est là un spectacle dont on ne se lasse point.
Déjà les Grecs d'Homère procèdent à la façon des assemblées délibérantes : convoqués par Agamemnon, harangués par les chefs, ils pèsent les arguments pour et contre : leur camp rappelle l'Agora.
Ne vous étonnez donc pas si, plus tard, Périclès disait en revêtant sa chlamyde : « Songes-y bien, Périclès, c'est à des hommes libres que tu commandes. » C'était à des hommes libres que s'adressaient les orateurs athéniens. Aussi leur parole était-elle un acte et entraînait-elle une responsabilité. L'orateur était presque un magistrat; on le chargeait souvent d'exécuter ce qu'il avait conseillé, et l'insuccès retombait sur lui.
11 y a là une grandeur que je suis loin de méconnaître; mais qu'on ne me demande pas d'aller plus loin. Je sais un âge où, frais émoulu du collège, on s'imagine volontiers que la forme est l'essentiel et que république est synonyme de liberté. Plus tard on découvre que des républicains, même des républicains grecs, peuvent être assez médiocrement libres.
Nous nous sommes aperçus, en y regardant d'un peu près, que la liberté de la nation ne nous suffit pas sans la liberté de l'individu. Voici une nation libre, elle délibère, elle dirige ses destinées ; mais cette nation se compose d'individus qui ne s'appartiennent pas : sans parler des esclaves, sans parler des femmes, presque esclaves aussi dans le gynécée, les hommes eux-mêmes ne disposent ni de leur conscience ni de leurs enfants, la croyance et l'éducation sont livrées au despotisme
de l'État. Combien faudrait-il de libertés publiques pour compenser la perte de ces libertés personnelles, la liberté de l'âme et celle de la famille?
La théorie des libertés nationales dévorant les libertés personnelles a été faite par Aristote en termes simples et clairs : a L'État est avant la famille et avant les individus, parce que le tout est avant sa partie. »
Et Platon! La subordination de l'individu à l'État a-t-elle été jamais plus absolue, plus effrayante que dans la république idéale qu'il proposait à ses compatriotes et qui ravissait ses disciples? Plus de famille, plus de propriété, plus de conscience; ajoutons, plus d'hommes; l'État seul demeure, l'État seul possède, l'État seul croit; les enfants sont les enfants de l'État, les hommes et les femmes sont mariés, démariés, remariés par l'État.
Le projet de Platon n'est qu'un idéal (un idéal!). Eh bien, revenons à la réalité. Que devenait l'individu en Grèce? Y avait-il place pour l'existence personnelle, pour l'existence morale et domestique, à côté de la vie publique telle que la concevaient les Grecs?
Aristote n'exprimait que trop bien leur pensée quand il définissait l'homme a un animal politique. » L'animal politique appartenait à la nation; il devait vivre au dehors, sur la place publique. Entre son dème et sa tribu, entre les assemblées du peuple et les tribunaux dont tout citoyen faisait partie, entre les représentations théâtrales et les cérémonies religieuses, un Athénien trouvait à peine le temps de rentrer un moment chez lui.
Le citoyen libre n'était pas un homme libre. Dans de telles conditions, la liberté morale ne pouvait grandir;
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elle ne se passe pas de l'individu. Et de là le cercle vicieux où les républiques de l'antiquité ont tourné jusqu'à la fin sans avancer d'une ligne : point de libertés complètes, faute d'individus; point d'individus, faute de libertés complètes. Les libertés delà personne, qui sont les libertés essentielles, leur sont demeurées absolument étrangères.
Encore faudrait-il s'exprimer avec plus de sévérité si, au lieu de penser à cette Athènes qui émeut toujours les cœurs généreux, nous portions nos regards du côté de Sparte. Or Sparte, c'est aussi la Grèce ; nonseulement elle a joué un grand rôle et a vaincu souvent sa rivale, mais elle a excité une admiration trèsgénérale chez les Grecs.
Loin d'être à leurs yeux une monstruosité, son organisation leur faisait l'effet d'un idéal presque aussi beau que celui de Platon. Les philosophes, les historiens, les moralistes, un Aristote, un Xénophon, un Plutarque, en attendant Cicéron, se sont inclinés, comme la Renaissance, comme nous-mêmes, devant l'admirable Lacédémone.
C'est bien ici que l'individu achève de disparaître, submergé sous les flots envahissants de l'État! — De croyance personnelle, il n'en faut point parler; Athènes seule, où l'on remue des idées, peut avoir un procès de Socrate. — La famille? Je n'ose pas dire ce qu'était le mariage institué par Lycurgue ; la loi prévoyait et organisait l'adultère. — Les enfants? L'État se chargeait de les élever, et voici comment il s'y prenait :
A peine nés, ils sont présentés aux anciens de leur tribu, qui décident s'ils doivent vivre ou être exposés sur le Taygète. A sept ans, on les enrôle dans la bande
d'enfants à laquelle ils appartiendront; on les exerce à combattre et à voler; pour les habituer à la douleur, on les fustige publiquement sur l'autel de Diane.
Enfants, ils ne connaissent que l'État; hommes faits, ils ne connaîtront que l'État. Aussi Lycurgue organiset-il les repas publics, où les citoyens, répartis par tables de quinze, continuent à vivre de la vie commune.
La propriété pourrait éveiller l'individu; Lycurgue essaye de prévenir un tel danger. 11 procède au partage des terres et institue une égalité qui durera, bien entendu, ce que durent les égalités factices. 11 fabrique une monnaie de fer très -incommode et très-lourde, afin d'entraver les velléités commerciales. Il ordonne que les métiers et les arts soient abandonnés aux étrangers, voulant que le Spartiate n'ait qu'une seule profession, la guerre.
Malgré les échecs partiels de son système, Lycurgue ne réussit que trop à tuer l'individu. Sparte devient une terre stérile, incapable de produire un grand homme : ni orateurs, ni artistes, ni poètes. Le monde ne doit pas à Sparte une idée ou un progrès. Sparte s'est bien battue; elle a eu les trois cents, et assurément c'est quelque chose. Mais de quel prix n'a-t-elle pas payé cette gloire des Thermopyîes!
Elle l'a payé, non de sa liberté seulement, mais de celle des peuples sur lesquels pesait son impitoyable despotisme. Elle a des Ilotes, pauvres esclaves de l'État qu'elle mène à la bataille et qu'elle associe au péril sans les associer à la gloire. Elle a les Messéniens, qui, broyés à leur tour, sont répartis parmi les Ilotes. Ceux-ci deviennent-ils trop nombreux, on s'en défait à
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coups d'épée : un jour on en égorgea deux mille. C'était d'ailleurs chose ordinaire que les jeunes Spartiates, pour s'entretenir la main, allassent à travers champs à la chasse des Ilotes.
Au-dessus de ces esclaves Sparte plaçait les Laconiens; sa liberté, ou ce qu'on nomme ainsi, reposait sur deux étages de servitude. Là-haut trône le maître, le Dorien, le vainqueur, isolé au milieu des vaincus. Le maître, ai-je dit! Il est aussi esclave à son tour, esclave de l'État, qui lui prend sa famille et ses enfants, qui lui prend sa vie, qui lui prend son âme.
L'épouvante me saisit, quand j'essaye de reconnaître jusqu'à quel point l'homme avait péri dans le citoyen de Sparte. Admire qui voudra ces mères qui, après la défaite de Leuclres , visitent processionnellement les temples et remercient les dieux qui leur ont ôté leurs enfants! Dans aucun autre pays, grâce au ciel, il ne s'est trouvé une mère qui se soit écriée en ensevelissant son fils : « Le but pour lequel je l'avais enfanté m'est advenu, qu'il mourût pour la patrie. » Il y a eu d'autres contrées patriotes, d'autres soldats valeureux, d'autres âmes énergiques immolant tout au devoir; mais ailleurs qu'à Sparte on pleure, et le citoyen est encore un homme.
Quanta la horde dorienne campée en Laconie comme sur un territoire conquis, on sait que son patriotisme si vanté est loin d'avoir valu celui de la libre et turbulente Athènes. Je cherche après Léonidas; que vois-je? une ambition sans scrupule, qui travaille à l'asservissement de la Grèce et qui finit par tendre la main aux souverains de la Perse pour mieux vaincre les démocrates athéniens.
Si Sparte a sacrifié les villes grecques de l'Asie-Mineure et signé le traité d'Antalcidas, elle a joué le même rôle vis-à-vis de Rome. Lorsque la Grèce entière s'efforce de résister aux conquérants, le peuple de Lycurgue, le peuple qui avait tout immolé pour n'être que patriote, soutient contre la ligue achéenne les ennemis de la commune patrie.
Dans ces derniers et tristes temps, on fit le dénombrement des Spartiates : on n'en trouva plus que sept cents, et six cents d'entre eux mendiaient. C'était bien la peine d'avoir écrasé un pays, organisé un double esclavage, concentré aux mains d'une aristocratie tous les biens et tous les droits, pour aboutir à une populace de tyrans !
Avant de faire un pas de plus, j'ai besoin de rappeler au lecteur et, l'avouerai-je ? de me rappeler à moi-même quel est l'objet restreint, quoique bien vaste encore, de cette étude. Je n'écris ni une histoire générale des peuples, ni une histoire spéciale des religions ou de la famille. Des événements, de l'organisation sociale, des croyances, je ne dois dire que ce qui intéresse la liberté. J'étaisau cœur de mon sujet quand je montrais tout à l'heure sur quelles bases de servitude les républiques de la Grèce étaient bâties, combien d'esclaves exigeaient autour d'eux ces hommes libres, à quel point ils étaient loin d'être franchement libres eux-mêmes, quelle diminution de l'individu s'opérait pour suffire au métier de citoyen, à quel petit rôle étaient réduits les femmes et les enfants. Je serai au cœur de mon sujet quand je montrerai dans un instant que le polythéisme hellénique refusait à l'âme humaine ce point
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d'appui sans lequel elle ne se redresse pas, cette foi au Dieu vivant qui seule affranchit. Mais je deviendrais infidèle au plan de mon travail si je me laissais entraîner à faire un traité de mythologie.
Sans être savant le moins du monde, on peut être tenté de se lancer dans la dissertation mythologique lorsqu'on a près de soi des guides tels qu'Ottfried Muller, Alfred Maury, Emile Burnouf, Creuzer et Guigniaut. Que le lecteur se rassure; c'est bien assez de rechercher avec lui ce qui dans les doctrines de la Grèce a compromis l'indépendance de l'être moral.
Cette indépendance, je le sais, ne tient pas unique» ment aux croyances. La race, le pays, les précédents historiques, sont aussi des causes de servitude morale ou de liberté ; ce n'est pas surtout lorsqu'on aborde la Grèce et lorsqu'on vient de quitter l'Asie qu'il est permis de le mettre en doute. On sent peser sur l'Asie, indépendamment des religions, une influence engourdissante dont les religions, du reste, se sont évidemment ressenties. Pour la Grèce, au contraire, à peine a-t-on mis le pied sur son étroit territoire, qu'on se voit aux prises avec d'autres hommes. Raison de plus pour interroger leur foi ; qu'elle ait produit leurs mœurs ou qu'elle en résulte, ou plutôt (car tel est le fait ordinaire) qu'elle soit en même temps une cause et un effet, peu importe, il n'en reste pas moins vrai qu'elle recèle, en Grèce aussi bien qu'ailleurs, l'explication la plus complète du génie national.
M. Gladstone l'a admirablement démontré, les Grecs ont introduit l'élément humain dans le paganisme. Si les forces de la nature ont été personnifiées ailleurs, en
Syrie et en Egypte par exemple, jamais elles ne l'ont été au même degré. L'Olympe grec est habité par des hommes animés de toutes les passions humaines, menant la vie des souverains de leur temps, entremêlant les affaires aux fêtes et aux banquets. Ce sont des époux, des amants, des héros, des scélérats.
En un mot, ce sont des personnes. Ils possèdent tous par conséquent cette portion de liberté qui est inséparable de la personnalité. Cherchez la personnalité divine dans l'Inde, où le Grand Tout émet involontairement des êtres qu'il absorbera non moins involontairement ! Cherchez-la dans le Nirvana des bouddhistes ou dans le « Ciel » de Confucius ! Cherchez-la en Perse, où le Dieu suprême se tient immobile et enfante par voie de rayonnement les deux principes inégaux et ennemis ! Cherchez-la en Syrie, où les dieux se confondent avec les éléments ! Cherchez-la en Egypte, où la religion des savants et les fétiches du peuple luttent à qui identifiera le mieux la divinité avec les forces de la nature ! Dans tous ces pays, la personne divine est absente et par conséquent la personne humaine est bien malade. La Grèce les rétablit l'une et l'autre. Son génie, toujours simple, ne se laisse aller à aucune subtilité théologique. Sa croyance est laïque, passez- moi le terme. Plus trace de théocratie, plus de domination des prêtres, voilà un peuple qui n'a rien en lui de sacerdotal. Son libre génie a rompu avec le panthéisme incurable de l'Orient. Ses dieux hommes, ses dieux rois, ses dieux qui aiment, qui haïssent, qui se marient, qui agissent, ses dieux qui vivent, nous entraînent à mille lieues de la servitude et de l'immobilité orientales.
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Tel est l'élément de liberté que l'Olympe grec introduit ici-bas. Mais cette révolution n'a pas été l'œuvre d'un' jour : avant les dieux hellènes, les dieux pélages avaient régné. Ancêtres déchus des divinités régnantes, réduits au rang d'une dynastie détrônée, ils continuent à présenter çà et là les témoignages d'un génie plus sérieux à la fois et moins libre. A leur vue, l'historien se reporte instinctivement vers l'époque où les Titans n'avaient pas encore été vaincus.
L'ancien culte semble avoir été une transition entre l'Asie et l'Europe. C'est dans les pays grecs qui touchent l'Asie qu'on en rencontre les débris, à Lemnos, à Imbros, à Samothrace. Là on adorait les Cabires, dont le grandprêtre (remarquez le cachet oriental) occupait le rang de souverain.
Les Hellènes ont changé tout cela; ils se sont affranchis des croyances trop sombres, à force de légèreté, de sérénité et, disons-le, d'indifférence au sujet de la vérité religieuse. Jupiter a ravi le sceptre à Saturne, et si la Bonne Déesse a gardé sa place dans le nouve Olympe, elle y est devenue Cérès et n'a plus gardé, excepté peut-être dans les mystères d'Eleusis, la majesté qui appartenait .à la terre qui enfante, à la Mère.
Grâce aux vieux dieux pélages, la fdiation apparaît évidente des Aryas aux Hellènes, des pères aux enfants. Ottfried Muller, qui soutenait l'originalité absolue de la Grèce, n'a plus aujourd'hui personne de son côté. M. Alfred Maury, entre autres, a retrouvé dans les Védas l'origine des divinités grecques, des anciennes et des nouvelles. On suit en quelque sorte la transformation graduelle des croyances, jusqu'au moment
où les poètes grecs achèvent de changer en hommes les personnifications indistinctes du panthéisme primitif.
Presque aucun dieu grec n'a un nom grec; leurs noms sont des mois de la langue originelle, qui, dans les Védas, désignent les phénomènes naturels auxquels président ces dieux. Prométhée dérobant le feu du ciel est une légende indienne. Saturne, avec les Cabires, les Géants, les Titans, les Cyclopes, nous reporte vers les Asouras, qui représentaient dans les hymnes védiques la lutte des nuages contre le ciel.
L'œuvre de personnification absolue qui procède du génie grec est d'autant plus frappante, qu'elle a mis son empreinte sur une mythologie animée d'un tout autre esprit. Chaque dieu, sous le scalpel de la science moderne, se décompose en deux parties : l'élément védique, qui est une représentation des forces de la nature; l'élément hellène, qui est un personnage particulier, fort indépendant et même fort oublieux de son origine.
Jupiler,roi du firmament et armé dutonnerre, est Indra, je le veux bien ; mais il a son histoire à lui, ses passions à lui, et ne s'inquiète guère de rester fidèle à son ancien rôle. Apollon tuant le serpent-Python, c'est encore Indra qui combat le serpent Alsi,ou, si vous aimez mieux, le ciel bleu triomphant du nuage; mais Apollon est Apollon, il agit comme un être, non comme un symbole. Bacchus, c'est !a force vivante et divine qui réside dans le soma de l'Inde et dans le vin de la Grèce; soit, mais Bacchus a ses aventures, et son voyage au travers de l'Inde ne ressemble guère au retour d'un exilé dans sa patrie. Chez Hercule, je distingue moins le dieu solaire que le héros très-humain. Pluton a beau être le
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dieu des enfers et représenter la terre profonde comme l'Adité des Védas, il est autre chose qu'une idée, il est l'époux de Proserpine. Neptune est souverain de la mer, à la bonne heure; mais il est bien roi, bien homme, et le Grec qui pense à lui ne pense pas à un élément.
S'il me fallait découvrir en Grèce des dieux moins individuels que les autres, je m'adresserais à ceux qui personnifient des idées ou des qualités et que M. Michelet appelle plaisamment des adjectifs. Ces abstractions revêtues d'un nom qui ne les déguise guère figurent déjà dans l'Iliade et dans l'Odyssée. Plus tard, elles se multiplient à l'infini. On voit surgir les temples de la Loi, de la Paix, de la Force, de la Nécessité, de l'Équité, de la Tranquillité, de la Pudeur.
La personnification, en pareil cas, semble se borner à l'emploi des lettres majuscules ; mais là ne résident point les vrais dieux de la Grèce. Ceux-ci sont vivants : ils ont des passions, des jalousies, des colères ; ils se vengent, ils commettent des crimes. Quand ils frappent, ce n'est pas d'ordinaire qu'ils veuillent punir le mal, c'est qu'ils veulent se satisfaire. Ils ont leurs antipathies et leurs sympathies; tel dieu hait telle nation et lui fait, sans rime ni raison, autant de mal qu'il peut.
Vous avez beau me dire que Junon est la personnification de Pair, je ne vois en elle qu'une femme, qu'une épouse, jalouse, maussade, et fort décidée à perdre les Troyens. Il est vrai que d'autres dieux les protègent; aussi qu'arrive-t-il ? Un beau jour, les immortels se précipitent les uns sur les autres avec fureur, une mêlée terrible s'engage où chacun combat pour le peuple qu'il favorise.
Ces dieux sont si bien des hommes, que le mélange des deux races n'a rien qui nous étonne ; Thétis épouse Pélée.
Pour une religion pareille, les poètes étaient des révélateurs très-suffisants. Rien de mystérieux : tout se passe en pleine lumière et en pleine paix. 11 y a plus, dans son indifférence suprême, la Grèce accueille également deux théogonies fort peu semblables. Que lui importe? Y a-t-il une vérité religieuse?
Hésiode, qui, venu le second, est pourtant le plus ancien par les tendances de son génie, conserve bien mieux qu'Homère les traditions védiques et la personnification réelle des forces de la nature. Il nous amène en face du Chaos; ils nous montre la Terre qui enfante tout et l'Amour qui est le principe vivifiant. Ce n'est que plus tard, après l'enfantement de l'Érèbe et de la Nuit, de l'Éther et du Jour, après celui de la Mort et du Sommeil, après celui du Ciel, qu'enfin la Terre et le Ciel donnent naissance à Rhéa, à Saturne, aux Cyclopes et aux Titans.
On sent encore ici l'influence vivante de l'Inde. Avec Homère, un autre esprit a prévalu, l'imagination riante des Hellènes a dissipé toute cette fantasmagorie, une douce lueur a dissipé ces ténèbres primordiales. Fermant sans retour la période des Aèdes, ramassant les légendes des rapsodes pour en faire une religion tout humaine, prenant les blocs des constructions antérieures pour en construire son temple, un vrai temple grec où circulent la lumière et l'air, Homère a arrangé, diminué et fixé définitivement l'Hellénisme. Son Saturne est un roi détrôné, ses Titans sont des vaincus, son Olympe est un palais où circule la coupe des fes-
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tins, son Amour n'est plus l'Amour d'Hésiode, il n'est que le fils de Vénus.
La Grèce se reconnut et s'aima dans ce clair miroir; la croyance nationale était fixée.
11 faut qu'il y ait dans la théologie d'Homère quelque chose de bien attrayant; car, après tant de siècles, nous qui ne sommes pas des Grecs, nous cédons parfois encore à l'entraînement. Je sais bien qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux des admirations pareilles, auxquelles on s'abandonne parce qu'on les sait sans conséquence et qui s'adressent à la poésie plus qu'à la croyance. Pourtant elles signifient une chose : c'est que nous aimons les dieux faits à notre image et à notre ressemblance, que nous aimons les religions qui ne sont pas des religions, que notre indestructible paganisme saura éternellement gré aux Grecs d'avoir mis l'âme humaine en joie et la conscience humaine en repos, lorsqu'ils ont écrit au frontispice de tous leurs temples : rien n'est vrai.
La Grèce a écarté d'un sourire ces recherches angoissantes sur la vérité où l'homme entier est en jeu et qui forment la portion la plus douloureuse et la meil- ' leure de notre vie morale. Elle a admis sans hésiter, elle qui faisait d'Homère son théologien en titre, que de telles questions ne valent pas le tourment qu'elles donnent, que chaque peuple a ses dieux, que chaque patrie se fait un foyer de religion où tous se réchauffent en commun, que les dogmes exclusifs seraient des dogmes sectaires et qu'il ne sied pas d'affirmer ce qu'on croit jusqu'à exclure ce qu'on ne croit point.
Tout cela, par une grâce suprême, la Grèce le fait sans y penser, instinctivement, on dehors de l'esprit de
système et de la théorie pédante. Aux dieux qui lui étaient venus de l'Inde elle a joint ceux que lui a prêtés l'Egypte, et ceux que créait, sans compter, sa radieuse imagination. Elle en a eu tant, que l'apôtre a pu dire dans son discours à l'Aréopage : a Hommes athéniens, je remarque qu'en toutes choses vous êtes pour ainsi dire dévots jusqu'à l'excès. »
Heureuse et insouciante au milieu d'une multitude d'êtres qui animaient les champs, les rivières, les forêts, les airs; qui présidaient à toutes les pensées, à tous les actes, à tous les métiers1; qui, enfin, allant de la terre ù l'Olympe, de Circé à Jupiter, ne dépassaient jamais de beaucoup la taille humaine et n'imposaient jamais à l'homme de pénibles retours sur lui-même; ayant résolu le problème de rencontrer à chaque pas la divinité sans rencontrer en aucun lieu la sainteté, elle a joui de cette liberté superficielle et fausse qui n'a rien de commun avec l'affranchissement moral.
Et nous avons regardé du côté de ces régions lumineuses où la vie est aisée, où un peuple artiste a déployé les ailes de son génie. La tradition aidant, les habitudes classiques aidant, nous avons admiré la terre privilégiée dont les vices mêmes ont été comme dorés d'un gracieux rayon et n'ont troublé ni la sérénité des hommes ni l'indifférence des dieux. Sans compter les païens convaincus tels que Gœthe, sans compter les semi-païens qui aiment les dieux hellènes pour leur vaste tolérance et parce que tous ces dieux aident en
î. Hawthorne a écrit un livre pour les enfants, que connaissent depuis longtemps les hommes faits. Le Livre des merveilles me ferait presque aimer la mythologie grecque.
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définitive à se défaire de Dieu, combien de gens vendus aux Grecs et qui admirent leur Olympe sur la foi de ieur poésie ! Musset a chanté cet enthousiasme dans des vers que je cite, parce que je suis sûr que le lecteur, qui les a lus cent fois, me saura gré de les lui faire relire :
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux, Où Vénus Astarté, fille, de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère Et fécondait le monde en tordant ses cheveux,
Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse, Où du nord au midi sur la création Hercule promenait l'éternelle justice Sous son manteau sanglant taillé dans un lion, Où les sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant, Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines, Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui, Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée, Où tout était heureux, excepté Prométhée , Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui?
Tout était heureux! Voila le grand mot. — Nous aimons ce bonheur a fleur de peau, à fleur d'âme, si vous préférez, qui laisse bien intacte la servitude intérieure et nous dispense de la révolte contre le péché.
L'élément saintement libérateur que plusieurs religions, d'ailleurs mensongères, renferment dans une certaine mesure, fait défaut d'une façon étrange à la religion des Grecs. J'ai beau chercher, jene découvre point là les traces de la bataille morale; on dirait une race
parfaite, qui n'aurait à se repentir de rien et qui serait dispensée d'arriver au bien par le chemin douloureux où passent les autres hommes.
Homère nous parle bien des prières; clans une métaphore célèbre il nous les montre, ces filles de Jupiter, s'efforçant de suivre de leur pied boiteux la marche rapide de la malédiction. Elles arrivent trop tard, mais elles guérissent, si elles ne peuvent prévenir. L'image est belle, elle est médiocrement sanctifiante; tout semble se passer dans une calme région, au-dessus des bas lieux où s'agitent les consciences, où l'homme tombe et implore la main qui le relèvera, où notre âme, s'efforçant d'avancer, connaît les fatigues et les humiliations du travail.
Parmi les dieux grecs, un seul, un des moindres, un simple demi-dieu, représente une idée dont la grandeur morale se laisse entrevoir. Hercule, pour parler comme le poëte, a promenait l'éternelle justice » parmi les peuples grecs. Il s'attaque aux monstres, aux tyrans, aux principes de destruction. Il a en lui quelque chose qui rappelle Vichnou, le médiateur; il réconcilie avec Jupiter cette victime des nouveaux dieux, Prométhée, qu'il vient de délivrer. Chevalier errant du monde hellénique, il n'a malheureusement pas beaucoup d'imitateurs, la Grèce étant peu chevaleresque de sa nature. Remarquons du reste le soin qu'elle a pris de mêler des vices grossiers à la noble mission d'Hercule, afin de le ramener au niveau qu'elle aime et d'écarter les hautes ambitions morales.
Je ne prétends pas que la mythologie hellénique n'ait exprimé aucune vérité importante, aucune forte et saine pensée. Homère ne serait pas le sublime génie
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qu'il est, s'il avait ignoré l'idéal. La forme n'a jamais suffi aux grands poëtes, et il ne faudrait pas feuilleter longtemps l'Iliade ou l'Odyssée pour y découvrir plus d'une aspiration élevée, plus d'un noble sentiment. La corde du devoir a vibré alors; plus tard elle vibrera encore et rendra des sons touchants sous les doigts d'un Eschyle ou d'un Sophocle. Pourtant les dieux grecs sont là, leur vie nous est connue, et que penser d'un peuple dont l'imagination se nourrissait de semblables détails!
Jupiter, l'époux adultère de sa sœur Junon, le fds révolté qui a ravi le trône à son père Saturne, remplit la terre et le ciel de ses débordements. On dirait le don Juan de l'Olympe : Son jà mille e Ire. Sur sa liste figurent Io, Dioné, Sémélé, Cérès, Mnémosyne, Latone, mm, Alcmène, Danaë, Léda, Europe, et d'autres.
Junon ne se contente pas d'être jalouse, ce qui se comprendrait; elle est implacable et dure. Blessée dans sa vanité par le refus de la pomme, elle excite la guerre de Troie et s'acharne sur les malheureux compatriotes de Paris.
Malheur à qui inquiète l'amour-propre d'un dieu ou d'une déesse ! ApoHon et Diane, les plus braves gens de l'Olympe 1, s'occupent à tuer pieusement les sept fils etles sept filles de Niobé, parce que celle-ci s'était mise audessus de Latone, qui n'avait que deux enfants. Quant à Marsyas, on sait ce qui lui arriva pour s'être cru trop
1. Parmi les dieux honnêtes (la liste en est courte) il convient de nommer encore Cûrès et sa fille Proserpine.Mais ici nous mettons le pied sur le terrain de la théogonie pélagique : Cérès est Déméter.
habile sur la flûte : son rival divin l'écorcha tout vivant, avec une cruauté d'autant plus féroce qu'elle était plus sereine. Or Apollon, je le répète, était des meilleurs, malgré ses nombreux adultères.
La réputation de Vénus est faite. Ses amants sont plus nombreux, je crois, que les amantes de Jupiter : Apollon, Mercure, Bacchus, Mars, Adonis, Anchise, et quesais-je? — Pour se venger de Diomède, qui l'a blessée au siège de Troie, elle inspire à la femme de ce prince une passion adultère. La légende grecque raconte sans sourciller l'histoire des malheureuses dont la déesse est parvenue à provoquer la chute. Les infamies de son culte à Paphos rappellent celles des religions syriennes. A Corinthe, ce sont les courtisanes qui, en leur qualité officielle de prétresses de Vénus, vont dans son temple, lors de l'invasion des Perses, présenter les prières des Grecs pour leur patrie en péril.
Qu'on n'essaye pas ici des explications dont toute conscience honnête fait justice. — Il y avait une Vénus céleste, une Vénus Uranie, la déesse de l'amour pur! Oui, mais il y avait une Vénus vulgaire, et c'était celle que connaissait le peuple, que célébraient les poètes. — Son culte exprimait une nécessité sociale, la traite des femmes, dont les navigateurs phéniciens étaient les agents! C'est possible; mais que penser d'une religion qui divinise ces prétendues nécessités ?
Les apologistes modernes de l'hellénisme se rencontrent-ils sans rire? je n'en sais rien. Quand ils ont dit que les aventures des dieux ne sont jamais scandaleuses parce qu'elles sont des combinaisons d'éléments, que les adultères de Jupiter n'ont rien d'immoral parce que Jupiter est l'atmosphère, croient-ils avoir expliqué ou
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atténué quoi que ce soit? Les personnifications grecques étaient trop vigoureuses et trop complètes pour laisser subsister, si ce n'est comme origine, les forces de la nature. Et d'ailleurs, nous ne nous lasserons pas de le répéter, chaque religion doit se juger, non d'après les interprétations subtiles de quelques savants, mais d'après les croyances populaires. Elle est ce qu'elle paraît être, l'opinion des simples est toujours celle dont il faut avant tout tenir compte.
Quiconque a visité l'Olympe sait ce qui doit manquer à la liberté morale des Grecs. S'il est vrai qu'il n'y a point d'hommes libres sans consécration au devoir et sans lutte contre les passions mauvaises , nous sommes forcés de croire que la Grèce, en dépit de ses libertés extérieures, n'a jamais brisé la grande servitude, celle du dedans.
Le grand mérite des dieux d'Homère, nous l'avons déjà reconnu, c'est qu'ils ont une individualité véritable, qu'ils ne sont pas l'émanation nécessaire d'un dieu suprême inconscient. 11 ne faudrait pas néanmoins exagérer ce mérite incontestable. Très-libres, si on les compare aux mythes de l'Orient, ils ne le sont guère si l'on se souvient du Dieu de la Bible. Au-dessus de Jupiter j'aperçois un maître mystérieux, aussi impersonnel que le Temps Sans Bornes des Persans : c'est le Destin, la Nécessité, 'Ava-^m.
Devant le Destin s'évanouit toute liberté, divine ou humaine. L'antiquité grecque et romaine n'a cessé de croire au pouvoir aveugle de la Parque, du Sort, auquel nul ne se soustrait. Quand le roi des dieux cherche à secourir des hommes qui lui sont chers, son regard se
porte sur la balance du Destin : ce plateau qui s'abaisse est plus fort que lui; il faut qu'il se soumette, il se soumet. Sa liberté n'essaye pas de lutter contre la fatalité.
Quel esclavage, et de quel poids il écrase l'âme humaine ! Elle a travaillé à s'y soustraire : du Destin elle a tâché de faire la Providence ; elle a rêvé la combinaison des lois inexorables de la nature et d'une raison suprême ayant conscience de ce qu'elle fait.
Signalons ce travail, sans nous méprendre sur ses résultats. La doctrine populaire était fixée ; le peuple ne cessa pas un instant de croire à la toute-puissance du Sort. — Est-il bien certain qu'en ce point comme en beaucoup d'autres nous ne soyons pas souvent demeurés grecs et païens?
La place du libre arbitre est très-petite dans les poèmes d'Homère. Chaque homme a sa destinée, à laquelle il ne cherche point à échapper. L'Agamemnon de Racine est un moderne, tout imprégné des notions libérales de l'Évangile ; rien de moins conforme aux croyances grecques que ces vers :
Assez d'autres sans vous , à mes ordres soumis , Cueilleront les lauriers qui vous furent promis, Et, par d'heureux exploits forçant la destinée, Trouveront d'Ilion la fatale journée.
Forcer la destinée! Ce n'est pas l'Agamemnon d'Homère qui se serait permis de concevoir une pareille énormité. On accusait les dieux, on se sentait à peine responsable de ses fautes; le Destin achevait ce que les dieux, ses subordonnés, avaient commencé si bien, la ruine de la morale. Il y avait d'ailleurs un agent étrange,
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Até, qui se chargeait de pousser les hommes aux crimes et aux folies, afin de leur faire accomplir leur destinée.
Plus j'avance, et plus je découvre avec terreur que ce qui manque à la religion grecque, c'est d'être une religion 4. Point de dogmes arrêtés; point de révélation écrite; un olympe arrangé par des poètes ; une légende à laquelle les hommes, les femmes et les enfants ne pouvaient songer sans souiller leur imagination, quel ensemble!
Je vous défie de découvrir dans Homère un seul mot qui indique, même de loin, ce que nous nommons la piété. On craint la puissance des dieux, on invoque leur secours, jamais on ne conçoit la plus légère pensée de les aimer.
Si l'idée de piété fait défaut à la Grèce, l'idée de création lui manque pareillement. Ses dieux ne sont ni créateurs ni éternels, ils sont nés du ciel et de la terre.
Que de tels dieux n'aient quoi que ce soit à révéler, je ne m'en étonne pas. D'autres peuples posséderont des livres sacrés, un Véda, un Zend-Avesta ; chez les Grecs, rien de pareil. II y aura dans leur culte des sacrifices, des rites, des formules, des fêtes brillantes; il n'y aura ni une parole d'exhortation adressée aux hommes, ni une prière du cœur adressée aux dieux, ni un acte quelconque qui se rapporte à l'être moral.
1. J'ai laissé de côté bien des détails, ne voulant pas instruire le procès de l'hellénisme. Ainsi je n'ai pas parlé des sacrifices humains. M. Alfred Maury cite des exemples nombreux. Plutarque affirme que les Grecs sacrifiaient un homme avant d'aller à la bataille. On sait que Thémistocle, à Salamine, eut soin de sacrifier trois prisonniers.
On a souvent dit que la Grèce n'avait point de prêtres. — Dans un sens, on a raison. Nul n'est chargé d'instruire le peuple ; mais certaines personnes savent tuer et préparer les victimes, savent lire les formules liturgiques et ordonner les processions.
Ces prêtres sont entourés d'un certain respect : leurs malédictions ont parfois le caractère de véritables excommunications; redoutés, surtout lorsqu'ils ont la qualité de devins, ils accompagnent les armées, celle d'Agamemnon, les dix mille de Xénophon, les cohortes victorieuses d'Alexandre.
Mais ce qui prouve que leur mission est plus nationale que pieuse , c'est que certains sacerdoces se rattachent aux fonctions civiles. Près des desservants attachés aux temples apparaissent les prêtres par droit politique. Tel sacerdoce appartient à telle famille; tel autre est inséparable de telle magistrature. Les rois de riliade offrent eux-mêmes les sacrifices; les nobles d'Athènes (Eupatrides) occupent les grandes charges sacerdotales. Et ces charges n'ont rien d'incompatible avec d'autres fonctions ou avec le métier des armes, témoin Xénophon, qui avait été prêtre et qui fut général.
A ne prendre les choses que par leur côté superficiel, les Grecs sont une des nations les plus dévoles qui aient paru sur la terre. Ils ne font rien sans invoquer les dieux; dans la famille et dans la cité, dans les actes de la vie civile et dans ceux de la vie politique, dans les délibérations populaires et jusque dans les plaisirs, la religion apparaît. S'ils fondent une ville , s'ils envoient au loin une colonie, s'ils commencent une guerre, s'ils concluent une paix, ils ont soin de n'omettre aucun des rites prescrits. Ils font de véritables pèleri-
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nages, visitant les temples les plus célèbres, assistant aux fêtes et aux mystères. — Eh bien, au milieu de tant d'actes dévots, vous ne rencontrez jamais un mouvement de piété. Jamais la prière n'est autre chose que la liturgie, jamais elle ne devient l'expression d'un besoin intime, le cri d'une âme; jamais une question de salut, de réconciliation avec Dieu, ne s'est posée dans l'esprit d'un Grec; jamais la pensée ne lui est venue d'implorer pour lui ou pour les siens des grâces spirituelles. Les sèches formules que récitaient ses prêtres n'avaient pour objet que le succès de ses entreprises, sa santé, la prospérité de sa patrie, son bonheur et celui de ses amis.
Disons le mot, la Grèce est le paganisme incarné. Chez elle, à cette clarté qui illumine tout, le principe païen se dégage, il se montre tel qu'il est. Ce peuple si dévot et si peu pieux, qui visite sans cesse les temples et n'y entre guère, qui accomplit des rites et ne prie pas, qui tient passionnément aux cérémonies et ne s'inquiète pas des dogmes, ce peuple a développé avec une logique admirable toutes les conséquences et toutes les applications de la croyance territoriale.
Son patriotisme religieux est aussi intraitable que son indifférence religieuse est accommodante. Si la popularité d'Aleibiade est ébranlée, c'est qu'on le soupçonne d'avoir manqué de respect aux dieux du pays; s'il regagne sa popularité, c'est qu'il a su organiser une procession magnifique, une célébration splendidedes grands mystères, qu'il a aligné, lui sceptique, entre Eleusis et Athènes, de saintes théories de prêtres, d'initiateurs et d'initiés.
L'expédition de Sicile aboutit à un désastre; savezvous pourquoi? les prières d'usage avant le départ ne se sont pas faites séparément sur chaque navire, mais sur la flotte entière, à la voix d'un héraut.
Malheur à qui viole une des règles de la dévotion nationale ! Les généraux vainqueurs aux Arginuses l'apprennent à leurs dépens.
La religion étant affaire de patriotisme, les dieux se partagent naturellement entre les diverses patries. Rien de plus frappant en Grèce que ce caractère local de la religion. — Tantôt un dieu devient la patron de telle ville ou de telle race ; tantôt, sans l'accaparer tout entier, la ville ou la race l'affecte à son service au moyen d'un surnom ; il y a une Junon argienne et un Hercule dorien. Les Doriens considèrent aussi comme leur appartenant d'une façon spéciale Apollon et sa sœur Diane. Neptune est le dieu des Ioniens, en leur qualité de peuples habitués à la mer. Athènes a des prétentions sur lui : on sait comment, au moyen d'une transaction, le dieu marin s'arrangea pour habiter l'Acropole avec Minerve.
Celle-ci resta la [ grande patronne des Athéniens; toutefois elle céda une place à Neptune et même à Apollon. Trois tribus s'étant réunies pour fonder la ville, trois dieux se trouvèrent appelés à la protéger.
Des conciliations bien plus vastes s'opérèrent lorsque les peuples séparés se rapprochèrent et lorsque la Grèce apparut. Homère1 n'a rien fait de plus hardi peut-être que de mettre en société des divinités isolées.
4. Je résume sous le nom d'Homère tout le travail qui le précède et dont l'Iliade est l'expression immortelle.
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L'Olympe fut leur lieu de rendez-vous; elles y demeurèrent souvent assez hostiles; toutefois le plus difficile était fait et les religions locales avaient reconnu au-dessus d'elles une religion nationale, l'hellénisme était né.
Ainsi, trois manifestations successives et progressives du principe païen : d'abord la phratrie ou réunion des tribus que lie l'adoration commune d'un dieu, puis la cité avec le culte des dieux de plusieurs phratries, enfin la Grèce avec la coalition de tous les dieux de toutes les cités.
Parmi ces dieux, il n'en est pas qui aient un caractère plus exclusivement local que les héros. Cette dernière dynastie du ciel , qui est venue après Jupiter, comme Jupiter était venu après Saturne, se compose d'une série de patrons dévoués aux bourgades où ils sont nés.
Mais c'étaient là des patrons de second ordre, dont on ne faisait guère cas; une ville qui se respectait ne pouvait se contenter à si bon marché: il lui fallait une des grandes divinités. Athènes, je l'ai dit, en avait trois pour sa part; toutefois elle était avant tout la ville de Minerve. La déesse et la ville portaient le même nom, et il est difficile d'imaginer une marque moins contestable de nationalisme religieux.
Il fallait voir la grande féte athénienne, les panathénées, cette procession patriotique, cette récitation de prières pour Athènes et pour ses alliés. Il fallait voir les fêtes des corporations célébrant tour à tour leurs patrons : c'était la fête des forgerons, c'était celle des nourrices, celle des matelots, celle des esclaves.
Une fois que nous sommes parvenus à nous placer
dans le milieu d'une religion qui est le culte du pays et pas autre chose, nous comprenons sans peine ce qui a pu nous surprendre au premier moment, les magistratures conférant les sacerdoces, les rois de Sparte fonctionnant au temple en qualité de descendants d'Hercule, les colonies ioniennes sacrifiant par les mains des descendants de Godrus, Athènes prenant son archonte -roi, chef des cérémonies sacrées, dans les familles d'une illustration historique.
Si, montant d'un degré, nous quittons les religions locales pour considérer la religion grecque, nous découvrons qu'elle a à sa tête le dieu suprême de tous les peuples grecs, Jupiter Panhellénien , le Jupiter d'Olympie dont Phidias a sculpté la statue.
L'initiation d'Eleusis appartient à tous les Grecs, mais à eux seuls; l'esclave en est exclu, l'étranger ne se fait admettre qu'après avoir obtenu une naturalisation.
C'est pour les Grecs seuls que certains temples possèdent le droit d'asile. C'est sous la garantie collective des Grecs que sont placés certains sanctuaires. On sait ce que fut la guerre sacrée, dont Philippe se servit pour s'insinuer dans les débats de la Grèce : les intérêts religieux étaient l'affaire essentielle des amphictyons; quand les Phocidiens se permirent une attaque contre le sanctuaire de Delphes, l'anathème fut prononcé. On vit alors le roi de Macédoine, avec ses soldats couronnés du laurier d'Apollon, accomplir dévotement la sentence d'interdit et conquérir par la même occasion sa place dans le conseil du peuple grec.
J'ai parlé de Delphes ; il est à lui seul une personnification éclatante du principe païen si nettement pratiqué par les Hellènes. Delphes est le temple et l'o-
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racle de la nation entière1. Delphes règle le culte clans toute la Grèce ; il canonise les héros grecs et les place au rang des demi-dieux ; il est consulté sur la guerre, sur la paix, sur la colonisation, sur les fondations de villes. Tous les peuples amphictyoniques ont à Delphes leur capitale religieuse.
La religion du pays trône aussi dans les grandes fêtes auxquelles la Grèce entière prend part. Sans quitter Delphes, les jeux pythiques qui s'y célébraient étaient consacrés aux dieux de la Grèce. Chacun des États représentés à la diète des amphictyons était tenu d'envoyer une théorie; elles s'acheminaient par tous les chemins vers le centre reconnu de la vie nationale.
Les jeux isthmiques, les jeux néméens, les jeux olympiques surtout, étaient des solennités où la confédération des peuples grecs venait constater et fortifier son unité. Là, tout était sacré : les jeux, toujours fondés par un dieu ou par un héros; les vainqueurs, dont les concitoyens célébraient le triomphe comme une bénédiction spéciale. Pas un peuple grec qui n'eût à Olympie ses autels et ses dieux particuliers; entouré de ces chapelles et de ces adorations locales, le temple du dieu national, qui les dominait en les accueillant, était devenu un véritable panthéon2.
Au reste, si la confédération générale avait son culte, les confédérations moins étendues avaient le leur; la religion patriotique ne pouvait éviter de prendre aussi cette forme. C'était dans le Panionion, temple élevé sur
1. Delphes a remplacé un centre religieux plus ancien, Dodone.